Que faire en Suisse après le déconfinement? (1)

Le voyage a-t-il encore un sens, à l’heure du coronavirus? Cette année, les destinations les plus lointaines semblent en tout cas inaccessibles. Les frontières se referment, désireuses de barrer la route à une épidémie qui joue à saute-mouton avec les postes de douane. Il y a quelques semaines encore, les avions paradaient pourtant au-dessus de nos têtes et, lorsque nous levions les yeux, nous assistions à leur valse ininterrompue en imaginant peut-être notre prochain décollage.

Jusqu’au début de cette année, il faut dire que ces formidables machines volantes représentaient à elles seules l’esprit de l’époque, allant jusqu’à cristalliser quelques points de vue divergents qui traversent nos sociétés: symbole de prouesse technique ou de pont entre les civilisations pour les uns; métaphore d’une catastrophe écologique en passe de se produire et d’un monde en surchauffe pour les autres; un condensé des deux, diront les Normands et ceux qui jouent la carte de la nuance.

Et voilà que ces fiers oiseaux de fer se retrouvent cloués au sol, comme des échassiers ridicules soudainement devenus trop lourds pour prendre leur envol. Alors, pour beaucoup, le rêve de vacances de l’autre côté du globe ne se concrétisera vraisemblablement guère cette année. Faut-il pour autant renoncer à toute escapade? Bien sûr que non! Les chemins de traverse, les voies ferrées et bon nombre de routes demeurent ouverts à notre soif de pérégrinations. Au cours des prochaines semaines, je vous suggérerai donc quelques pistes pour voyager à travers la Suisse au cours de l’été (toujours avec l’histoire dans le viseur, cela va sans dire).

Certaines destinations et leur histoire seront familières aux fidèles lecteurs et lectrices; d’autres n’auront encore jamais été évoquées sur le blogue. Vous disposerez ainsi d’idées de balades à concrétiser dès que possible – et pour autant que les conditions sanitaires le permettent. Faites attention à vous (ainsi qu’au personnel des musées, des transports publics ou encore des restaurants: mais vous le savez déjà)… et bon vent!

Un château et quelques histoires d’argent

Notre première escapade se déroule en Gruyère. Commençons par la visite de l’un des châteaux les plus fameux de Suisse romande. Ah! La vie à la cour. Elle vous fait aussi rêver, n’est-ce pas? De grands banquets partagés avec d’illustres personnages, des passages secrets connus de vous seul-e… ou encore de beaux jardins, comme ceux du château de Gruyères. Ne soyez pas trop nostalgique car il arrive aussi que cela tourne au vinaigre. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé pour le comte de Gruyère, en 1554. Cette année-là, criblé de dettes, ce cher Michel se fait confisquer tous ses biens. A l’époque, comme on ne peut encore vendre un rein pour renflouer son compte en banque, Michel doit quitter son magnifique château. Le malheur de ce pauvre homme fait la joie de ses créanciers: ce sont Berne et Fribourg qui se partagent ses terres. Berne récupère le Pays-d’Enhaut et Saanen, Fribourg obtient le reste. Voilà notre Gruyère séparée à tout jamais (à moins qu’un mouvement nationaliste se réveille sournoisement dans quelques siècles, qui sait?) Quant à Michel, il s’est enfui. Ce filou aurait même essayé de fabriquer de l’or avec l’aide d’alchimistes…

Scène de rue à Gruyères

Avant de quitter le château qui veille sur le bourg, il me faut absolument vous raconter une anecdote: le vénérable bâtiment fut racheté par les Bovy en 1849. Saviez-vous que l’un des membres de cette famille, prénommé Antoine, a réalisé une œuvre que vous fréquentez peut-être plusieurs milliers de fois par année (en tout cas, si vous êtes plein aux as ou que vous passez vos soirées au casino). Eh oui! C’est Antoine Bovy qui dessina l’allégorie d’Helvetia figurant sur les pièces de 50 centimes, 1 et 2 francs. Ouvrez tout grand vos beaux petits yeux et observez bien votre monnaie: vous verrez apparaître la signature de ce cher Antoine comme par magie.

