On vote sur l’interdiction de la franc-maçonnerie

Au début des années 1930, l’extrême-droite a le vent en poupe aux quatre coins de l’Europe… et à travers de nombreux cantons. Des admirateurs du nazisme ou du fascisme se mobilisent en Suisse. Ils espèrent obtenir des succès électoraux aussi importants que leurs voisins allemands ou italiens. Pour attirer l’attention sur eux, ils cherchent à pointer du doigt de prétendus ennemis de l’intérieur. C’est ainsi qu’ils tenteront de répandre la haine de la franc-maçonnerie dans l’espace public. Récit d’une page sombre de l’histoire de la Suisse.

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Le printemps des fronts

Pour mieux comprendre cette volonté de lancer une véritable chasse aux sorcières, il est nécessaire de se pencher sur le contexte troublé du début des années 1930. A cette époque-là, de nombreux groupes d’extrême-droite voient le jour en Suisse. Ils sont connus sous le nom de «fronts». L’un d’eux, le Front national (à ne pas confondre avec l’ancienne appellation du parti de Marine Le Pen…), engrangera plus d’un quart des voix lors d’une élection schaffhousoise en 1933.

Deux ans plus tard, le Front national fera même élire l’un de ses membres zurichois, Robert Tobler, au Conseil national. La peste brune semble alors prendre ses quartiers en Suisse et contaminer les plus hautes institutions démocratiques.

Mais qu’est-ce que le «frontisme» au juste? La réponse n’est pas évidente. Nous avons affaire ici à d’innombrables mouvements extrémistes. Beaucoup apparaissent au moment de l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler. Le triomphe du Führer leur donne ainsi des ailes… au point que certains d’entre eux imaginent importer les «idées» nazies en Suisse.

Existe-t-il des points communs entres toutes ces organisations frontistes? De manière générale, elles voudraient réaliser une véritable révolution politique. Mais n’allez pas imaginer des idéaux humanistes… Les frontistes défendent un nationalisme virulent et une conception autoritaire de l’État. Par ailleurs, ils adoptent une vision raciste de la société fondée sur l’appartenance à une soi-disant «ethnie».

Opposés tout autant à la démocratie libérale qu’au communisme, les frontistes détestent la liberté individuelle, la pluralité des partis ou les principes d’égalité.

Les groupuscules extrémistes qui se multiplient dans les années 1930 ont aussi l’obsession de la «sécurité intérieure». Dans leur bouche, ce mot prend pourtant une définition bien particulière. Ils voient en effet partout de supposés «ennemis» qui passeraient leur temps à vouloir déstabiliser l’État. Les frontistes préconisent de lutter contre eux sans relâche.

Ces ennemis désignés, ce sont avant tout les juifs, les communistes et… les francs-maçons.

Loge maçonnique à La Chaux-de-Fonds © Helvetia Historica

Arthur Fonjallaz, un fasciste vaudois

Plusieurs figures marquent l’essor des fronts. Arthur Fonjallaz est l’une d’elles. Ce Vaudois fasciné par Mussolini fonde en 1933 la Fédération fasciste suisse. Il nourrit une haine viscérale à l’égard de la franc-maçonnerie. Comment l’expliquer? Certes, les préjugés antimaçonniques flottent dans l’air du temps, mais le parcours personnel de Fonjallaz nous fournit quelques explications supplémentaires. En effet, au début des années 1930, notre homme est chargé de cours d’histoire militaire à l’École polytechnique de Zurich. Un jour, tout s’écroule: il n’obtient pas une promotion attendue avec impatience.

L’École polytechnique fédérale de Zurich en 1930 © ETH-Bibliothek Zürich

Pour bricoler un sens face à cette déception professionnelle, il reprend à son compte des arguments préfabriqués, déjà en cours au XVIIIe siècle: l’État serait gouverné «dans les coulisses» par un «complot maçonnique» composé de membres influents. L’objectif serait de défendre d’obscurs intérêts. En somme, quelques milliers de francs-maçons –ils sont environ 5’000 en 1935seraient capables de mener par le bout du nez 4’000’000 de pauvres petits Suisses, et ce dans la plus totale discrétion… Du pur délire? Ne le dites pas trop fort, Fonjallaz risquerait de se retourner dans sa tombe.

Une initiative populaire pour interdire les «sociétés secrètes»

Le fasciste vaudois a la rancune (très) tenace. Pour se venger, il tient à faire interdire la franc-maçonnerie en Suisse. Toutefois, un obstacle de taille se dresse devant lui: dans les années 1930, la liberté d’association est déjà garantie par la Constitution fédérale. Mais Arthur Fonjallaz n’est pas du genre à se laisser impressionner par les droits fondamentaux…

Soutenu par plusieurs groupes d’extrême-droite, il lance en 1934 une initiative populaire. Cette dernière vise à compléter l’article constitutionnel consacré à la liberté d’association comme suit:

Les dispositions fantasmées par les frontistes font peser une lourde menace sur les droits individuels. Et il y a plus inquiétant encore: la formulation choisie est suffisamment floue pour imaginer de folles dérives. Qu’entend-on par «associations similaires»? Fonjallaz imagine-t-il ensuite proposer l’interdiction d’autres organisations?

