Une langue nationale en danger?

A moins de loger dans une grotte ou sur Neptune, vous avez forcément vécu cette expérience. Vous rencontrez un touriste ou un étranger fraîchement installé dans votre région. Il commence à vous poser quelques questions sur votre pays, sur son histoire et ses traditions.

Arrive alors ce grand moment où vous annoncez fièrement que la Suisse est plurilingue. Elle reconnaît quatre langue nationales: l’allemand, natürlich; le français, bien sûr; l’italien, certo… et la dernière, alors? Vous avez un blanc. Après tout, le romanche ne s’entend pas tous les jours dans les rues de Suisse romande.

Et si nous jetions un œil à l’histoire mouvementée de cette quatrième langue nationale dont l’avenir semble incertain?

Le château de Crap da Sass au bord du lac de Silvaplana

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Le romanche, c’est quoi au juste?

Si une langue souffre de plusieurs clichés, c’est bien le romanche. En Suisse romande, on entend parfois dire qu’il s’agit d’un étrange «mélange d’allemand, de français et d’italien». Oubliez cette vieille rumeur, totalement infondée.

Le romanche est une langue latine à part entière, à l’image du français, du portugais ou de l’espagnol. Il est parlé dans les Grisons, un canton de Suisse orientale, où il est reconnu officiellement aux côtés de l’italien et de l’allemand.

Au fil des siècles, il a certes intégré des mots germaniques à son vocabulaire. Ce phénomène d’emprunt se retrouve cependant dans toutes les langues. Pensez à quelques expressions utilisées en Suisse romande: «poutser» (pour «nettoyer»), le célébrissime «Natel» ou encore le «jass».

Par ailleurs, le romanche n’est pas une langue uniforme qui disposerait d’une grammaire une et indivisible. Malgré une tentative de créer un idiome standard dans les années 1980 (le rumantsch grischun), le romanche se scinde encore et toujours en cinq dialectes répartis à travers tous les Grisons:

Carte linguistique des Grisons représentant la répartition des cinq dialectes romanches: le sursilvan, le sutsilvan, le surmiran, le puter et le vallader. Je remercie la Lia Rumantscha de m’avoir fourni cette illustration.

Hélas, les territoires de langue romanche se caractérisent aussi par leur morcellement. Ils sont en effet peu à peu grignotés par l’allemand, qui ne cesse de gagner du terrain.

En 2017, quelque 40’000 personnes revendiquaient le romanche comme langue principale, dont environ 26’000 vivaient dans les Grisons. Elles ne représentent que 0,5% de la population suisse.

Au-delà de tous ces chiffres, qui doivent commencer à vous donner le tournis, que faut-il retenir? Les romanchophones sont à peine plus nombreux que les habitants de La Chaux-de-Fonds. Leur proportion, en Suisse, diminue en outre depuis des décennies.

Une langue dans les marges

Certaines langues connaissent une expansion considérable. Prenons le cas du français: alors qu’il n’était au Moyen Âge qu’un dialecte de langue d’oïl, il est aujourd’hui parlé sur tous les continents. Plus de trente Etats lui accordent un statut officiel, du Canada au Vanuatu, en passant par Haïti, le Luxembourg ou encore le Sénégal (et même Bioley-Orjulaz, Courchapoix et Perly-Certoux).

D’autres langues subissent un destin bien différent, à l’image du romanche. Ce dernier a vu son territoire se rétrécir comme peau de chagrin depuis l’époque médiévale. Un événement terrible marque un point de bascule: le 27 avril 1464, un gigantesque incendie anéantit la ville de Coire (aujourd’hui le chef-lieu des Grisons).

Ce sont des artisans germanophones qui reconstruisent la cité, puis qui s’y installent. Ils y font fructifier leurs affaires et y fondent des familles. Le romanche perd à ce moment-là son centre culturel et, symboliquement, une place forte susceptible de lui assurer un rayonnement. Depuis le XVe siècle, Coire est donc une ville de langue allemande. Le romanche est condamné à se retrancher dans les zones périphériques.

Vue sur Coire, en 2019 © Helvetia Historica

Faisons un saut dans le temps. Tout au long du XIXe, les dialectes romanches subiront de plein fouet le développement de l’économie industrielle. Le chemin de fer, qui a permis l’essor du tourisme, a contribué à l’immigration de travailleurs germanophones dans les territoires appartenant traditionnellement à l’aire romanche.

Le recensement fédéral de 1861 confirme ce déclin: encore majoritaire dans les Grisons au début du siècle, le romanche n’est alors plus la langue principale que de 41,4% de la population.

Dans les dernières décennies du XIXe siècle, une prise de conscience s’amorce: les Romanches refusent de voir leur langue disparaître. Le poète Giacun Hasper Muoth écrit des vers demeurés célèbres, intitulés «Al pievel romontsch» («Au peuple romanche»), qui sonnent comme un cri d’alerte:

«Stai si, defenda,
Romontsch, tiu vegl lungatg,
Risguard pretenda
Per tiu patratg!»

«Lève-toi, défends,
Romanche, ton vieux langage,
Exige le respect
De ta pensée!»

Une langue politique

Au cours des années 1930, les autorités fédérales instrumentalisent le romanche à des fins politiques. L’heure est en effet à la promotion des valeurs nationales, face aux dictatures qui se développent dans les États frontaliers. La Suisse craint pour son avenir et met donc en place une politique culturelle dans le but de dissuader les puissances étrangères de faire main basse sur le pays.

Ainsi, lorsque le gouvernement grison suggère de faire du romanche la quatrième langue nationale, le Conseil fédéral y voit une façon d’affirmer les spécificités de la Suisse. Une votation populaire a lieu le 20 février 1938 et le peuple accepte cette proposition à plus de 90% des suffrages exprimés.

Les costumes cantonaux présentés durant l’Exposition nationale de 1939: remarquez que les légendes ne sont pas traduites en romanche, fraîchement hissé au rang de langue nationale © ETH-Bibliothek Zürich

Le romanche est-il en voie de disparition?

A juste titre, la menace qui pèse sur notre environnement préoccupe de nombreuses organisations… et bon nombre d’entre nous. Il existe une autre richesse confrontée à un grand danger: celle des langues. Des milliers d’entre elles sont aujourd’hui en voie de disparition dans le monde entier, y compris en Europe. Un exemple? Le francoprovençal, qui était jadis parlé dans la majorité des régions romandes (jetez un œil à cet article, si le sujet vous intéresse).

Malgré le recul constant qu’il accuse depuis plusieurs siècles, le romanche garde quant à lui de bonnes raisons d’espérer: aussi longtemps que les adultes transmettront la langue à leurs enfants et que des efforts importants seront fournis afin d’assurer une éducation en romanche des jeunes générations, son avenir s’envisagera avec une certaine sérénité.

L’abbaye de Disentis/Mustér, au coeur de la région des Grisons où se parle le sursilvan, le dialecte romanche qui recense le plus grand nombre de locuteurs © Helvetia Historica
Le même bâtiment, en 1947 © ETH-Bibliothek

Alors, la prochaine fois que vous partirez en escapade dans les Grisons, apprenez un mot ou deux en romanche, histoire de faire honneur à la diversité linguistique de la Suisse… C’est promis ;-)?

Si vous lisez l’allemand et que vous souhaitez en apprendre davantage sur la langue romanche, son histoire et sa diversité, découvrez une brochure aimablement mise à disposition par la Lia rumantscha en cliquant ici.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica