«Le Moyen Âge n’a jamais existé»

Ils savent se montrer convaincants, n’est-ce pas? D’un air candide, ils affirment «se poser des questions» sur les origines de la pandémie de coronavirus, mais finissent par asséner de prétendues vérités sorties tout droit d’un chapeau magique. La crise sanitaire serait au choix une manipulation médiatique, une tentative de museler les individus ou encore un programme pour exterminer la population mondiale à l’aide d’un vaccin maléfique. Les théoriciens du complot ont bel et bien envahi les réseaux sociaux… et les esprits.

Bien sûr, les adeptes du conspirationnisme devraient nous faire pleurer de rire, mais ils rencontrent hélas un succès colossal. Un sondage Ifop réalisé en 2018 révèle ainsi qu’au moins 21% de la population française se montre très réceptive à ce genre de théories. L’irruption du coronavirus a-t-elle accentué la tendance? Elle lui offre en tout cas une caisse de résonance inespérée.

© Ifop

Pour tenter de vous faire rejoindre leur camp, les complotistes sortent l’artillerie lourde: ils bombardent la Toile de vidéos noyées de références invérifiables, ils rédigent des ouvrages par dizaines, ils multiplient les conférences pseudo-scientifiques. Sans vous en rendre compte, voilà que vous tombez dans leur piège. Le doute s’installe, comme une petite musique entêtante: «et s’ils avaient raison?»

Quel rapport avec ce blogue consacré à l’histoire de la Suisse, vous demandez-vous? Figurez-vous que le passé intéresse tout particulièrement certains complotistes. Coup de projecteur sur un phénomène qui occupe l’espace public.

Il était une fois le récentisme

Un peu par hasard, j’ai appris l’existence du «récentisme». Serait-ce une nouvelle forme de journalisme à la mode? Non, non, vous êtes loin de compte. Il s’agit plutôt d’un noyau de militants soucieux de révéler au monde entier un secret bien gardé: selon eux, de longues périodes de notre passé n’auraient tout simplement jamais existé.

En France, François de Sarre est la figure de proue du mouvement. Pour votre plus grand bonheur, j’ai lu son ouvrage Mais où est donc passé le Moyen Âge?, paru en 2013. Autant vous prévenir d’emblée: il vaut mieux s’accrocher. Les paragraphes qui suivent risquent de vous faire tomber de votre chaise.

Selon François de Sarre, la falsification de notre calendrier repose sur un événement fondateur. En 1347, les débris d’une comète auraient heurté la planète, provoquant catastrophe sur catastrophe tout autour du globe: inondations, tremblements de terre et épidémies auraient décimé une bonne partie de l’humanité. Seuls quelques monuments, comme les cathédrales et les châteaux, auraient miraculeusement résisté au cataclysme. Vous êtes toujours là? Tant mieux, le plus croustillant reste à venir.

Après le désastre, une petite élite malfaisante aurait profité de la situation pour fomenter un vaste complot dans le sud de la France. Son but? S’emparer du pouvoir, bien sûr! La voilà donc qui s’active pour inventer une nouvelle religion -le christianisme-, structurée autour d’une Église puissante. Pour asseoir durablement sa légitimité, cette dernière aurait mobilisé une armée de moines-copistes afin de rédiger d’innombrables manuscrits et de réécrire toute l’histoire de l’humanité.

Selon François de Sarre, la cathédrale de Lausanne aurait été construite bien avant l’avènement du christianisme et aurait été un temple païen © Helvetia Historica

L’Église aurait ainsi cherché à faire croire au monde entier que le christianisme ne venait pas de naître… mais qu’il était déjà vieux de plus d’un millénaire. Autrement dit, dans la «logique» récentiste, la période comprise entre la chute de l’Empire romain et la fin du Moyen Âge aurait été inventée de toutes pièces. Et Charlemagne, alors? Un personnage de fiction, rien de plus.

Qui pourrait croire à pareilles sornettes? Et surtout, comment un tel complot aurait-il pu réussir? François de Sarre a bien entendu réponse à tout: en réalité, les populations de l’époque auraient été sous le choc de la catastrophe provoquée par la comète. Presque hypnotisées, elles auraient immédiatement adopté la foi chrétienne imposée par les vilaines élites aux commandes. Et puis, grâce au bon travail des moines-copistes, tout le monde n’y aurait vu que du feu, jusqu’à ce que François de Sarre et ses joyeux camarades révèlent la vérité. Une bande de petits génies, pas vrai?

