Quand les Romands ne parlaient pas français

On ne les entend presque plus. Ils se font si discrets qu’ils semblent s’effacer peu à peu de notre paysage sonore. Parfois, ils nous surprennent encore, lorsqu’on les rencontre au fond d’une vallée ou dans un vieil almanach. Mais de qui parle-t-on au juste? Des dialectes de Suisse romande. Jusqu’à une époque moins ancienne que l’on croit, la langue maternelle des Romands n’était en effet pas le français.

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Mais alors, que parlait-on avant le français?

A l’exception d’une partie du Jura, où la population s’exprimait dans une forme de franc-comtois, les habitants de la Suisse romande parlaient différentes variantes de francoprovençal. Il s’agit d’une langue romane distincte du français, jadis pratiquée de Lyon à Aoste et de Neuchâtel à Grenoble. Comme vous le constaterez sur la carte ci-dessous, le territoire originel de cet idiome est aujourd’hui éclaté entre la France, la Suisse et l’Italie:

Aire de diffusion traditionnelle du francoprovençal

Quand le francoprovençal a-t-il commencé à disparaître?

Dans les régions de l’actuelle Suisse romande, un virage s’opère dès le XIIIe siècle, lorsque le français remplace le latin comme langue administrative. Très tôt, le francoprovençal ne joue donc pas de rôle prépondérant à l’écrit.

Cela dit, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, les élites maîtrisent souvent le latin, une ou plusieurs langues écrites (comme le français, l’allemand ou l’italien), sans oublier le dialecte de leur région d’origine, employé dans de nombreuses situations de la vie courante. Chaque langue correspond à un usage bien précis.

Quant aux gens du peuple non scolarisés, ils ne parlent que leur dialecte, essentiellement oral et qui n’a que très peu été utilisé pour l’écrit. Au fur et à mesure du développement des écoles, et d’abord dans les régions protestantes, ils acquièrent des connaissances du français écrit.

Mais le francoprovençal ne pourra bientôt plus rivaliser face au français. En 1668 déjà, les pasteurs de Genève donnent l’ordre aux maîtres d’école de lutter contre son usage dans leurs classes: moins d’un siècle plus tard, il a ainsi complètement disparu de la cité de Calvin. En 1800, le constat sera le même dans les villes de Lausanne et de Neuchâtel. Cependant, il demeurera encore vivace dans les campagnes, même si ses jours sont dès lors comptés.

Pourquoi le dialecte s’est-il (presque) éteint?

L’abandon de la langue ancestrale en Suisse romande s’explique par plusieurs facteurs. D’une part, les dialectes francoprovençaux se révèlent d’une très grande diversité. Voilà qui ne peut qu’encourager l’utilisation d’une langue commune, afin d’assurer l’intercompréhension des locuteurs. Ce phénomène se produit en ville d’abord, où le brassage de population y est plus important qu’ailleurs. Le français remplira cette fonction, au détriment du francoprovençal.

Et puis, n’oublions pas que les dialectes étaient presque uniquement utilisés à l’oral: aucune codification ne permettait d’en diffuser un usage littéraire ou administratif. Ils sont donc restés confinés aux sphères de l’informel.

Par ailleurs, lors de la Révolution française, une intense campagne de dénigrement cible les langues régionales, réduites à de simples «patois». L’étymologie de ce mot est très révélatrice, puisque le terme provient de l’ancien français «patoier», qui signifie «agiter les mains, gesticuler».

Bertrand Barère de Vieuzac, homme politique révolutionnaire, se fait le porte-voix des stéréotypes dont sont victimes les dialectes, lorsqu’il écrit dans un rapport: «le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton; l’émigration et la haine de la République parlent allemand; la contre-révolution parle italien et le fanatisme parle basque». 

Selon ce discours, seul le français –la langue des élites et du pouvoir– devrait avoir voix au chapitre et les autres parlers seraient à combattre. Un objectif guide les révolutionnaires: faire du français l’unique langue nationale, alors qu’une minorité de Français parlent cette langue à l’époque. On ne tardera pas à transformer les innombrables dialectes en symboles d’inculture et de bêtise, en leur attribuant à tort une pauvreté de vocabulaire et en prétendant qu’ils rendent impossible toute pensée intellectuelle.

Ces préjugés se répandront comme une traînée de poudre, jusqu’en Suisse romande. Aujourd’hui encore, ils n’ont pas totalement disparu. Qui n’a jamais été rappelé à l’ordre, sommé de recourir à un terme issu du bon français? Et même dans les dictionnaires dits «de référence», les mots utilisés en Suisse, en Belgique, au Canada ou en Afrique sont taxés de «régionalismes», comme si le français parisien demeurait la seule référence.

Soudain, la condamnation à mort

Alors que le francoprovençal avait pu se maintenir tant bien que mal dans les régions rurales, des décisions politiques l’achèvent. En 1806, les autorités du canton de Vaud décrètent que les «[Régents] [c’est-à-dire les instituteurs] interdiront à leurs écoliers, et s’interdiront absolument à eux-mêmes, l’usage du patois, dans les heures de l’École, et, en général, dans tout le cours de l’enseignement». Coup de tonnerre dans le ciel linguistique et coup de grâce pour le francoprovençal.

Bien entendu, il n’a pas disparu du jour au lendemain. Dans les zones les plus reculées du canton, il a pu survivre jusqu’au début du XXe siècle. Dans les cantons catholiques de Fribourg et de Valais, il a tenu bon plus longtemps. Ainsi, à Evolène, certaines familles transmettent aujourd’hui encore le francoprovençal à leurs enfants. Malgré tout, il n’est pas exagéré de prédire la disparition des dialectes romands d’ici à la fin du XXIe siècle, au moins dans la vie courante.

Paradoxalement, le francoprovençal demeurera un objet d’étude et de recherche, lui qui avait pourtant souffert de sa faible présence à l’écrit.

Situation géographique du village d’Evolène, en Valais

Quelques mots de dialecte

Peut-être vous demandez-vous à quoi pouvaient bien ressembler les dialectes francoprovençaux. Voici donc un court extrait de patois vaudois, tiré du dictionnaire que vous trouverez dans la bibliographie en fin d’article:

«Lo salyî l’è revegnu; y’é oyu lo ransignolet, l’autro matin, lo ransignolet que mè tstantâve: ‘‘Léve-tè, l’é lo furî, tsante, tè, assebin! […]’’»

Besoin d’une traduction? La voici: «Le printemps est revenu; j’ai entendu le rossignol, l’autre matin, le rossignol qui me chantait: ‘‘Lève-toi, c’est le renouveau, chante, toi aussi! […]’’»

Aujourd’hui, on tente de préserver les derniers vestiges des dialectes. La sauvegarde du patois est ainsi inscrite dans la Constitution jurassienne. Les Genevois chantent encore fièrement leur hymne cantonal, en version originale francoprovençale. Et puis, il subsiste quelques traces écrites, comme des fragments arrachés aux oubliettes de l’histoire.

Et vous, chères lectrices et chers lecteurs, aviez-vous déjà rencontré le francoprovençal?

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Bibliographie sélective

Le patois vaudois : grammaire et vocabulaire, de Maurice Bossard et Jules Reymond (Payot, 1979 (réédité chez Cabédita en 2010)).

Le patois vaudois, patrimoine culturel immatériel, de Gilbert Coutaz et Jean-Louis Moret (Association pour le patrimoine naturel et culturel du canton de Vaud, 2009).

Patois vaudois – Dictionnaire, de Frédéric Duboux (2006).