Ma rencontre avec la dernière sorcière d’Europe

J’adore relever des défis. Vous aussi? Dans ce cas, ça tombe bien.

Voici ce que je vous propose. Levez les yeux de votre écran et admirez le ciel (ou cette affreuse croûte dont vous avez hérité de votre grand-tante et qui trône maintenant de façon un peu gênante contre le mur du salon). Durant une minute, vous n’avez qu’une seule consigne à suivre: tentez de rassembler tout ce que vous savez sur – roulement de tambour -… le canton de Glaris. Allez-y, faites un petit effort.

Un château hanté au beau milieu des Alpes? N’ayez crainte, il ne s’agit que de la gare de Glaris. Quant au paysage, j’en suis baba.

Tic tac, tic tac… Le temps est écoulé! Place au débriefing. Bon, je suis d’accord, la tâche n’était pas des plus aisées. Vous avez peut-être tenté de vous repasser vos cours de l’école primaire. Vous savez, cette époque bénie où l’on apprenait par cœur le nom, le chef-lieu et le drapeau des 26 cantons, entre une dictée et deux bâillements. Mais de Glaris, vous n’avez gardé aucun souvenir. Pas une seule trace. Mince alors.

Je vous l’accorde: pour nous autres francophones, cette contrée semble lointaine, mystérieuse, inatteignable. On serait bien en peine de placer Glaris sur une carte de la Suisse. Même notre GPS n’en a jamais entendu parler, c’est dire… On le confond avec Uri, Schwytz, Appenzell et le reste de la bande (vous savez, ceux qui répondent «nein» à chaque votation). On imagine des hordes de paysans hirsutes gambadant sur des pentes vertigineuses. Ah oui, et aussi des chalets fleuris de géraniums. Quelques chèvres complètent le tableau idyllique. Dans notre esprit tout du moins.

Et si ce cliché n’était pas seulement exagéré, mais complètement faux? Et si Glaris avait joué un rôle insoupçonné? Si vous souhaitez en savoir davantage sur cette région, allez lire les dernières lignes de cet article sans passer par la case départ.

Chapitre 1: une sombre histoire de sorcellerie

Pour sortir un peu Glaris des oubliettes, quoi de mieux que de se pencher un peu sur son passé? J’ai donc lacé mes chaussures et grimpé dans un train pour partir à la découverte de ce canton méconnu. Devinez quoi? J’ai pu retrouver la trace de la dernière sorcière d’Europe.

La Suisse et la sorcellerie

On dit souvent que le Moyen Âge était la grande époque de la sorcellerie. D’ailleurs, les dessins animés de Walt Disney jouent un peu là-dessus. Perso, j’adorais la tête de Maléfique, la sorcière de la Belle au bois dormant. Oui, je sais, c’est un peu hors sujet… Tout l’imaginaire collectif s’est pourtant emparé de cette image fantasmée du Moyen Âge, de Harry Potter au Seigneur des Anneaux, en passant par Game of Thrones.

Mais laissons donc ce Moyen Âge tranquille une bonne fois pour toutes! Car, contrairement à une légende tenace, ce n’est pas l’époque fanatico-obscurantiste que l’on croit. Les persécutions à l’encontre des «sorcières» connaissent d’ailleurs leur point culminant entre la fin du XVIe et le milieu du XVIIe. Pour rappel, les historiens considèrent souvent que le Moyen Âge s’achève entre les années 1450 et les années 1500. La chasse aux sorcières, ce n’est donc pas un dada médiéval!

Plus intéressant encore, la Confédération affiche l’un des taux de procès en sorcellerie parmi les plus élevés du continent. A en croire que l’air pur des Alpes donne des envies de bûcher sanguinolent… Sur environ 110’000 procès tenus en Europe, 10’000 se déroulent en Suisse. Quand on garde à l’esprit que le pays ne compte alors même pas un million d’habitants, on prend conscience de l’ampleur du massacre…

Catholiques et protestants: même combat (pour une fois!)

