Lausanne et Lausannoises au siècle des Lumières

Longtemps, une période de l’histoire eut mauvaise presse parmi les Vaudois. On la connaît sous le nom de «régime bernois». Comprise entre 1536 et 1798, cette occupation aurait été un long tunnel angoissant. Une sombre époque qu’il faudrait examiner avec suspicion. Les Bernois n’auraient pas seulement conquis le Pays de Vaud et imposé la Réforme religieuse, ils auraient aussi traité leurs sujets de façon méprisante. Mais qu’en est-il réellement?

Eh bien, figurez-vous que la réputation du régime bernois souffre de nombreux clichés. Cette période de 262 ans n’est en effet pas la tyrannie que l’on croit. Pour vous en convaincre, je vous invite dans le Lausanne du XVIIIe siècle, en plein cœur des Lumières… et au beau milieu du territoire vaudois sous domination bernoise.

J’en profiterai pour vous présenter quelques femmes de cette époque, avec lesquelles j’ai noué des liens étroits. Vous vous demandez comment je m’y suis pris? Dans le cadre d’un séminaire de l’Université de Lausanne, j’ai réalisé un travail consacré à plusieurs correspondances du XVIIIe siècle. Et devinez où j’ai pu mettre la main sur ces précieuses lettres? Aux Archives cantonales vaudoises, bien sûr, où elles sont conservées dans les meilleures conditions. Dans cet article, vous aurez même le plaisir de lire des extraits choisis.

Et puis, voilà qui nous permettra de balayer d’un revers de la main un autre mythe: celui de la quasi-inexistence de figures féminines à travers l’histoire. Prêt-e pour un voyage dans le temps?

Petit portrait du Pays de Vaud des Lumières

Avant d’aller plus loin, quelques informations qui nous permettront de mieux cerner le contexte. Au XVIIIe siècle, la population vaudoise s’élève à peu près à 120’000 âmes (contre plus de 800’000 en 2020). Des rumeurs pullulent à cette époque: on raconte que la région serait victime d’un dépeuplement progressif. Ces braves Vaudois quitteraient leur pays en masse pour tenter leur chance à l’étranger. Fake news ou vérité?

Les autorités bernoises, qui dirigent le Pays de Vaud, décident d’organiser un comptage de la population pour faire toute la lumière sur cette affaire. Il faut dire qu’elles n’auraient guère intérêt à voir la région se vider de sa main-d’œuvre… et de ses loyaux contribuables.

Le verdict tombe en 1764: quelque 10% des hommes vaudois vivent à l’étranger et environ 6% des femmes. La recherche de débouchés professionnels explique en partie ce phénomène. Malgré tout, il serait très exagéré d’y voir une saignée démographique de la pire espèce: le Pays de Vaud gagnera même 24’000 habitants d’ici la fin du siècle. On pousse un ouf de soulagement. Et Lausanne, dans cette affaire? Au XVIIIe siècle, seules 7’000 personnes y vivent (et plus de 145’000 aujourd’hui).

Au-delà de cette amusante gymnastique de chiffres, Lausanne joue un rôle déterminant durant les Lumières: elle attire d’illustres personnages, tels que Mozart et Voltaire bien sûr, mais aussi l’historien Gibbon (la prochaine fois que vous passerez devant l’Hôtel des Postes, à Saint-François, lisez la plaque qui honore sa mémoire). De grands savants font la réputation de la ville loin à la ronde, à l’image du célèbre médecin Auguste Tissot, que les puissants d’Europe s’arrachent. Il reste connu pour son ouvrage intitulé L’Onanisme, terme savant qui désigne l’art de la masturbation. En un mot: Lausanne rayonne d’une coupable jouissance.

Cependant, jusqu’à récemment, une bonne partie de la population lausannoise a été laissée de côté par la recherche historique. Jugez plutôt: j’ai évoqué Mozart, Voltaire, Gibbon, Tissot… Mais où sont les femmes? N’ont-elle rien écrit? Bien sûr que si, et elles ont même énormément de choses à nous apprendre sur leur époque.

Trois destins féminins

Partons donc à la rencontre de plusieurs femmes qui ont pris la plume au cours du XVIIIe siècle lausannois. Elles furent d’ailleurs très nombreuses. Certaines avaient acquis une vraie renommée à travers l’Europe, comme la romancière Isabelle de Montolieu. Beaucoup sont hélas tombées dans l’oubli, sans doute en raison de la cruauté de l’histoire qui n’a longtemps retenu (presque) que des noms masculins.

