Le Suisse le plus populaire du XXe siècle

Qui se souvient du général Guisan? Il n’y a pas si longtemps, son portrait figurait encore en bonne place dans toutes les pintes vaudoises. Ce regard bleu, à la fois sévère et rassurant, semblait veiller sur les habitués… et même observer avec envie les trois décis de chasselas que l’on versait sous son nez.

A lui seul, le général incarnait ce fameux «esprit de résistance» que la Suisse aurait manifesté durant la Seconde Guerre mondiale, face aux puissances totalitaires qui menaçaient son existence. Le mythe était solidement ancré, dans un pays qui se méfie pourtant des hommes providentiels.

Portrait du général Guisan, accroché dans une pièce de la propriété de Verte Rive. Je remercie M. Thierry Christinat de m’avoir ouvert les portes de la demeure, qui abrite aujourd’hui le Centre Général Guisan © Helvetia Historica

Pour les générations qui avaient connu la mobilisation, Henri Guisan n’était en effet rien de moins qu’un Guillaume Tell des temps modernes, doté en prime d’un bel accent vaudois. Le général apparaissait ainsi comme un héros vertueux dans lequel se reflétait une Helvétie neutre et bien brave.

Je me rappelle d’ailleurs d’une assiette à son effigie qui ornait un mur de la maison familiale, jusqu’au tout début des années 2000. On m’avait appris enfant que cet homme-là «avait sauvé le pays» et que l’un de mes arrière-grands-pères mobilisés à la frontière lui avait voué une admiration sans borne. Voilà une anecdote à coup sûr représentative du sentiment commun qui a longtemps prévalu à l’égard du général.

Si de multiples travaux historiques –y compris le célébrissime rapport Bergier– ont fort justement fissuré le souvenir enjolivé d’un pays au-dessus de tout soupçon, le général Guisan n’en demeure pas moins une personnalité marquante du XXe siècle helvétique. Il fut probablement le Suisse le plus apprécié de son époque. Mais qui donc était-il, cet homme capable de s’imposer jusqu’au sommet de l’armée, dans le contexte le plus trouble qui soit?

De l’arrière-pays aux rives du Léman

Difficile d’évoquer les premières années du général. Certains biographes flirtent en effet allègrement avec la légende et interprètent le moindre événement de son enfance comme le signe d’une élection divine.

Ce qui est certain, c’est que le jeune Henri Guisan voit le jour en 1874, dans le petit village vaudois de Mézières, là où s’élève aujourd’hui le majestueux Théâtre du Jorat. Mais il dispose toutefois d’un privilège de taille, dont bien peu de ses voisins paysans peuvent se prévaloir: issu d’une famille aisée de notables –son père exerçait comme médecin et sa mère, décédée un an après sa naissance, lui laisse un bel héritage–, il disposera des moyens nécessaires pour suivre des études supérieures.

Mézières, en 1936. Le village vaudois est resté dominé par les activités agricoles jusque dans la seconde moitié du XXe siècle © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv / Photographe: Leo Wehrli

Après avoir obtenu sa maturité en 1893, Henri Guisan peine cependant à trouver sa voie. Il passe d’une faculté de l’Université de Lausanne à l’autre, sans grande conviction. Il tente d’abord la médecine, avant la théologie ou encore le droit. Rien de concluant. Par la suite, il étudiera l’agriculture en France et en Allemagne, mais il n’obtiendra toutefois jamais de diplôme.

Qu’importe! En 1897, il épouse Mary Doelker –qui lui donnera rapidement deux enfants– et fait l’acquisition d’un domaine à Chesalles-sur-Oron. La famille déménage en 1903 dans l’élégante propriété de Verte Rive, à Pully, qui avait été construite quelques décennies plus tôt par le beau-père d’Henri Guisan.

Verte Rive, en 2021 © Helvetia Historica

Une nomination aux allures de consensus

Le 30 août 1939, Henri Guisan est élu général de l’armée par l’Assemblée fédérale, une fonction qui n’existe pas en temps de paix. Il obtient 204 voix sur 231; son principal rival, le Neuchâtelois Jules Borel, ne récolte que 21 suffrages. Le profil conservateur du Vaudois et son hostilité au socialisme séduisent tout particulièrement les partis bourgeois.

