Quand des terroristes faisaient trembler la Suisse

En 1979, un fait exceptionnel marque l’histoire. Cette année-là, un nouveau canton voit officiellement le jour. Pareil événement n’était plus arrivé depuis le début du XIXe siècle.

Rassurez-vous, la Suisse n’a pas annexé un département français ou un land autrichien. Elle n’a pas non plus colonisé une île déserte perdue au milieu de l’océan Pacifique.

Il s’agit au contraire d’une affaire intérieure: après un conflit long de plusieurs décennies et un processus démocratique complexe, trois districts du canton de Berne accèdent à la souveraineté.

Les citoyens de ce qui est encore le nord du Jura bernois, pour la plupart francophones et catholiques, se séparent ainsi définitivement d’une majorité alémanique de confession protestante. L’heure est à la fête dans le camp des vainqueurs.

Les frontières actuelles du canton du Jura © CC BY-SA 3.0

Pourtant, les célébrations de l’indépendance ne suffisent pas à faire oublier d’autres épisodes bien plus sombres. Au début des années 1960, une partie de la population jurassienne a en effet vécu dans la peur. Il faut s’imaginer une ambiance des plus angoissantes.

A la nuit tombée, un groupuscule rôde. Il hante les forêts des environs, pressé de commettre de nouveaux crimes. Ses membres défrayent la chronique en semant la terreur dans toute la région. Ils prétendent vouloir «libérer le peuple jurassien» dans un contexte où de nombreux francophones se sentent méprisés par les autorités bernoises.

Ces quelques individus radicalisés n’hésiteront pas à faire usage de la violence. Loin de sa réputation de havre de paix, la Suisse sera donc le théâtre d’une série d’attentats.

Une mer de brouillard se mêle aux forêts jurassiennes © Pixabay

Les années de braise

C’est ainsi qu’un climat d’insécurité et de suspicion s’installe en 1962, lorsque le Front de libération du Jura (FLJ) entre en scène. Tout commence en septembre, avec quelques graffiti qui font connaître l’existence de cette mystérieuse ligue clandestine: les lettres «FLJ» apparaissent dans la région et sonnent comme un avertissement.

Graffiti séparatiste, peint à la fin des années 1960 © ETH-Bibliothek Zürich

L’escalade de la violence se produit rapidement, avec l’incendie criminel d’un premier baraquement militaire à la fin de l’année. En mars 1963, les membres du FLJ promettent dans un communiqué de presse de «frapper dorénavant sans merci les traîtres, les parasites et les ennemis du Jura», tout en rejetant «sur le gouvernement bernois la responsabilité de ses actes» (Le Jura, 4 mars 1963, p. 7).

Le ton est donné. Il semble que le groupuscule soit bel et bien prêt à tout, en se servant de divisions politiques pour polariser l’opinion publique.

L’annonce tonitruante du FLJ ne reste pas sans suite. De nouveaux incendies plongent le Jura dans la peur. Jusqu’où la violence ira-t-elle? Faut-il redouter des enlèvements, ou pire encore?

Bien conscients qu’ils risquent de tomber dans les filets du FLJ, les citoyens opposés à l’option de l’indépendance peinent à trouver le sommeil. L’un d’eux, Marc Houmard, ne tarde pas à être pris pour cible. Il se trouve en effet à la tête de l’Union des Patriotes jurassiens, un mouvement antiséparatiste. Les terroristes font exploser la scierie dont il est propriétaire.

Certains Jurassiens vivent en outre sur des domaines agricoles vendus par l’État de Berne à la Confédération, qui souhaite y aménager une place d’armes. En raison de la colère que provoque ce projet au sein de la population, les habitants vivant dans les fermes des terrains concernés se retrouvent placés sous protection policière (cliquez ici pour lire le récent témoignage d’une femme qui a vécu cette période éprouvante). Leurs craintes sont justifiées, dans la mesure où les possessions bernoises sont dans le collimateur du FLJ.