Comme il faut bien faire des choix, il sera question ici de trois personnalités:

  • Elisabeth de Sévery (1700-1754): d’origine française, elle épouse Frédéric de Sévery en 1720, dont elle aura trois enfants. Après le décès de son mari vers 1730, elle joue un rôle fondamental dans l’éducation de son fils Salomon (1724-1794): c’est d’ailleurs le seul qui passera le cap de l’enfance, rappel cruel de l’importante mortalité infantile régnant au XVIIIe siècle. Elisabeth de Sévery entretient une intense correspondance avec son fils, notamment lorsqu’il séjourne à Bâle, dès 1740, où il suit des cours de mathématiques.
  • Etiennette Clavel de Brenles (1724-1780): fille de pasteur, elle vient de Montreux. Et il faut dire que son parcours est étonnant. Ses trois frères suivent la voie paternelle et étudient donc la théologie à Lausanne. Etiennette emménage avec eux pour assurer la tenue du ménage. Elle se mariera tardivement, à l’âge de 30 ans, avant de mettre au monde deux fils, Samuel (1760-1843) et Louis (1762-1808). Nous nous intéresserons à la correspondance qu’elle a entretenue avec son aîné, lorsqu’il se trouve à Zurich pour les bienfaits de sa formation. Etiennette connaîtra une fin de vie difficile, puisqu’elle souffrira d’un cancer du sein durant de longues années. Elle se fera même opérer à Berne. Quand on connaît l’étendue de connaissances en matière d’hygiène ou d’anesthésie à cette époque, voilà qui donne froid dans le dos…
  • Catherine de Sévery (1741-1796): elle épouse Salomon de Sévery en 1766 (le fils d’Elisabeth, rencontré plus haut!). Elle aura deux enfants, Wilhelm (1767-1838) et Angletine (1770-1848). A l’âge de treize ans, le premier est envoyé à l’Académie militaire de Pfeffel à Colmar. Il sera d’ailleurs très déprimé au début de son séjour et suppliera ses parents de revenir le chercher. Cet éloignement sera ainsi l’occasion d’une abondante correspondance entre le fils et sa mère.

Avez-vous remarqué? Les femmes que je viens d’évoquer ont au moins un point commun: toutes trois ont pris la plume pour correspondre avec l’un de leurs enfants. Elles cherchent en effet à rester en contact étroit avec un fils qui se trouve à l’étranger ou à l’autre bout de la Suisse, dans le but de poursuivre sa formation.

Précisons aussi que Mesdames de Sévery et Madame Clavel de Brenles ne sont pas n’importe qui. Elles font partie de l’aristocratie lausannoise: l’éducation des fils joue un rôle primordial. Il s’agit de ne pas trahir son statut social et de garantir des études supérieures aux héritiers. Le coût de la formation témoigne ainsi de la réussite familiale. Quant aux rencontres amicales effectuées dans le cadre des la formation, elles permettent à l’enfant de se construire un réseau susceptible de servir tout au long de la vie professionnelle. Rien n’est laissé au hasard.

Et puis, au XVIIIe siècle, le réseau postal s’améliore à travers la Suisse. Au même moment, les aristocrates tendent à se déplacer plus souvent et plus longtemps. Nos bons Lausannois ne dérogent pas à la règle. Ce double phénomène permet de comprendre le développement fulgurant de la pratique épistolaire (c’est-à-dire l’échange de correspondance) parmi les élites, et notamment en Pays de Vaud.

Pourquoi correspondre avec son fils?

La question vous semble-t-elle un brin stupide? Vous vous dites peut-être qu’une mère écrit à son enfant tout simplement parce qu’elle l’aime de toute son âme ou parce qu’elle se fait du souci pour lui. Certes, mais là ne sont pas les seules raisons. C’est d’ailleurs ici que nos correspondances féminines deviennent passionnantes à lire et révèlent toute leur richesse.

D’une part, les mères utilisent les lettres pour transmettre des valeurs qu’elles estiment indispensables, comme la modestie, la retenue ou le respect de ses engagements. Elles ne le font pas pour la simple beauté du geste, mais aussi pour que le fils s’approprie les codes de son milieu social. Etiennette Clavel de Brenles enjoint par exemple son fils Samuel à faire preuve d’exactitude, particulièrement en matière de gestion des comptes. Elle n’hésite pas à lui taper sur les doigts à distance:

«Ne manque jamais de dater exactement à mesure chaque petite partie de ta dépense. Il est très essentiel de s’accoutumer à cet ordre-là, qui coûte fort peu, quoique j’aie été très frappée de ce que tu as détourné à d’autres usages sans m’en rien dire l’argent que j’avais envoyé en partie pour payer ta pension.» (24 décembre 1776)

Les mères vérifient d’autre part l’apprentissage des savoirs jugés fondamentaux, tels que la maîtrise de la langue française. Elisabeth de Sévery se soucie ainsi très souvent du style et de la grammaire de son fils:

