La face cachée du siècle des Lumières

Que savons-nous vraiment du XVIIIe siècle? Bien souvent, l’on résume cette période de notre passé à ses réalisations les plus brillantes. Les Lumières seraient ainsi ce moment charnière où la raison, la science et la philosophie auraient pris leur envol afin d’assurer l’émancipation progressive de l’humanité. On les associe volontiers à Voltaire et à Rousseau, on se souvient de la prestigieuse Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

Pourtant, les Lumières présentent aussi un tout autre visage, et particulièrement sombre celui-là. Une récente exposition lausannoise nous servira de prétexte pour jeter un regard nouveau sur cette période.

Au XVIIIe siècle, les puissances coloniales et de riches investisseurs européens ont en effet orchestré la plus grande traite d’êtres humains de l’histoire. Des millions d’individus se retrouvent ainsi soumis à l’esclavage et déportés vers les Amériques depuis les côtes africaines. Après un voyage auquel beaucoup ne survivent pas, ils sont contraints de travailler sur des plantations de coton, de sucre ou de cacao, dans des conditions effroyables. Les grandes métropoles européennes profitent pleinement de ce commerce, en important les denrées produites par des foules déshumanisées et arrachées à leurs milieux d’origine.

Et la Suisse, dans cette affaire? Certes, les cantons et leurs alliés de l’époque n’ont pas conquis des territoires à travers la planète, au contraire de la France ou de l’Angleterre. Mais, tout au long du XVIIIe siècle, de nombreux Helvètes ont entrepris des voyages, parfois en participant activement à la traite atlantique. Certains d’entre eux ont ainsi incorporé des armées étrangères, d’autres ont été financés par des investisseurs suisses pour mener des expéditions à des fins d’enrichissement.

Peu à peu, la colonisation et l’esclavagisme ont permis aux Occidentaux –y compris les Suisses– d’associer les cultures extra-européennes à la notion d’exotisme. En quelque sorte, le regard porté sur le lointain a servi à alimenter des discours faisant l’apologie d’une supériorité de la civilisation européenne.

Une exposition pour décentrer le regard

A Lausanne, l’exposition «Exotic?» se penche entre autres sur cet obscur versant du siècle des Lumières, sans se limiter pourtant à cette thématique: elle présente aussi la diversité de la culture matérielle du XVIIIe siècle ou les relations internationales de la Suisse.

Actuellement fermée en raison des conditions sanitaires (il est toutefois possible de la visiter en ligne en cliquant ici), l’exposition se tient au troisième étage du Palais de Rumine, à quelques pas seulement de la Bibliothèque universitaire et des musées cantonaux. Les connaissances semblent se répondre d’un étage à l’autre.

Quel lieu serait-il donc plus propice à la réinterrogation de nos savoirs et de nos certitudes? Claire Brizon, l’une des commissaires de l’exposition -avec Noémie Etienne, Chonja Lee et Etienne Wismer-, m’a emmené dans les dédales d’une époque qui, à bien des égards, interroge nos propres représentations.

L’exposition est née d’un projet de recherche, qui visait en premier lieu à questionner la notion d’exotique. Par le biais d’un parcours en cinq sections à travers le XVIIIe siècle, les commissaires tentent de déconstruire le regard porté par les Suisses sur l’ailleurs, en cherchant à démontrer que ce point de vue s’inscrit dans un contexte bien particulier, lié à l’expansion territoriale européenne.

François Aimé Louis Dumoulin, Combats et Jeux des Nègres*, 1788, aquarelle sur papier, Musée historique de Vevey, 3494 © Musée historique de Vevey – Ville de Vevey

En effet, lorsque des voyageurs européens décrivent les populations autochtones d’Afrique, d’Amérique ou d’Océanie dans leurs correspondances ou qu’ils ramènent des objets obtenus lors de leurs explorations, ils le font essentiellement dans le cadre d’engagements au sein de compagnies britanniques, françaises ou néerlandaises ainsi que de missions d’évangélisation. Au fond, ce qui est qualifié d’exotique vise à créer une distance entre l’Europe et le reste du monde, en présupposant la supériorité de la première.

Frank Christian, Coupe nautile*, vers 1680, Ville de Genève, Musées d’art et d’histoire, don d’Anne-Catherine Trembley à la Bibliothèque publique de Genève, 1730, G 0937. © Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève. Photographe: Bettina Jacot-Descombes

Une Suisse «exotique»

Comme le montre la cinquième et dernière section de l’exposition, les populations des Alpes ont également pu être jugées «exotiques» par des voyageurs du Vieux Continent, et même par les habitants des villes suisses. Or, elles sont bel et bien européennes: il s’agit donc de comprendre que le concept d’exotisme est associé à l’idée de lointain, mais à un lointain parfois très relatif.