Avant de vous précipiter à Gruyères, vérifier que le château soit bien ouvert, en cliquant ici: www.chateau-gruyeres.ch.

Vue sur la ville médiévale de Gruyères depuis le château

La Valsainte

Continuons nos pérégrinations en Gruyère en prenant un peu de hauteur: prenons la direction de la Valsainte. Non loin de Charmey, vous suivrez de petits chemins sinueux, vous plongerez dans des paysages verdoyants et vous croiserez peut-être des paysans en plein ouvrage sur des pentes qui donneraient le vertige au plus averti des pilotes de ligne. Soudain, comme un petit miracle, un immense ensemble architectural apparaît à l’horizon. Vous voilà arrivé-e devant la chartreuse de la Valsainte, un monastère fondé en 1295. Certes, les moines en furent chassés entre 1778 et 1863, le gouvernement fribourgeois ayant souhaité mettre la main sur leurs revenus. Mais ils sont revenus depuis!

Vous ne pourrez toutefois guère les rencontrer, ni entrer dans le monastère: les moines vivent cloîtrés. Une petite chapelle est malgré tout accessible, où vous aurez la possibilité de prier, méditer, lire, vous ennuyer, devenir athée, rêvasser, savourer un requiem dans vos écouteurs dernier cri, admirer l’architecture. A vous de choisir.

Chartreuse de la Valsainte

Jaun

Dernière étape de la balade: le village de Jaun, où les habitants parlent un dialecte alémanique. La Gruyère est en effet bilingue (au bas mot, puisqu’un certain nombre de personnes parlent encore le francoprovençal). La langue n’est pas la seule particularité du petit village de Jaun. Il est aussi connu pour… son cimetière! Sordide? Lugubre? Halloweenesque ? Bien au contraire, c’est un véritable chef-d’œuvre artistique. Toutes les croix se ressemblent, et pourtant elles sont sculptées de façon personnalisée.

Deux panneaux en bois sont placés d’un côté et de l’autre de la croix. L’un d’eux représente l’existence du défunt ou sa profession (lors de ma visite, j’ai pu remarquer par exemple un camion, une machine à coudre – le souci du détail est tel que l’on y reconnaît le logo «Bernina» – ou encore un paysan aux champs). L’autre panneau a une signification plus spirituelle ou religieuse: la Bible, une église ou des mains en prière. C’est Walter Cottier, artisan du village, qui a réalisé les premières œuvres. Après sa mort en 1995, un autre créateur a repris le flambeau. Et nous voilà aujourd’hui avec un musée à ciel ouvert, dans un paysage dont seule la Gruyère à le secret.

Cimetière de Jaun

Petit détour par le dictionnaire, pour conclure

Gruyère ou Gruyères? Dans cet article, vous avez croisé les deux orthographes et vous avez peut-être eu l’impression d’en perdre votre latin. Pas de panique, l’explication est toute simple. Lorsqu’il s’agit du district, on parle de la Gruyère (sans s); le village de Gruyères, où se trouve le château, prend quant à lui un s. Si vous aimez les trucs mnémotechniques, dites-vous que le fameux château en question comporte plusieurs tours, ce qui mérite bien un petit s…

Quant aux adjectifs, l’affaire n’est guère plus corsée. Les affaires du district sont gruériennes; celles du village sont gruyériennes. J’en ai fini avec le petit Larousse, et je vous laisse préparer votre excursion en terre gruério-gruyérienne. Bien sûr, de nombreuses autres promenades sont possibles en Gruyère et vous trouverez des suggestions à l’adresse suivante: www.la-gruyere.ch/fr/.

Île d’Ogoz, sur le lac de la Gruyère
Un panorama verdoyant depuis le sommet du Moléson

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Les informations d’ordre historique se retrouvent sur le dictionnaire historique de la Suisse, en cliquant ici.

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