«J’ai reçu hier ta lettre, mon cher ami, et j’y ai vu avec plaisir que tu t’es corrigé de ce dont je t’avais averti, de recommencer la ligne à la fin d’un sens. Il ne faut cependant pas mener cela trop loin. Ceux qui écrivent d’un style coupé, et qui ont le don d’exprimer leurs pensées en peu de mots, seraient trop souvent obligés de les recommencer. Prends garde aussi de ne pas oublier des mots. Il y en a quelques-uns d’omis dans ta lettre, qu’il a fallu suppléer. Un peu plus d’attention quand tu écris t’en corrigera.» (21 mars 1741)

Extrait de la lettre rédigée le 21 mars 1741 par Elisabeth de Sévery à l’attention de son fils

Quelquefois, la lettre sonne comme un rappel à l’ordre. Lorsque son fils la supplie de le rapatrier de Colmar, Catherine de Sévery ne veut rien entendre. Wilhelm a beau multiplier les arguments, feindre d’être souffrant ou jouer avec la corde sentimentale, rien n’y fait. La mère craint d’être regardée de haut par son milieu social si elle venait à céder. Elle veut éviter l’humiliation. Voici en quels termes elle s’adresse à son enfant:

«Que voulez-vous donc, mon cher Fils? On vous accorde tout ce que vous souhaitez de votre propre aveu, puisque vous dites que si vous aviez fait ma lettre vous ne l’auriez pas faite autrement et, je le répète, que voulez-vous? Si vous êtes malade, nous volerons à Colmar, votre père et moi, mais si vous n’avez pas le courage et la force d’âme que nous souhaitons à notre fils, vous ferez accuser l’éducation que vous avez reçue et l’on dira que nous n’avons su que procurer des plaisirs à notre fils et non lui donner des principes dignes d’un homme.» (12 juin 1780)

Le petit Wilhelm n’aura pas gain de cause. Il lui restera les souvenirs de son enfance lausannoise pour se réconforter un peu…

Santé et rapport au corps

Au XVIIIe siècle, les mortalités infantile et juvénile sont encore particulièrement élevées en Europe: un quart des nouveau-nés ne survivent pas à leur première année d’existence; un autre quart de la population décède avant d’atteindre l’âge de vingt ans. On ne fait pas souvent de vieux os, à l’époque des Lumières.

Bien que le Pays de Vaud compte parmi les régions les plus épargnées par ce fléau, la crainte de contracter une maladie fatale y est, comme ailleurs, au cœur des préoccupations. Rien d’étonnant donc à ce que les mères exigent en permanence de leur fils qu’ils fournissent des précisions sur leur état de santé. Retrouvons Catherine de Sévery, un peu plus tendre cette fois-ci:

«Parle-moi de ta santé en détail. J’espère, s’il plaît au bon Dieu, qu’elle est bonne, les nôtres le sont; je me suis purgée aujourd’hui, je prends mes jus d’herbes.» (26 mai 1780)

Comme vous le constatez, cette chère Catherine ne manque pas de donner quelques précisions sur son transit intestinal. Moralité: n’oubliez jamais de prendre vos tisanes.

L’usage de l’enveloppe ne se développera à large échelle qu’au XIXe siècle: auparavant, il était courant de plier sa lettre et de la sceller à l’aide d’un cachet de cire.

Prendre la plume: un acte aux multiples répercussions

Pourquoi donc écrire à son enfant, au XVIIIe siècle, lorsque l’on est une femme de rang aristocratique? Les raisons sont multiples, comme nous l’avons vu: combler une béance affective, favoriser la maîtrise de la langue française, maintenir des liens sociaux avec le milieu d’origine, surveiller la perpétuation des valeurs sociales, remettre les pendules à l’heure…

Lorsqu’elle écrit à son fils, Elisabeth de Sévery achève souvent ses lettres en usant de la même formule: «Je suis de tout mon cœur toute à toi».

Ce petit détour du côté des écritures féminines nous permet de prendre conscience d’une chose: les femmes ont toujours joué un rôle déterminant au sein de leur époque. Contrairement à un mythe tenace, elles ont de tout temps su faire entendre leur voix. Il suffit d’un peu de bonne volonté pour leur redonner la place qui leur revient de plein droit. Pour l’historien, cela passe par le débroussaillage des archives, où de larges pans du passé sont encore à redécouvrir.

Et puis, il importe de se rendre compte que l’histoire ne se résume pas à quelques grandes batailles, à une poignée d’hommes illustres et à un soupçon de mythes nationaux. Elle comprend aussi le quotidien, les scènes de l’intime, les relations familiales. Ce passé-là n’est-il pas passionnant?

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

*Je remercie Mesdames Béatrice Lovis et Sylvie Moret Petrini de m’avoir permis de travailler sur les correspondances citées dans la bibliographie, dans le cadre d’un séminaire de recherche en histoire moderne donné à l’Université de Lausanne durant l’année académique 2019-2020.

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