Pour enfoncer le clou, notre brave auteur n’hésite pas à pointer du doigt les historiens, qui seraient un clan d’imbéciles incompétents. Ils aurait utilisé aveuglément les documents fabriqués par l’Église pour façonner une histoire «fantôme» du monde. Si tout ceci ressemble furieusement à du délire, le récentisme nous donne au moins l’occasion de nous pencher sur les ressorts du complotisme.

Qui croit aux théories du complot?

Un fabricant de théories du complot ne se présente évidemment jamais sous cette étiquette. Il peut donc être difficile de le démasquer d’entrée de jeu. François de Sarre, par exemple, se dit «récentiste» ou «défenseur de la chronologie courte». Cette terminologie fait chic et donne l’illusion de l’autorité scientifique.

Cela dit, comme l’explique Emmanuel Taïeb, professeur à Sciences Po Lyon, les partisans de la conspiration se retrouvent souvent dans les extrêmes de l’échiquier politique. Marginalisés, ils bricolent un discours tonitruant, susceptible de se répandre rapidement au sein de larges couches de la société. En un sens, tout est bon pour faire parler d’eux. Internet est aujourd’hui leur meilleur allié, puisqu’il leur permet de diffuser leurs fausses informations à une vitesse folle, et à moindres frais.

Le sondage Ifop évoqué en début d’article souligne aussi que certaines catégories sociales sont particulièrement vulnérables face au aux théoriciens du complot: les personnes sans formation et les individus les plus pauvres, beaucoup plus enclins à se laisser séduire. Ils sont par ailleurs moins attachés à la démocratie que le reste de la population et élisent plus volontiers des partis radicaux lors des élections. De quoi reconnaître la dangerosité des prophètes qui prêchent les «vérités alternatives».

Comment les complotistes fabriquent-ils leurs récits?

Une théorie du complot se fonde sur une certitude inébranlable: un groupe secret et doté d’un immense pouvoir tirerait les ficelles du monde. En manipulant tous les gouvernements de la planète, ce petit clan imposerait une vision fausse de l’histoire (ou de l’actualité) au reste de la société, dans le seul but de défendre ses intérêts. Autrement dit, quelques aristocrates en costard-cravate seraient en mesure de faire gober d’énormes mensonges à près de huit milliards d’êtres humains.

Est-il utile de préciser qu’un théoricien du complot n’est que rarement un spécialiste reconnu dans le domaine qu’il prétend maîtriser? Notre François de Sarre dispose par exemple d’une formation en ichtyologie (la discipline qui étudie les poissons).

Cependant, il faut admettre que les complotistes ont un certain talent pour raconter des fables, et c’est sans doute ce qui les rend si redoutables. En un claquement de doigts, ils transforment des légendes de café du commerce en vérités incontestables. Pour ce faire, ils utilisent une technique simple: donner une cohérence à quelques éléments qui semblent a priori n’avoir absolument rien en commun. Comme par magie, tout semble alors s’expliquer.

Un exemple? De passage à Split, François de Sarre visite le palais de Dioclétien, construit entre le IIIe siècle et le IVe siècle. Il trouve l’ensemble architectural étonnamment bien conservé. Quelle conclusion en tire-t-il? Les historiens ont menti. Le palais date en réalité de la fin du Moyen Âge. Vous l’aurez compris: les complotistes n’apportent aucune preuve. Ils se content d’affirmer, en se donnant des airs de grand professeur.

Quant à savoir s’il est possible de répondre aux théoriciens du complot, le débat reste ouvert. En ce qui me concerne, je me contenterais de leur poser une simple question: comment serait-il seulement possible de dissimuler des vérités aussi renversantes à l’humanité entière?

Mais il y a fort parier qu’un complotiste aurait une réponse toute faite à réciter. Peut-être accusera-t-il même cet article d’être financé par Bill Gates, l’industrie pharmaceutique ou le roi de Pluton. Malheureusement pour moi, je n’ai pas reçu un seul centime. Le temps sera alors venu de tourner les talons pour aller se replonger dans un bon livre d’histoire.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Pour obtenir plus d’informations sur les mécanismes du complotisme, je vous suggère la lecture de deux articles:

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