Quoi qu’il en soit, les fascistes et leurs alliés parviennent à récolter près de 57’000 signatures valables, à travers toute la Suisse. Les autorités fédérales se voient donc contraintes de prendre position sur le sujet et d’organiser une votation. C’est en effet le peuple qui aura le dernier mot sur cette affaire. La démocratie se retrouve prise en otage.

Après avoir examiné l’initiative populaire, le Conseil fédéral recommande fermement de la rejeter, en précisant que «la reconnaissance d’un large droit d’association fait partie inhérente des principes démocratiques» (pour lire toute la déclaration, cliquez ici). Le Parlement s’oppose lui aussi au texte. Seuls deux conseillers nationaux lui apportent leur soutien: l’extrémiste de droite Robert Tobler… et Gottlieb Duttweiler, fondateur de la Migros.

Gottlieb Duttweiler, vers 1956 © ETH-Bibliothek Zürich

La plupart des partis politiques se rangent du côté des autorités: radicaux, socialistes et agrariens (actuelle Union démocratique du centre (UDC)) recommandent à leurs électeurs de s’opposer à l’initiative, avant tout au nom de la liberté d’association. Quant au parti conservateur populaire (l’ancêtre du Parti démocrate-chrétien (PDC)), qui puise le gros de ses voix dans les régions catholiques, il laisse la liberté de vote.

De vifs débats

La campagne fait rage dans la presse et dans l’opinion publique. L’initiative sera-t-elle acceptée? Les frontistes remporteront-ils une première bataille qui annonce une dangereuse remise en cause de la démocratie? Les bas instincts antimaçonniques se laisseront-ils séduire? L’issue est encore incertaine.

Affiche de propagande en faveur de l’initiative frontiste

Dans le canton de Vaud, un petit ouvrage paru peu avant la votation cherche à convaincre les citoyens suisses de se montrer raisonnables:

Maints électeurs, je le crains, sont tentés de voter l’initiative par animosité à l’égard de tel ou tel franc-maçon […] de leur connaissance. Cela fait penser à un individu qui, voulant assouvir une vengeance personnelle, n’hésiterait pas à tirer sur son ennemi en pleine foule, sans se soucier des innocents qui pourraient être atteints à ses côtés. La peur est mauvaise conseillère». (Charles Rieben, Les sociétés «secrètes» en Suisse, Lausanne: Imprimerie vaudoise, 1937, p. 117-118).

Caricature opposée à l’initiative frontiste, parue le 26 novembre 1937 dans le Canard libre

Comment interpréter le résultat de la votation?

Les résultats tombent le 28 novembre 1937. Ils sont sans équivoque: 68,7% des citoyens suisses refusent l’interdiction de la franc-maçonnerie. Toutefois, l’initiative Fonjallaz obtient en moyenne de meilleurs scores en Suisse romande et dans les régions catholiques du centre du pays. Et une surprise de taille se produit. Un canton –un seul– glisse un oui dans les urnes. Il s’agit de Fribourg, où plus de 53% des votants se laissent convaincre. Le taux de participation y est cependant particulièrement faible.

Faut-il pour autant comprendre ce résultat comme une déclaration d’amour des Suisses à l’égard de leurs concitoyens francs-maçons? Pas tout à fait… Preuve en est l’analyse de la Gazette de Lausanne, au lendemain du scrutin:

«Une fois de plus, le peuple suisse a manifesté la répugnance qu’il éprouve pour les lois d’exception et il n’a pas voulu que fût compromis le droit d’association. […] Il n’est sans doute pas mauvais qu’une assez forte minorité se soit prononcée en faveur de l’initiative. Un rejet massif aurait pu être interprété par les francs-maçons comme une sorte d’absolution, ou d’approbation, donnée à une institution pour laquelle beaucoup de Suisses n’éprouvent que fort peu de sympathie.» (Gazette de Lausanne, 29 novembre 1937, p. 6).

L’attachement à la liberté d’association a sans nul doute pesé lourd dans la balance. Mais le refus de l’initiative s’explique également par le profil extrémiste de ses partisans.

Peu après la votation, le frontisme s’essouffle déjà, miné par ses luttes intestines et les combats de coqs que se livrent d’ambitieux petits chefs. Quant à Arthur Fonjallaz, il demeurera fidèle à ses tristes idéaux. Après s’être livré à de l’espionnage pour le compte de l’Allemagne nazie, il sera incarcéré entre 1941 et 1943.

L’année suivante, il décède dans les Grisons. Nous sommes alors un 24 janvier, jour anniversaire de l’indépendance vaudoise. Voilà une ironie du sort particulièrement cruelle pour un individu qui aura passé sa vie à rêver d’abattre la démocratie.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Je remercie Alexandre Gridling pour ses apports historiographiques.

Bibliographie sélective

Le colonel fasciste suisse, Arthur Fonjallaz, de Claude Cantini (Favre, 1983).

Deux cent cinquante ans de franc-maçonnerie à Bex, de Robert Giroud (Cabédita, 2014).

Deux siècles et demi de Franc-maçonnerie en Suisse et dans le Pays de Neuchâtel, de Michel Cugnet (Chevron, 1991).

Une histoire de la Suisse (chapitre «La peste brune»), de François Walter (Alphil, 2016).