La ville la plus divisée de Suisse à l’heure du verdict

Souvenez-vous. C’était en 2017, presque au début de l’été. Cette année-là, les habitants de Moutier décidaient de rattacher leur ville (encore bernoise) au canton du Jura. Ivres de bonheur, les «autonomistes» l’emportaient d’une courte majorité qui sonnait comme le chapitre final d’une longue aventure politique. Avec 137 voix d’écart, la cité prévôtoise disait adieu à Berne. La sempiternelle question jurassienne semblait trouver là sa réponse.

C’était sans compter les recours déposés par les opposants, même si personne ne croyait sérieusement à un renversement de situation. Le peuple avait tranché et l’avenir serait fait de rouge et de blanc, sous la crosse de l’évêque. Et pourtant l’impensable se produisit.

Nous sommes alors le 5 novembre 2018. La préfète du Jura bernois fait annuler le résultat de la votation. On suspecte en effet des irrégularités. Toute la région hoquette de surprise, un peu comme une salle du loto lorsque le crieur rebouille son sac au mauvais moment. Dans les rang autonomistes, la consternation est à son comble: «Encore un coup tordu des Bernois!»

Après une épopée administrative et judiciaire, nous voilà donc revenus à la case départ. Le 28 mars 2021, la petite cité industrielle retourne aux urnes. Confirmera-t-elle le scrutin précédent ou tournera-t-elle cette fois-ci le dos au Jura?

Bien malin qui saurait le prédire, d’autant que Moutier apparaît plus divisée que jamais. Anti-séparatistes et sympathisants autonomistes se regardent en chiens de faïence. Tous comptent sur une issue conforme à leurs espérances, à leur histoire familiale, à leurs idéaux politiques.

Car Moutier cristallise aussi une vieille question identitaire. De profondes blessures jamais refermées marquent encore les cœurs de bon nombre d’habitants. Enquête sur les origines du «malaise prévôtois».

Vers la disparition de la langue française?

A la fin du XIXe siècle déjà, la grogne monte dans le nord du canton de Berne, là où vit une minorité romande en mal de reconnaissance. Les francophones –surtout catholiques– craignent pour leur culture.

Certains d’entre eux voient en effet d’un mauvais œil l’arrivée d’une importante immigration alémanique de confession réformée, à une époque où le développement économique bat son plein dans une région très dynamique. La révolution industrielle a besoin de bras pour ses usines. De nombreux ouvriers accourent donc d’outre-Sarine. Enfin, dans la région, ils doivent plutôt traverser l’Aar

Dans le district de Moutier, la proportion de germanophones atteint ainsi près de 40% en 1888. Pour ne rien arranger, les autorités bernoises se comportent parfois avec la délicatesse d’un éléphant dans un magasin de porcelaine.

En 1914, elles décident par exemple de renommer deux communes jurassiennes (La Scheulte et Elay deviennent Schelten et Seehof), attisant la peur d’un effacement progressif de la langue française. Leur geste maladroit jette ainsi de l’huile sur le feu, dans une région déjà sensible en matière identitaire.

Comme si le climat n’était pas suffisamment tendu, le chancelier du canton –un certain Hermann Kistler– lance à son tour un pavé dans la mare linguistique et déclare que le Jura aurait tout intérêt à être «assimilé». Autrement dit, les Romands devraient abandonner leur langue pour se dissoudre dans la majorité alémanique. En voilà une idée de génie pour apaiser les esprits, n’est-ce pas?

Une indépendance avortée

Après la Seconde Guerre mondiale, certains Jurassiens ne cachent plus leur colère. Ils se sentent encore et toujours méprisés par les Alémaniques. En 1947, un conseiller d’État francophone se voit ainsi refuser le département qu’il convoite. Le défaut du pauvre homme? Sa langue maternelle, le français.

On cogite, on débat, on prend la plume. Des citoyens ne voient qu’une solution: la constitution d’un canton qui permettrait aux Romands de s’emparer de leur destin et de se libérer du «joug bernois». Il faudra cependant près de trois décennies de luttes pour y parvenir, sans parler d’une série d’attentats qui sèmera la peur dans la région.

Le 23 juin 1974, le verdict tant attendu par les militants autonomistes tombe enfin. Avec une participation de 90%, les Jurassiens acceptent la création d’un nouveau canton par 51,9% des suffrages exprimés. C’est certes une victoire, mais sans le score soviétique susceptible de décourager les perdants.