Sa nomination s’explique en partie par l’étendue de son réseau, lui qui a eu accès à des postes de commandement au sein de l’armée. Sa longue expérience lui a en effet permis de gravir les échelons de la hiérarchie militaire.

Et puis, en favorisant la candidature d’un francophone, il s’agissait aussi de ne pas répéter l’erreur commise durant la Première Guerre mondiale. Ulrich Wille avait alors accédé à la fonction de général, malgré ses fortes sympathies pour l’Empire allemand.

Cette personnalité sulfureuse avait contribué à diviser la Suisse: les Romands étaient alors plutôt favorables au camp de la Triple-Entente (France, Angleterre et Russie), tandis que les Alémanique penchaient du côté de la Triplice (Allemagne, Autriche-Hongrie et Italie). On creusait le fameux «fossé» entre les deux principales régions linguistiques du pays.

Une Suisse au double visage

Peu après la défaite française de 1940, Henri Guisan tient un discours qui fera date. Nous sommes alors le 25 juillet, sur la mythique prairie du Grütli. Tous les commandants supérieurs de troupes se tiennent face à leur général. Ce dernier leur présente l’idée du «réduit national».

Cette stratégie visait à concentrer les soldats dans les Alpes, en premier lieu pour dissuader toute puissance étrangère d’envahir la Suisse, à moins de risquer de lourdes pertes et l’enlisement du conflit dans les montagnes. Quelques troupes auraient aussi eu pour rôle de contenir l’ennemi en plaine.

Quant aux chemins de fer, aux ponts et aux tunnels, ils sont minés. En cas d’attaque, toutes les infrastructures auraient donc été détruites, de manière à empêcher le passage des marchandises du nord au sud de l’Europe.

Ce pari pour le moins osé –l’immense majorité de la population vit sur le Plateau, bien loin des sommets fortifiés– deviendra pourtant un symbole de la «résistance» de la Suisse… tout comme le général Guisan, qui jouira d’une immense popularité durant la guerre, à travers tout le pays.

Le général en février 1940 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Réduit national ou non, l’Allemagne nazie n’aurait de toute façon eu aucun intérêt à s’emparer de sa petite voisine. Après tout, la discrète Helvétie lui fournit des armes et des vivres. Elle lui prête par ailleurs d’importantes sommes d’argent.

Qui plus est, ses banques acceptent sans rechigner l’or volé dans les territoires conquis, en échange de francs suisses qui s’échangent facilement sur le marché international contre de précieuses ressources. Les trains allemands reçoivent même l’autorisation de gagner l’Italie en passant par les Alpes. Pourquoi faudrait-il donc perdre son temps à envahir un pays «neutre» si coopératif?

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Des funérailles nationales

A l’issue de la guerre, le général Guisan quitte le commandement de l’armée. ll retourne à Verte Rive, où il passera les dernières années de sa vie aux côtés de son épouse. Lorsqu’il décède en 1960, l’émotion est considérable: le 12 avril, ses funérailles rassemblent une foule immense dans les rues de Lausanne.

La presse de l’époque parle de la présence de 120’000 personnes; la plupart des livres d’histoire tablent sur 300’000. Voilà qui en dit long sur le renom d’un personnage qui aura joué le rôle de rassembleur, au-delà des appartenances sociales, religieuses ou linguistiques.

Aujourd’hui plus que jamais, les historiens se disputent au sujet de l’action menée par le général Guisan. Certains continuent à le présenter comme le ciment d’une Suisse menacée, d’autres insistent sur l’ambiguïté du personnage et sur son admiration pour Mussolini. Malgré tout, il demeure incontestablement l’une des figures emblématiques du XXe siècle suisse, dont la popularité aura eu peu d’équivalents.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Bibliographie sélective

Général Guisan. Résistance à la mode suisse, de Markus Somm (Stämpfli, 2010).

«Henri Guisan», de Hervé de Weck (Dictionnaire historique de la Suisse, 2020), consultable en ligne en cliquant ici.

Le Général Guisan et l’esprit de résistance, de Jean-Jacques Langendorf et Pierre Streit (Cabédita, 2010).