Le 24 janvier, un jour pas comme les autres…

Et la raison n’est pas des moindres: voilà aujourd’hui très exactement 222 ans que le canton de Vaud a obtenu son indépendance. Mais comment diable s’est-il libéré? Il faut dire qu’il a reçu un sacré coup de pouce de l’un de ses voisins… Retour sur une vaudoiserie comme on les aime. Après tout, y’en a point comme nous, pas vrai?

Berne fait valser les Vaudois

Avant tout, quelques petits rappels historiques. En 1536, les Bernois s’emparent du Pays de Vaud. La conquête se passe sans affrontement, d’autant plus que les Vaudois ne tiennent pas particulièrement à se prendre une raclée. Rapidement, le vainqueur tient à imposer la Réforme protestante, nouvelle religion à la mode. Pour ce faire, les Bernois, en renards rusés qu’ils sont, organisent une dispute en la cathédrale de Lausanne. N’ayez crainte, le terme « dispute » ne signifie rien d’autre qu’un « débat », une sorte d’Infrarouge à la sauce religieuse, mais sans caméra pour filmer les intervenants. Les partisans de la Réforme défendent leurs thèses avec talent. Quant aux représentants de la foi catholique, ils refusent de participer, alors que l’évêque a déjà débarrassé le plancher. Verdict: la Réforme l’emporte et on déboulonne les icônes religieuses en terre vaudoise (je propose à tous les amateurs d’art de respecter une minute de silence, en souvenir des coups de marteau qui défigurèrent pas mal de mignonnes petites statues).

En 1537, l’Académie de Lausanne ouvre ses portes. Elle a pour objectif de former des pasteurs qui seront chargés de prêcher la bonne parole à travers la région. A sa fondation, il s’agit de la seule faculté théologique protestante de langue française. Lausanne rayonne, Lausanne fanfaronne. Enfin, pas tant que ça: les Bernois mettent en place des tribunaux religieux qui veillent au respect des bonnes moeurs. Les soirées décadentes du Flon attendront encore un peu…

Ancienne Académie de Lausanne
Bâtiment de l’ancienne Académie de Lausanne, dont la construction est achevée en 1587. © Sailko

Davel, un sauveur qui entend des voix

Peu de contestations politiques troubleront le régime bernois. Les Vaudois filent droit. Mais un contre-exemple mérite d’être mentionné. Vous avez sans aucun doute déjà entendu parler de la fameuse histoire du major Davel, n’est-ce pas?

Fils de pasteur (cela ne s’invente pas), Jean Daniel Abraham Davel voit le jour en 1670. Selon certains experts de premier rang, il pourrait s’agir d’une réincarnation de Jeanne d’Arc. Vous ne me croyez pas? Vous avez tort, pauvre incrédule! Notre brave homme a en effet des visions fort prometteuses, durant sa jeunesse. Une jeune fille, surnommée la Belle Inconnue, lui révèle dans un sourire qu’il jouera un rôle d’exception. Après cet épisode, Davel continuera tout de même à passer les portes sans trop de difficulté. Ses chevilles, à ce que l’on sait, n’ont pas non plus enflé de façon inquiétante.

Le 31 mars 1723, persuadé qu’il est investi d’une mission divine, Davel rassemble donc 600 soldats et marche de Cully à Lausanne en leur douce compagnie. Le major souhaite se débarrasser des Bernois et libérer le Pays de Vaud. Le filou a bien calculé son coup puisque les baillis, représentants du pouvoir en place, sont alors à Berne: Davel semble avoir le champ libre pour soulever les Vaudois contre leur occupant. Le sort en décidera autrement.

A son arrivée, les autorités lausannoises le reçoivent et font mine de comprendre les doléances du major. Il faut imaginer une bande de gaillards enfarinés, arborant des sourires hypocrites. C’est bon, vous avez l’image en tête? Parfait. En douce, les autorités ne tardent pas à prévenir les Bernois du coup d’Etat que Davel prépare. Comme on ne fait alors pas dans la dentelle, le major est arrêté, emprisonné et décapité le 24 avril. Ouille!

Un monument s’élève à l’endroit même où Davel fut exécuté. Il faut bien reconnaître que les Vaudois ont le sens des distinctions: la stèle de leur grand homme, défraîchie et envahie par la végétation, se situe à deux pas d’une station d’épuration. On se pince le nez pour y croire.

Je ne vous ai pas menti: n’est-ce pas charmant? © Helvetia Historica

La «Révolution vaudoise»

Après la mort de Davel, le calme revient pour un temps. Les Bernois ne sont après tout pas si vilains que ça avec leurs braves sujets. Vous voulez un scoop? Au XVIIIe siècle, Lausanne est même perçue comme un « Petit Paris » par l’élite bernoise. Il faut dire que la ville lémanique est alors un véritable poumon mondain et littéraire. Des femmes de la bonne société y tiennent des salons, des romancières connaissent un succès étonnant, à l’image d’Isabelle de Montolieu (avant d’être un arrêt de bus connu des Lausannois·e·s, il s’agit bel et bien d’une femme de lettres).

Et puis, vous savez sûrement que Voltaire et Mozart ont honoré Lausanne de leur présence, mais ils ne sont que deux arbrisseaux cachant une immense forêt d’effervescence intellectuelle. Mais revenons à nos moutons…

A la fin du XVIIIe siècle, la Révolution française agite les esprits, y compris en Pays de Vaud. Des membres de l’aristocratie urbaine exigent des changements politiques. Certains se risquent même à participer à des banquets révolutionnaires. Mais Berne ne l’entend pas de cette oreille. Le régime condamne férocement ceux qui soutiennent les idées venues de France. Comme une moule à son rocher, l’ours bernois s’accroche désespérément à son pouvoir chancelant.

Tout finit par s’accélérer. Le 12 janvier 1798, des patriotes de Vevey et de Montreux prennent le château de Chillon, considéré comme le symbole des injustices bernoises. Le 24 janvier, des révolutionnaires se rassemblent sur la place de la Palud, à Lausanne. Ils déclarent l’indépendance vaudoise, désireux de se donner une constitution. La France, qui voit d’un très bon oeil les événements vaudois, cherche quant à elle un prétexte pour envahir le canton de Berne et mettre la main sur son immense trésor (petite parenthèse culturelle: vous pouvez admirer de beaux restes de ce trésor au Musée d’histoire de Berne).

C’est alors que le 25 janvier, le Français Ménard, général de brigade, exige du colonel bernois Weiss que ses troupes quittent le territoire vaudois. L’homme chargé de transmettre ce message est victime d’une altercation à Thierrens, entre Moudon et Yverdon: deux des cavaliers qui l’accompagnent trouvent la mort dans l’incident, tués par erreur par des gardes locaux. Bien que cette affaire n’ait été qu’une tragique méprise, la France y trouve une raison valable d’envahir le Pays de Vaud.

Mais l’invasion n’est pas du goût de tous, loin de là. La présence de l’armée étrangère provoque un manque de vivres, notamment à Moudon. La rancœur s’accentue lorsque la France exige l’enrôlement de 4’000 Vaudois pour combattre le régime bernois. La liberté totale attendra encore un peu. Il faudra d’abord s’accommoder de la République helvétique et de l’Acte de Médiation. Mais ça, c’est une autre histoire…

Voilà pourquoi, le 24 janvier, le drapeau vaudois est hissé au sommet des bâtiments publics. En ce jour festif, il flotte fièrement sur les clochers, les hôtels de ville. Et même sur le Tribunal fédéral.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

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