Les masques tombent

En février 1964, les actes terroristes perpétrés par les mystérieux acteurs du FLJ semblent connaître leur épilogue. La police arrête quatre suspects dans le village de Courfaivre et les jette en prison. Mais il s’avère que ces derniers n’ont pas de lien avec le groupuscule.

Ils clament donc leur innocence, mais demeurent incarcérés. En guise de pied de nez aux autorités bernoises, le FLJ emploie une fois encore la manière forte. Ses membres sabotent une ligne de chemin de fer. Aucune victime n’est heureusement à déplorer.

Le dernier acte de cette sinistre pièce se déroule le 12 mars 1964, avec l’explosion d’une succursale de la Banque cantonale de Berne, à Delémont. La police relâchera finalement les suspects accusés à tort, mais le mal était fait: le camp séparatiste se saisira de cette regrettable erreur pour organiser des manifestations et dénoncer les agissements du gouvernement bernois.

Quant aux vrais coupables, ils sont enfin arrêtés. Par la même occasion, les enquêteurs mettent la main sur leur impressionnant arsenal, composé notamment d’explosifs et de détonateurs. Voilà qui permet d’imaginer l’ampleur des activités encore en préparation…

Qui fait donc partie de ce groupuscule? On recense trois membres: Jean-Marie Joset, Marcel Boillat et Pierre Dériaz, tous âgés d’une trentaine d’années au moment des faits.

Manifestation séparatiste, à Delémont, en 1965 © ETH-Bibliothek Zürich

Témoignage: un membre du Front de libération du Jura raconte…

Mais pourquoi les trois hommes ont-ils décidé de basculer dans la violence? Dans une autobiographie parue à la fin des années 1990*, Marcel Boillat présente sa version de l’histoire. Trente ans après les faits, il revendique fièrement ses crimes:

«Le terrorisme est le seul moyen efficace d’intimidation dont dispose le faible. Celui-ci n’a la possibilité d’attirer l’attention de son adversaire qu’en utilisant l’effet de surprise. L’angoisse que l’on ressent lorsqu’on ne sait pas où s’effectuera le prochain attentat: telle est la base de l’action!» (Marcel Boillat, Signé FLJ, Favre, 1998, p. 43-44).

La décision de créer un groupe de militants remonterait ainsi à l’été 1962. Marcel Boillat, marchand de vin, s’entretient alors avec l’un de ses clients au sujet des revendications jurassiennes. Ils sont d’accord sur l’essentiel: il faut à tout prix mener des actions coup de poing contre les «intérêts bernois».

Voiture d’un souverainiste jurassien © ETH-Bibliothek Zürich

Ce client n’est autre que Jean-Marie Joset. Ensemble, les deux hommes commettent leurs premiers délits, puis Pierre Dériaz se joint à eux:

«Il nous apparut qu’un nouvel “associé“ était indispensable: un homme pour passer à l’acte, un second pour faire le guet, et un troisième comme chauffeur» (Ibid., p. 46).

Avant l’indépendance, la lutte minéralogique © ETH-Bibliothek Zürich

… et évoque sa tentative de tuer les ours de Berne

Mais bientôt, Jean-Marie Joset est arrêté. Sans se faire prier très longtemps, il finit par dénoncer ses complices. Marcel Boillat garde de toute évidence une rancune particulièrement forte à l’égard de son compagnon: dans son autobiographie, il le traite de «couard», de «coq égocentrique» ou encore de «froussard»… Après ces aimables présentations, il lui reconnaît toutefois son rôle présumé «dans l’édification de la République et Canton du Jura».

Un brin vantard, Marcel Boillat ne manque pas de se donner le beau rôle lorsqu’il décrit ses «exploits». D’ailleurs, si vous aimez les anecdotes, vous adorerez celle-ci:

«Dans le courant de l’été 1963, Jean-Marie Joset et moi-même décidâmes d’aller dire un petit “bonjour“ à nos chers amis de la fosse aux ours, à Berne. J’aime les animaux et ne leur veux aucun mal, mais l’envie était trop forte de frapper un grand coup [en s’]en prenant au symbole vivant de l’hégémonie bernoise. Deux sacs furent préparés: dans l’un des carottes saines, dans l’autre des carottes farcies de ferrocyanure. Nous voici sur les lieux. Jean-Marie commence à les lancer dans la gueule des plantigrades; ceux-ci se dressent sur leurs pattes de derrière et remercient gentiment.

