Entretien d’outre-tombe avec l’homme qui changea la face du Valais

Cette semaine, notre série consacrée au déconfinement change d’allure. Après une exploration de la Gruyère et des Grisons, il est temps de partir à l’aventure du côté d’un Valais que l’on connaît moins bien, de l’autre côté de la frontière linguistique. Nous y rencontrerons un personnage demeuré célèbre. Il a bien voulu évoquer pour vous la vie tumultueuse qui fut la sienne…

Le périple commence comme à l’accoutumée. Je descends du train, je longe l’avenue de la gare. J’arrive rapidement au cœur de la vieille ville. Et puis, d’étroites ruelles, de jolies façades, un petit air d’Italie. J’aperçois alors un château, garni de trois tours. Et pas n’importe lequel: il s’agit d’un somptueux palais, construit au XVIIe siècle par l’un des hommes les plus riches et les plus influents de son époque: le fameux Gaspard Stockalper. Sa fortune a été estimée à un demi-milliard de francs suisses actuels… ou à la valeur bien helvétique de plus de 120’000 vaches (au tarif des années 1670, s’il vous plaît). Voilà qui ne l’empêchait pas, dans sa correspondance, de se déclarer pauvre…

Le repère rouge indique la situation géographique de Brigue

Stockalper, avec une générosité remarquable, a eu la gentillesse de sortir quelques instants de son sommeil éternel pour répondre à mes questions. Sans plus attendre, cédons la parole à ce curieux personnage, lui qui a tant de choses à nous raconter.

Gaspard Stockalper, votre vie légendaire – et romanesque, à bien des égards – commence donc ici, à Brigue…

«Absolument! Je suis né à Brigue, en juillet de l’an de grâce 1609. Je ne le savais pas encore, mais le chiffre 3 serait pour moi comme un porte-bonheur: trois couronnes sur mes armoiries, trois tours à mon château. Et surtout, ma vie fut divisée en trois périodes: trente ans pour m’instruire, trente ans pour travailler et trente ans pour me reposer. Enfin, ce n’est pas tout à fait exact: j’aurai tout de même passé l’essentiel de ma vie à me faire un fric pas possible. Enfin, pardonnez-moi, je sais que votre époque apprécie tout particulièrement les euphémismes. Je voulais dire: à assurer le développement de mes affaires. Pour ne rien vous cacher, j’admets que j’ai eu de la chance en venant au monde, puisque mon père fut un homme bien en vue dans les affaires locales. Tout de même! Mes multiples talents m’ont permis de m’illustrer dans bien des domaines.»

Certes, mais n’allez pas si vite en besogne! Revenons sur vos jeunes années, si vous le voulez bien.

«Vous avez raison, j’ai une tendance naturelle à m’enflammer. Après des études à Fribourg-en-Brisgau, j’ai exercé dès les années 1630 de multiples fonctions publiques: châtelain, représentant diplomatique, gouverneur ou encore secrétaire d’Etat. J’espère ne pas vous sembler trop prétentieux… Bon, il est vrai que mon orgueil m’étouffe quelquefois, mais j’ai tout de même de belles réalisations à mon actif. Et puis, je suis aussi rusé qu’un renard.»

Portrait de Stockalper réalisé par son gendre Georges Christophe Manhaft au début des années 1670

Personne n’en doutera, soyez-en assuré. Et donc, vos réalisations? Dites-nous-en plus à ce propos.

«Comment suis-je devenu si riche, vous voulez dire? Eh bien, je m’y suis pris avec du tact. J’ai fait en sorte d’obtenir plusieurs monopoles [NDLR: l’exclusivité du commerce de certaines marchandises], et notamment le plus important de tous à mon époque: le commerce du sel. Grâce à cet or blanc, j’ai accumulé un capital qui, paraît-il, aurait fait rougir Karl Marx. Mais je n’étais pas suffisamment bête pour mettre tous mes œufs dans le même panier. J’ai également géré l’essentiel du service étranger en Valais. Et puis, j’ai tissé des liens étroits avec les cours française, espagnole et milanaise. Ah! Que cette époque me manque, si vous saviez…»

Tout à fait stupéfiant. Changeons de sujet, si vous le voulez bien. Aujourd’hui, de nombreux promeneurs empruntent un sentier que vous avez contribué à développer dans les environs de Brigue. A quoi servait-il?

«Pendant la guerre de Trente Ans (1618-1648), j’ai eu une intuition du tonnerre: en raison du conflit, le transport des marchandises devenait compliqué en Europe… mais pas dans ma belle région valaisanne, épargnée par la guerre. Il fallait sauter sur cette occasion en or (et pour une fois, l’expression n’est pas galvaudée). J’ai donc fait aménager un sentier muletier pour faciliter le transit commercial le long de la route du Simplon. Grâce à moi, ma chère ville de Brigue a joué un rôle fon-da-men-tal. Au sommet de ma gloire, je faisais vivre 20’000 personnes dans la région. Vous en connaissez beaucoup qui peuvent en dire autant? Bon, bon… Je sais bien: je n’aurais certainement pas pu réaliser grand-chose sans le travail de tous ces individus dont le nom est tombé dans l’oubli. Heureusement que vous me donnez la parole aujourd’hui, voilà que je peux en profiter pour les remercier chaleureusement.

En vous promenant sur les hauteurs de la ville, vous profiterez de jolis points de vue sur le palais Stockalper

Quoiqu’il en soit, je dois bien admettre que je disposais de suffisamment d’argent pour éradiquer trois fois la faim dans le monde en un claquement de doigt (façon Joséphine ange gardien du XVIIe siècle), mais la vie ne m’a tout de même pas fait de cadeau… Ma seconde épouse, ma très chère Cécile, a accouché de 13 enfants. Voilà un chiffre qui m’a porté malheur! Mes fils et mes filles ont toutes et tous rendu l’âme avant ma propre mort. Malgré tout, j’ai gardé la foi. J’ai d’ailleurs fait construire plusieurs édifices religieux et des écoles pour instruire la jeunesse de ma ville. Bon, d’accord, cela m’a ensuite rapporté pas mal de liquidités, mais c’est l’intention qui compte, n’est-ce pas?»

Oubliez le temps dans les jardins du palais Stockalper…

Si vous le dites. Mais la fin de votre vie fut moins glorieuse, à ce que l’on m’a rapporté…

«Comme vous vous vous en doutez, un tel succès a vite attisé la jalousie de nombreux rivaux. A la fin des années 1670, on m’a donc retiré mes fonctions politiques et j’ai assisté à la confiscation de mes biens, sans pouvoir rien y faire. En 1679, j’ai même dû fuir le Valais et me réfugier à Domodossola, près de la frontière. La route du Simplon en a souffert profondément et n’a plus eu l’importance stratégique de naguère. Le commerce déclinait… Tristes souvenirs.

Dieu merci, j’ai pu regagner ma terre natale quelques années plus tard. Je suis mort à Brigue à l’âge vénérable de 81 ans. Si vous souhaitez faire plus ample connaissance avec mon histoire, une option incontournable s’offre à vous: venir visiter mon immense palais, agrémenté des trois majestueuses tours dont je vous parlais en début d’entretien, et qui portent toutes le nom d’un roi mage: Melchior, Balthazar… et Gaspard, bien entendu.»

Informations touristiques détaillées ici: Brig Simplon Tourisme

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Vous souhaitez en apprendre davantage sur l’histoire de votre région? Alors n’attendez plus, et découvrez mon livre en cliquant ici.