Le Conseil fédéral impose sa propagande

Au milieu des années 1930, la Suisse est confrontée à un grave danger. Aux frontières du pays, l’Italie fasciste lorgne avec envie sur le Tessin et les vallées latines des Grisons, en rêvant secrètement de les annexer. L’Allemagne hitlérienne suscite elle aussi l’inquiétude.

A juste titre, le Conseil fédéral se fait donc du souci pour l’unité de la Confédération. ll réfléchit à des solutions pour affronter cette menace bien réelle. Mais comment s’y prend-il?

Le château de Tarasp, en Basse-Engadine, dans le canton des Grisons © ETH-Bibliothek Zürich

Le gouvernement décide de mener une intense propagande intérieure en faveur des «valeurs helvétiques». Pour y parvenir, les autorités exalteront les Alpes, la paysannerie et les traditions rurales, sans oublier la diversité linguistique ou les grandes figures de l’histoire nationale. Il s’agit de détourner les Helvètes des tentations totalitaires qui frappent à leurs portes.

En un mot comme en mille, l’heure est à la promotion des spécificités suisses, qu’elles soient réelles (un peu) ou fantasmées (beaucoup). L’objectif est d’organiser une défense qui ne repose pas seulement sur la force de l’armée, mais aussi sur la culture.

Il faut dire que le souvenir douloureux de la Première Guerre mondiale marque encore tous les esprits: la société suisse s’était alors montrée profondément divisée, entre des Romands acquis à la cause française et des Alémaniques favorables à leurs voisins allemands.

Afin de ne pas laisser cette opposition se répéter, les autorités comptent développer le sentiment d’appartenance à la nation tout autant que la cohésion du pays.

Pourtant, comment faire pour souder un peuple qui parle (au moins) quatre langues et qui pratique plusieurs cultes? Est-il possible de rassembler urbains et campagnards, ouvriers et banquiers, socialistes et radicaux?

Coup de projecteur sur un programme aux accents nationalistes, que le Conseil fédéral qualifiera de «défense spirituelle».

L’homme qui murmurait à l’oreille du Conseil fédéral

C’est véritablement le conseiller fédéral Philipp Etter, un conservateur catholique originaire du canton de Zoug, qui assure le développement de la «défense spirituelle» au plus haut sommet de l’État. Il se laisse séduire par la pensée de son ami Gonzague de Reynold, un intellectuel fribourgeois aux idées réactionnaires.

Et c’est là que les choses se corsent. Gonzague de Reynold défend en effet une conception de la société qui le rapproche de l’extrême-droite. Pour lui, la philosophie héritée des Lumières est une erreur. Il n’a pas une opinion bien meilleure de la démocratie, comme il l’écrit sans ambiguïté dans les colonnes du journal La Liberté, en 1921:

«[La démocratie] n’a jamais voulu comprendre que, si tout homme est une valeur, ces valeurs ne sont pas égales et ne sauraient être traitées également.» (La Liberté, 15 octobre 1921, p. 1).

Une de La Liberté du 15 octobre 1921

Considérer que tout être humain est pourvu de la même valeur? Voilà qui n’a donc tout bonnement aucun sens pour Gonzague de Reynold. Mais la démocratie n’est pas le seul «danger mortel» capable de faire trembler notre homme.

Selon lui, des ennemis pulluleraient à l’intérieur de la Suisse: il serait urgent de combattre les partisans du communisme, de contrôler plus strictement les frontières, de montrer la porte de sortie aux étrangers non conformes à des «valeurs suisses» pourtant en mal de définition.

Un message de la plus haute importance

Gonzague de Reynold apporte ainsi son soutien à la «défense spirituelle» chère au conseiller fédéral Philipp Etter. Pour ce faire, il l’aide à rédiger un message que le gouvernement adresse à l’Assemblée fédérale le 9 décembre 1938.

Le conseiller fédéral Philippe Etter (au centre) lors de l’Exposition nationale de Zurich, en 1939 © ETH-Bibliothek Zürich

Long d’une quarantaine de pages, le document insiste sur les trois aspects qui détermineraient «la nature particulière de la Confédération» (si vous avez un peu de temps, de la bonne volonté et beaucoup de courage, le texte intégral du message est disponible ici):

  • L’appartenance de la Suisse à trois grandes civilisations de l’Occident

Unie par un Gothard qui jouerait le rôle de trait d’union entre les trois régions linguistiques principales, la Suisse serait bien plus qu’un pays:

«L’idée suisse n’est pas un produit de la race, c’est-à-dire de la chair, mais une œuvre de l’esprit» (p. 1012).

Il faut voir ici une allusion aux totalitarismes qui s’organisent pour leur part sur une conception raciste de la nation. Les autorités fédérales tentent donc de différencier les principes fondateurs de la Suisse pour justifier son existence.

L’hospice du col du Gothard, au début des années 1930 © ETH-Bibliothek Zürich

Contrairement à l’Allemagne ou à l’Italie, la Confédération chercherait à concilier des cultures diverses dans un sentiment d’enrichissement réciproque. Quelques mois plus tôt, le peuple suisse reconnaissait ainsi le romanche en tant que quatrième langue nationale, lors d’une votation.