Comme dirait l’autre, rendons à César ce qui est à César: l’Eglise catholique n’a pas le monopole de la chasse aux sorcières, bien au contraire. C’est en pays de Vaud bien sous tous rapports protestant que l’on a pris le plus de plaisir à faire rôtir les mages noirs: on y recense 1700 condamnations durant l’âge d’or des persécutions. Rien que ça! Peut-être que l’expression «y’a pas le feu au lac» provient de cette étonnante passion pour les flammes… Mais je m’égare.

De toute façon, mieux valait éviter une accusation de sorcellerie. Car s’il prenait l’envie à un voisin rancunier d’aller faire un petit coucou aux autorités, vous risquiez de mal finir. Certains n’hésitaient pourtant pas à calomnier leurs rivaux (ou leurs rivales!) auprès du seigneur local:

«Ouais, et ben même que la meuf un peu chelou du village, elle m’a fait boire une potion magique. D’ailleurs, je l’ai vue une nuit au cimetière en train de &%#*?+ avec le diable. J’te raconte pas le flip, mec. Euh, votre Excellence, je voulais dire!»

Si vous vous retrouviez pointé du doigt de cette façon-là en terre vaudoise (je ne garantis pas l’exactitude historique du vocabulaire utilisé plus haut), vous finissiez sur un bûcher dans 99% des cas. Fribourg (catholique) ou Schaffhouse (protestant) étaient à l’inverse bien plus cléments. La confession ne permet donc pas d’expliquer le taux de mises à mort.

Portrait de la sorcière: qui accusait-on et pourquoi?

Mais comment faisaient les autorités pour déterminer si un accusé était doté ou non de pouvoirs maléfiques?

Tout d’abord, même si la majorité des condamnations concerne des femmes, de nombreux hommes sont aussi poursuivis. L’image du sorcier et de la sorcière est d’abord construite autour de caractéristiques bien précises: usage de sortilèges contre les êtres humains et les animaux, capacité à manipuler les éléments naturels pour nuire aux récoltes ou encore rapports sexuels avec le diable (oups!).

La figure du mage noir sert donc à expliquer l’origine d’un mal qui traverse une communauté, comme une mauvaise récolte ou une épidémie. Autrement dit, la société se cherche des boucs émissaires (le musée national, à Zurich, propose d’ailleurs une exposition temporaire sur ce thème jusqu’à la fin du mois).

Quant à l’élément déclencheur d’un procès, il se trouve souvent dans un conflit de voisinage. On accuse de sorcellerie les personnes ciblées afin d’aggraver leur cas. Je ne voudrais pas vous donner de vilaines idées, mais c’est un peu comme si vous laissez courir le bruit qu’un cycliste se dope: même si le pauvre type n’a rien à se reprocher, il restera toujours un petit doute dans l’inconscient collectif.

Des individus mal intentionnés parviennent de cette façon à se débarrasser de leurs ennemis, par le biais d’un témoignage sans grande valeur. Ainsi, se faire accuser de timidité peut conduire à des poursuites pour sorcellerie. Cela fait potentiellement du monde devant les tribunaux, n’est-ce pas?

Quant aux femmes, largement écartées des sphères de pouvoir, les accusations les assimilent souvent à des conduites jugées néfastes à l’ordre public, comme le fait d’afficher une sexualité prétendument débridée (à nouveau, il ne s’agit que de dénonciations et les «témoins» n’ont en général aucune preuve à apporter).

La fin de la chasse aux sorcières

Peu à peu, l’effet de mode s’estompe et les procès pour sorcellerie disparaissent dans toute l’Europe. Dès 1682, la France renonce à invoquer ce motif pour poursuivre en justice des individus. Le dernier cas allemand remonte à 1738. Au milieu du 18e siècle, la pratique semble par conséquent abandonnée. Ou presque.

Comme toujours, la Suisse aime se distinguer: un ultime épisode de la chasse aux sorcières se joue dans le canton de Glaris en 1782.

Chapitre 2: la dernière sorcière d’Europe

Au cœur de cette sinistre affaire se trouve une femme d’une quarantaine d’années, née en 1734 dans un milieu défavorisé: Anna Göldi. Sa vie est ponctuée d’épisodes tragiques, puisqu’elle tombe enceinte hors mariage. Problème: coucher avec un homme dont on n’est pas l’épouse ne fait pas partie des (rares) pratiques tolérées.