Pour moi, qui jette dans la fosse les carottes de cyanure, c’est une autre chanson: les ours les repoussent de suite violemment. Joset, voyant ce spectacle, se sauve en courant. Une nouvelle fois, il avait eu la trouille. Je restai donc seul au bord de la fosse, tranquillement, afin de ne pas attirer l’attention du public. L’opération avait échoué. Ce jour-là, j’ai appris quelque chose: les sympathiques plantigrades de la fosse possèdent une intelligence bien supérieure à celle des membres du gouvernement bernois!»

Impossible cependant de connaître la part de vérité que contient ce récit aux allures de légende savamment mise en scène…

Un hôte de la fosse aux ours de Berne, en 1964 © ETH-Bibliothek Zürich

En route pour l’exil

Après leurs arrestations, les trois membres du FLJ sont condamnés à de lourdes peines: huit ans de réclusion pour Marcel Boillat, sept ans pour Jean-Marie Joset et un an pour Pierre Dériaz. Mais n’allez pas croire qu’ils resteraient tous assis bien sagement dans leurs geôles

Dans la prison valaisanne où il est incarcéré, Marcel Boillat organise son évasion. Il s’enfuit le 18 février 1967, aidé par un sympathisant du FLJ. Ensemble, ils prennent la route pour Martigny et se dirigent vers le Grand-Saint-Bernard afin de passer en Italie.

Peu avant la frontière, leur véhicule tombe en panne. Ce sont des douaniers qui les aident à redémarrer, sans savoir qu’ils viennent de laisser filer un terroriste…

Le lendemain, le fugitif arrive en Espagne, après avoir franchi les Alpes et la France. Quelques péripéties plus tard, le général Franco reconnaît son statut de réfugié politique et lui accorde l’asile. Si Marcel Boillat affirme lutter pour la liberté, c’est donc un dictateur qui lui sauve la mise. Mais il ne semble pas s’apercevoir du paradoxe…

Manifestation séparatiste à Berne, en 1968 © ETH-Bibliothek Zürich

Le membre le plus folklorique du FLJ ne regrettera aucunement son implication au sein du groupuscule: «Jamais, au grand jamais je ne me repentirai de mes actes. Au contraire, j’en suis très fier.» (Ibid., p. 46). Il ne reverra son Jura natal qu’après vingt ans d’exil, lors de la 40ème fête du peuple jurassien, en 1987.

Et le FLJ dans tout ça? Une seconde cellule se forme en novembre 1965, donnant le coup d’envoi à une autre série d’attentats.

Marcel Boillat est mort en avril 2020, dans une Espagne qu’il considérait comme sa nouvelle patrie. Sornetan, le village où jadis il possédait un restaurant, est pour sa part demeuré bernois.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

*Un exemplaire de l’ouvrage, aujourd’hui indisponible dans le commerce, m’a été généreusement offert par les éditions Favre, que je remercie vivement.

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Bibliographie sélective

L’Aventure du Jura, de Claude Hauser (Antipodes, 2004).

Le choix de la violence en politique, de Carole Villiger (Antipodes, 2019).

Dictionnaire du Jura, projet de la Société jurassienne d’émulation, consultable en ligne en cliquant ici.

La Question jurassienne. Avant et après la naissance du 23e canton suisse, d’Alain Pichard (Presses polytechniques et universitaires romandes, 2006 (2004)).

Signé FLJ. Sans morts, l’émergence d’un État, de Marcel Boillat (Favre, 1998).

Usages de la violence en politique (1950-2000), de Carole Villiger (Antipodes, 2017).