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Les couleurs représentent le pourcentage de «oui» dans les sept districts jurassiens (le Laufonnais, au nord-est, est le seul d’entre eux à recenser une majorité alémanique et, après de longues péripéties, il rejoindra le canton de Bâle-Campagne en 1994) ; les chiffres indiquent le nombre d’habitants © 24heures

L’heure est toutefois à l’unité de façade. Scènes de joie, danses populaires, discours enfiévrés. On chante La Rauracienne en versant sa petite larme. Alors que le temps se montre capricieux, Roger Schaffter –l’une des figures de proue du mouvement autonomiste– monte à la tribune et, face à une foule en liesse, déclame une élégante formule qui fera date: «Il pleut la liberté» (cliquez ici pour visionner cette scène mémorable (18ème minute)).

Mais la victoire prendra pourtant un goût amer dans la bouche des partisans de l’indépendance. Après l’ivresse de la souveraineté, la gueule de bois des querelles intestines. Le Jura (encore tout entier) bernois compte en effet sept districts et quatre d’entre eux décident en 1975 de rester à bord du navire bernois, à l’occasion de nouvelles votations. L’unité jurassienne paraissait avoir atteint sa vitesse de croisière, et voilà qu’elle se heurte à un iceberg. C’est le naufrage de la cohésion, sans Rose et Jack pour y ajouter une touche de glamour.

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Manifestation de joie après la parution des résultats © 24heures

Une ville au cœur des convoitises

Par la suite, tout au long de l’été 1975, plusieurs communes à cheval sur la future frontière cantonale s’expriment successivement pour décider de leur appartenance. Quelques villages catholiques situés dans un sud plutôt protestant font le pari du Jura libre. Certains résultats sont étonnants: 179 citoyens de la commune de Courchapoix plébiscitent le rattachement… et pas un seul votant n’y choisit l’option bernoise. Dans ce village, on sait apparemment se mettre d’accord.

Le 7 septembre, c’est au tour de Moutier de se forger un destin. Plus qu’une ville, c’est un poids lourd que les deux camps se disputent avec hargne. A la fois poumon industriel et réservoir démographique du Jura bernois, la cité prévôtoise semble dotée de tous les attraits. Les autonomistes rêvent de consolider la force économique du nouveau canton, tandis que les anti-séparatistes aspirent à conserver ce bijou de famille dans leur giron. Le jour du vote, c’est donc toute la région qui retient son souffle.

54% des Prévôtois choisissent finalement de rester au sein du canton de Berne. La participation dépasse les 95%. Un chiffre à faire pâlir nos ravis de la crèche qui sautillent comme des cabris lorsqu’un peu plus de 40% des Suisses daignent se rendre aux urnes…

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Moutier, cette forteresse imprenable

Après l’annonce des résultats, les esprits s’échauffent à une vitesse folle. La damassine tourne au vinaigre. Il n’est pas exagéré de parler d’émeutes, dans la mesure où des cocktails Molotov sont lancés près de l’Hôtel de Ville de Moutier. Des militants s’en prennent aux forces de l’ordre, les arrestations s’enchaînent. Le maire doit être emmené d’urgence à l’hôpital, victime d’une crise cardiaque. On a connu des dimanches de votation plus sereins.

Malgré la défaite, les autonomistes gardent espoir. La jeunesse se rallie en effet massivement à leur idéal de rattachement au Jura, alors que les aînés privilégient quant à eux la fidélité à Berne. Tout ne semble donc plus être qu’une question de temps.

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Moutier en 1976 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv/Stiftung Luftbild Schweiz

Il faudra toutefois s’armer d’une très grande patience. Les années passent, les tensions demeurent. Moutier finira par changer de majorité politique: le parlement communal tombe ainsi aux mains des autonomistes en 1982, tout comme la mairie en 1986. Pour autant, la ville reste bernoise. En 1998, un nouveau scrutin se solde par un refus de rejoindre le Jura, à un taux de 50,5%. Maxime Zuber, le maire de l’époque, est alors amer:

«Il faudra rebondir et trouver de nouvelles pistes de réflexion. Lesquelles? Nous allons examiner la situation avec la future équipe municipale issue des élections. Comme le disait un ami québécois: “Maintenant on retrousse les manches, on crache dans les mains et on repart au combat!“ De toute façon, le peuple jurassien a déjà connu des journées noires comme celle-là et il a quand même réussi à conquérir sa liberté.» [24heures, 30 novembre 1998, p. 7]

Vous l’aurez compris: quelle que soit l’issue du vote, il y a fort à parier que le résultat sera le fidèle miroir d’une ville divisée entre deux camps de forces presque égales.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Bibliographie sélective

L’Aventure du Jura, de Claude Hauser (Antipodes, 2004).

Dictionnaire du Jura, projet de la Société jurassienne d’émulation, consultable en ligne en cliquant ici.

La Question jurassienne. Avant et après la naissance du 23e canton suisse, d’Alain Pichard (Presses polytechniques et universitaires romandes, 2006 (2004)).