  • Le lien fédéral et le caractère original de la démocratie helvétique

Selon le message du Conseil fédéral, le citoyen suisse serait par ailleurs doté d’un profond «sens des responsabilités», en raison du fédéralisme:

«C’est dans la commune que se fait l’éducation du citoyen, là qu’il apprend à se dévouer au bien de tous. Du soin qu’il prend du sort de la commune naît son souci du canton, et la conscience qu’il acquiert de sa responsabilité dans sa destinée lui fait comprendre sa responsabilité au sein de la Confédération» (p. 1013).

Pour quelle raison les Suisses seraient-ils plus «responsables» que les autres? Et en quoi l’attachement supposé à une commune ferait-il naître un intérêt pour le canton ou la Confédération? Silence gêné dans le public.

Les auteurs du message seraient sans doute bien embarrassés de préciser leur pensée… Il est surtout question de souligner la structure politique du pays et de la présenter comme un trait distinctif de la culture helvétique.

  • Le respect de la dignité et de la liberté humaines

Enfin, le peuple suisse éprouverait une tendresse presque innée pour le droit et la liberté. Et cet attachement tombe littéralement du ciel, puisqu’il serait dû en premier lieu au respect des convictions religieuses.

Le Conseil fédéral a ici la mémoire bien courte, dans la mesure où la Confédération a connu d’innombrables conflits en matière religieuse, et ce tout au long de son histoire. En 1893 encore, une votation populaire visait à interdire l’abattage rituel des animaux, sur fond d’antisémitisme virulent.

Mais la raison d’être du message n’est pas d’aiguiser les consciences critiques en rappelant les nuances de l’histoire: les autorités cherchent avant tout à souder la nation autour d’une conscience commune et, par-dessus tout, à organiser une propagande culturelle qui viendra appuyer les efforts de la défense militaire, alors que la région des Sudètes vient d’être annexée par l’Allemagne nazie.

Une définition officielle de l’identité suisse?

Dans son message, le Conseil fédéral fait aussi une grande découverte:

«Nous ne sommes ni des Allemands, ni des Français, ni des Italiens, mais des Suisses» (p. 1014).

Une telle lucidité de la part du gouvernement laisse songeur, je vous l’accorde. Mais si le message se risque à ce genre de lieux communs, c’est qu’il veut insister sur la spécificité de «l’esprit suisse».

Le Conseil fédéral entend en effet prendre de nombreuses mesures pour favoriser l’édition d’écrivains suisses, l’exposition d’artistes suisses, la diffusion d’émission de radio suisses, la protection des bâtiments typiquement suisses, la sauvegarde des traditions passionnément suisses. Des fonds sont attribués à la promotion de la culture nationale.

Mariée lucernoise en costume, vers 1930 © ETH-Bibliothek Zürich

Le message du Conseil fédéral traduit en un sens un mouvement déjà engagé depuis quelques années. Le gouvernement participe à la diffusion d’une image idéalisée de la ruralité et promeut l’amour du sol. De la Suisse urbaine et ouvrière, il n’est jamais question. Le récit des mythes fondateurs –du serment du Grütli aux exploits légendaires de Guillaume Tell– l’emporte sur l’histoire de la naissance des institutions modernes de 1848.

Quant au paysan, il devient la figure emblématique du pays jusqu’à constituer l’incarnation du «Suisse enraciné». Pourtant, dans les années 1930, l’agriculture ne représente plus qu’un cinquième des emplois, tandis qu’au moins 40% de la population active travaille dans le secteur industriel. L’image de la nation promue officiellement ne correspond déjà plus à la réalité. De façon paradoxale, la volonté de se différencier des régimes totalitaires conduit à adopter une posture de repli.

En 1939, l’Exposition nationale de Zurich sera l’aboutissement de la politique identitaire défendue par le Conseil fédéral. La reconstitution d’un petit village traditionnel donnera une fois encore l’illusion d’une Suisse éternelle, assise confortablement sur ses racines rurales.

Après la Seconde Guerre mondiale, la «défense spirituelle» servira à se prémunir contre un autre ennemi désigné, communiste celui-ci. Il faudra attendre la fin des années 1960 pour qu’elle soit remise en cause. Et enterrée.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

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Bibliographie sélective

«Défense spirituelle», de Marco Jorio (traduit de l’allemand par Laurent Auberson), disponible en ligne sur le Dictionnaire historique de la Suisse, 2006.

«Die ‘‘Geistige Landesverteidigung’’ in den 1930er Jahren: Profile und Kontexte eines vielschichtigen Phänomens der schweizerischen politischen Kultur in der Zwischenkriegszeit», de Josef Mooser (Schweizerische Zeitschrift für Geschichte – Revue suisse d’histoire – Rivista storica svizzera, no 47, 1997, p. 685-708).

La politique fribourgeoise au XXe siècle, de Jean-Pierre Dorand (Presses polytechniques et universitaires romandes, 2017).

‘Swiss made’. Pro Helvetia et l’image de la Suisse à l’étranger (1945-1990), de Thomas Kadelbach (Alphil-Presses universitaires suisses, 2013).