Qu’est devenu l’enfant? On ne sait pas s’il est mort-né, ou si Anna Göldi s’est résolue à le tuer pour éviter l’humiliation publique. Quelques années plus tard, rebelote. Cette fois, il semblerait qu’elle ait accouché à Strasbourg, avant de revenir dans sa région. Sans son bébé.

Très pauvre, elle entre au service de Johann Jakob Tschudi en 1780. L’homme est un notable de Glaris: marié et père de cinq enfants, médecin et membre du tribunal. Autrement dit, Anna Göldi devient la servante miséreuse d’un individu quasiment intouchable. Et la situation lui jouera un sale tour.

Ce que raconte l’histoire officielle de l’époque:

  • Anna Göldi tente d’empoisonner Annemiggeli, la fille cadette de son maître, en dissimulant des épingles dans son bol de lait. Elle se fait donc mettre à la porte. Par la suite, l’enfant aurait continué à recracher des épingles par dizaines, le tout couronné par des vomissements, une bonne fièvre et une toux tenace. L’un de ses pieds se serait déformé (un épisode d’Alien avant l’heure).
  • On lance alors des recherches pour retrouver la sorcière présumée, en promettant une récompense élevée. On arrête Anna Göldi. Les parents d’Annemiggeli lui ordonnent de guérir la fillette, ce qu’elle parvient à accomplir. On en conclut que la servante possède bien des pouvoirs maléfiques (bonjour les remerciements).
  • Le 13 juin 1782, après avoir été torturée pour qu’elle fournisse des «aveux», elle est décapitée à Glaris. Le bûcher n’a en effet pas le monopole de la mise à mort dans ce genre de procès. La dernière sorcière d’Europe est de confession réformée: c’est d’ailleurs le Conseil de l’Eglise protestante glaronaise qui se charge de la procédure.

Ce que nous ont appris les historiens depuis:

  • Anna Göldi dépose plainte à la fin de l’année 1781 contre son maître, qui la harcèle sexuellement. L’accusation de sorcellerie formulée par Tschudi a donc un but très précis: désamorcer les risques de voir aboutir la plainte de sa servante. Sa réputation pourrait en ressortir altérée, lui qui fréquente les hautes sphères glaronaises.
  • La guérison de sa fille par une femme pauvre et sans instruction est perçue par Tschudi comme une humiliation, puisqu’il est lui-même médecin. La condamnation d’Anna Göldi n’a par conséquent pas grand-chose à voir avec la sorcellerie. Elle est une démonstration de pouvoir de l’élite sur le petit peuple. Pour la petite histoire, le Conseil de l’Eglise protestante n’avait même pas la compétence pour instruire le dossier.

Reconnaissance posthume

Le mercredi 27 août 2008, après une demande formulée par le Conseil d’Etat glaronais, le Parlement du canton a officiellement réhabilité Anna Göldi. Les autorités reconnaissent ainsi, plus de deux siècles après les faits, que la «sorcière» a été victime d’une erreur judiciaire (bon, vous me direz que ça lui fait une sacrée belle jambe).

Depuis l’été 2017, un nouveau musée retrace la vie et la mort d’Anna Göldi. Il se trouve à Ennenda, dans le canton de Glaris. Ici, vous prendrez conscience de la misère dans laquelle se trouvait la «sorcière». Voici tout ce qu’elle possédait:

Répliques des affaires d’Anna Göldi

Le destin aime l’humour noir: un abattoir se dresse aujourd’hui à l’endroit même où la dernière sorcière d’Europe s’est fait trancher la tête. Ça ne s’invente pas. Ouille!

Le canton de Glaris, un bijou méconnu?

Le musée consacré à Anna Göldi n’est heureusement pas le seul point d’intérêt de Glaris. J’ai eu la chance de passer deux jours dans la région, afin d’en savoir plus sur son histoire… et d’admirer ses petites pépites patrimoniales. Souhaiteriez-vous en apprendre davantage sur ce canton?

Dans ce cas, cramponnez-vous à votre clavier et faites-le-moi savoir dans un commentaire. Je serais ravi de consacrer un prochain article à Glaris pour vous emmener découvrir ce coin de pays bien sympathique. Loin des clichés, bien sûr!

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica