«La télévision stérilisera le bétail et les pères de famille»

Au début des années 1950, la télévision* connaît un véritable essor en Suisse. Mais des voix sceptiques cassent l’ambiance. Certaines d’entre elles affirment par exemple que les ondes télévisuelles provoqueraient la stérilisation du bétail et des pères de famille. Soyez rassurés: septante ans plus tard, les vaches d’Helvétie semblent avoir encore de beaux jours devant elles.

Mais comment expliquer la méfiance suscitée par le petit écran au moment de son apparition? Savez-vous d’ailleurs à quel moment cette étrange boîtes à images a vu le jour en Suisse? Plongeons dans l’histoire nationale de la télévision, faite de craintes, d’espérances… et de discours sulfureux.

Les pionniers de la télévision: une histoire romande

Les Alémaniques ne sont bien sûr pas tout à fait réticents aux charmes d’un petit écran qui semble donner vie aux images, un peu comme au cinéma. Ainsi, en 1939 déjà, des démonstrations d’appareils télévisuels étonnent le public lors de l’Exposition nationale qui se tient à Zurich.

Mais ce sera bel et bien le chef-lieu vaudois qui accueillera la première grande expérience de Suisse: entre le 12 mars et le 29 juin 1951, l’équipe de Télé-Lausanne monte plusieurs dizaines d’émissions. A cette époque, ceux qui possèdent un poste à domicile sont rarissimes. Pour profiter de ce spectacle d’un tout nouveau genre, il n’y a donc pas d’autre choix que de se presser dans les lieux publics de la ville, où des appareils viennent satisfaire la curiosité des premiers téléspectateurs du pays. Il semble encore loin le temps où l’on s’allongera confortablement sur le sofa du salon familial face à son émission préférée, en mâchouillant du pop-corn avec une grâce de pachyderme…

Il faut bien admettre que la Suisse romande adopte dans l’ensemble un esprit d’ouverture à l’égard de la télévision. La presse régionale se montre elle aussi très enthousiaste: «On peut sans excès d’optimisme admettre que l’invention nouvelle aidera à replacer l’homme du XXe siècle dans un climat de connaissance mutuelle et, qui sait? de fraternité», peut-on lire dans les colonnes du Journal de Genève du 14 mai 1950.

Lancement d’un service national de télévision

Qu’en est-il du côté alémanique? On se montre bien plus réservé, et c’est un euphémisme. Dans les années 1950, certaines plumes surfaient déjà sur la vague du «c’était mieux avant». Le rédacteur en chef des Basler Nachrichten, Peter Dürrenmatt, affirme par exemple en 1952 que la télévision «accélérera un processus de désintellectualisation et de décadence culturelle qui n’est déjà que trop manifeste». On croirait presque lire un éditorial de la Weltwoche (que les «Grecs de la Suisse» suivent mon regard…).

Les grincheux n’empêcheront cependant pas la télévision suisse de connaître son coup d’envoi officiel le 20 juillet 1953, à Zurich qui plus est. La machine semblait lancée comme une voiture de course sur une autoroute allemande. Tout de même, les autorités tentent de ménager les adversaires du petit écran, en précisant qu’il ne s’agit là que d’une expérience provisoire.

Qui donc aurait pu prédire le succès qui suivrait? En 1953, la Suisse ne recense après tout que 920 postes de télévision. Pour les trouver, il faut pousser la porte des cafés et des restaurants, où le public jette un œil amusé à cette curieuse machine, entre deux parties de cartes et trois décis de blanc. Pour autant, n’allez pas croire que des émissions divertissaient le public des premières lueurs de l’aube jusqu’au bout de la nuit! Dans un premier temps, le service n’était assuré qu’une heure par jour. Pas question donc de somnoler tout l’après-midi devant les Top Models de l’époque…

Coup de tonnerre dans le ciel helvétique: un grand «Nein» au petit écran

Revenons en Suisse romande. L’expérience de Télé-Lausanne ne connaîtra pas de suite. La nonchalance proverbiale des Vaudois tombe à pic pour Genève. Une poignée de visionnaires s’empresse d’y rattraper le (léger) retard pris par leur ville: sous l’impulsion de collaborateurs de Radio-Genève, les premières émissions de la Télévision genevoise sont diffusées le 28 janvier 1954. L’expérience est si concluante qu’elle est intégrée au service national lancé quelques mois auparavant à Zurich. Les achats d’appareils de télévision ne cessent ensuite d’augmenter: on recense 4’457 postes en Suisse en 1954 et près de 20’000 en 1956. La réussite semble au rendez-vous.