En étudiant les représentations artistiques, l’on se rend en effet compte que des traits prétendument spécifiques aux habitants des campagnes ou des Alpes –comme le fait de vivre dans un chalet ou l’art de fabriquer du fromage– sont jugés exotiques par certains membres des élites urbaines.

Des voyages scientifiques, menés notamment par le Zurichois Johann Jakob Scheuchzer entre la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle, ont ainsi pour objectif d’étudier les habitants des Alpes selon l’approche adoptée auprès des populations africaines ou océaniennes. En clair, on fabrique une altérité.

Artist-e-s non documenté-e-s (Canton, Chine), Laitière des environs de Soleure*, d’après des gravures de Samuel Graenicher et Christian von Mechel, 1790-1810, peinture sous verre, Musée historique de la Ville de Lausanne, I 56-20. © Musée historique de la Ville de Lausanne

Paradoxalement, cette construction d’une imagerie alpine alimente aujourd’hui encore les représentations d’une «Suisse des origines», qui serait caractérisée par un mode de vie ancestral et par son éloignement des enjeux internationaux. La mise en place de ces stéréotypes a cependant lieu dans un contexte colonial et servira de véritable argument promotionnel à l’industrie touristique. L’exposition cherche donc à raconter une histoire transnationale de la Suisse du XVIIIe siècle, qui réinscrit cette dernière dans les échanges culturels, sociaux et économiques mondiaux.

Salle de l’exposition consacrées aux «Sauvages des Alpes*» © Lionel Henriod

Sortir du cabinet de curiosités

Tout au long du parcours, de nombreux objets étonneront le public. Peut-être imaginera-t-il se retrouver au beau milieu d’un cabinet de curiosités. Mais, en réalité, les commissaires ont voulu sortir de ce type de scénographie. D’ailleurs, dans la Suisse du XVIIIe siècle, il n’existe pas vraiment de cabinets de curiosités: il est plutôt question de cabinets d’histoire naturelle. Celui de l’Académie de Lausanne s’ouvrait par exemple sur une bibliothèque et sur une salle de lecture, ce qui symbolise bien la circulation des savoirs d’une pièce à l’autre.

Auteur-e-s non documenté-e-s (France, Europe), Globe céleste, XVIIIe siècle, collection Louis de Treytorrens, Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne

L’exposition présente des objets qui se trouvaient déjà en Suisse au XVIIIe siècle. Elle montre ainsi la diversité des collections patrimoniales du pays. Pour opérer leurs choix, les commissaires ont donc passé en revue les réserves de diverses institutions, qu’il s’agisse de musées, d’archives ou de bibliothèques. D’importantes recherches sur la provenance des objets ont dû être menées, puisque les anciens inventaires souffrent souvent de lacunes à cet égard.

Coup de projecteur sur les invisibilisé-e-s de l’histoire

L’exposition a également le mérite de mettre en lumière des parcours de vie habituellement passés sous silence. En effet, les biographies de certaines catégories de la population sont très peu connues. Par exemple, il est certes arrivé que des individus soumis à l’esclavage soient amenés en Suisse, mais nous ne savons pas ce qu’il est advenu d’eux ensuite.

Durant leur enquête, l’équipe des commissaires de l’exposition a donc été confrontée à des manques et à des absences. Malgré d’intenses recherches, les archives s’obstinent quelquefois à demeurer muettes. Pour pallier ce silence documentaire, des espaces de l’exposition sont consacrés à des œuvres d’art contemporain. Ces dernières reconstituent des bribes de passé et sont en quelque sorte des réponses à l’oubli.

Par ailleurs, les traces laissées par des femmes suisses parties à l’étranger sont également rares. Relevons donc le cas particulièrement intéressant de Jenny Larguier des Bancels, qui accompagne son père à l’Isle de France (l’île Maurice, de nos jours) au début du XIXe siècle. L’exposition montre des dessins qu’elle a laissés: la jeune femme y représente par exemple la rade de Port-Louis. On peut y discerner à la fois l’activité économique à l’œuvre sur l’île, par le biais du transport maritime, et les mélanges de populations issues de plusieurs continents.

Dessin de Jenny Larguier des Bancels © Nadine Jacquet

En attendant la réouverture des institutions culturelles, découvrez l’exposition en ligne. Vous en apprendrez davantage sur les multiples facettes d’un XVIIIe siècle complexe et au carrefour de nombreux enjeux internationaux.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

*L’exposition a choisi de conserver les titres originaux des objets et des œuvres présentés. Lorsque des termes ou des représentations d’époque sont aujourd’hui pourvus d’une connotation raciste, ils sont replacés dans leur contexte et mis en perspective avec les stéréotypes en circulation durant le XVIIIe siècle.

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