Tout est bien qui finit bien, donc? Pas si vite! Des nuages viennent obscurcir un ciel apparemment favorable à la télévision. Au début du mois de mars 1957, une votation fédérale fait trembler les antennes du pays. Il s’agit de se prononcer sur l’ajout d’un article constitutionnel consacré à la télévision, qui tient en une phrase: «La Confédération charge une ou plusieurs institutions de droit public ou privé d’établir et d’exécuter les programmes» (Feuille fédérale, 1956, vol. 2, cahier 52, p. 1052).

Durant les débats parlementaires, les échanges seront parfois passionnés, au point que le conseiller fédéral Giuseppe Lepori croit bon de tirer des arguments xénophobes de son chapeau magique. Il imagine peut-être que les opposants de la télévision changeront d’avis s’ils craignent la submersion de programmes étrangers en Suisse. Jugez plutôt:

«De France, les émetteurs de Mulhouse desservant une grande partie du bassin du lac de Genève, de l’Ajoie, etc. Les émetteurs italiens diffusent des programmes captés au Tessin. On prévoit la construction d’autres émetteurs français et autrichiens. Nous pouvons tirer la conclusion que dans quelques années, tout le territoire suisse sera alimenté par des émetteurs étrangers. Le peuple se demandera comment la Suisse pourrait rester en dehors de la télévision étrangère. Notre pays doit faire acte de présence dans ce domaine de l’esprit et de la culture. Si des événements internationaux tels que ceux que nous avons vécus durant ces dernières semaines venaient à se répéter, la Suisse devrait-elle être seulement livrée à la propagande de régimes qui la rebutent? […] Voulons-nous vraiment renoncer à faire pénétrer l’esprit de la culture de notre pays et à en faire ressentir la présence jusque dans les régions les plus éloignées alors que les autres pays sont présents chez nous?» (Bulletin officiel de l’Assemblée fédérale, vol. 4, 14 décembre 1956, p. 810).

Cet appel vibrant, qui intervient peu après l’écrasement de l’insurrection de Budapest par les troupes soviétiques, ne suffira pourtant pas à convaincre les citoyens lors de la votation. Les Alémaniques se prononcent majoritairement contre l’article constitutionnel, tandis que les Latins le plébiscitent. Les scores sont tout particulièrement favorables à Lausanne (63% de oui) et à Genève (84,6%). Un résultat digne de l’URSS, diront les mauvaises langues…

On sauve les meubles

L’avenir de la télévision en Suisse est-il compromis? Après une phase d’incertitude, un projet mis sur pied redonne du baume au cœur aux partisans du petit écran: en décembre 1957, un prêt de plusieurs millions est accordé par les autorités à la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR). Du côté de la Suisse romande, la nouvelle est accueillie avec joie. Contrairement aux espérances folles de certains opposants, la Suisse ne sera pas un îlot isolé, dépourvu de chaînes de télévision.

Il reste encore une question de taille à régler puisqu’il faut fixer des studios de télévision dans chacune des trois principales régions linguistiques du pays. Des articles parus dans la Gazette de Lausanne et le Journal de Genève témoignent de la concurrence féroce que se livrent les deux métropoles lémaniques, dès le début des années 1950:

«Le syndic et la municipalité de Lausanne sont un tantinet mégalomanes. Ils voudraient faire de leur ville une sorte de Zurich sur Flon, où battrait le pouls de la vie romande. C’est là une ambition légitime, quoiqu’assez cocasse» (Journal de Genève, 5 mars 1956).

Vous connaissez déjà la fin de l’histoire… Zurich, Lugano et Genève obtiennent les studios fixes. C’est la douche froide pour les Vaudois. Du moins, pour quelques décennies. Après tout, le téléjournal de la RTS ne sera-t-il pas délocalisé à Lausanne au cours des prochaines années? La guéguerre télévisuelle valdo-genevoise pourrait donc prochainement connaître un nouveau chapitre. Affaire à suivre (sur vos écrans de télévision)…

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

*Je remercie ici tout particulièrement le professeur François Vallotton de m’avoir permis de travailler sur l’histoire passionnante de la télévision en Suisse romande, dans le cadre d’un séminaire de recherche en histoire contemporaine donné à l’Université de Lausanne durant l’année académique 2019-2020. L’article que vous lisez n’aurait pas été possible sans les réflexions suscitées lors du séminaire en question.

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