Connaissez-vous le véritable roi du Valais?

Vous aimez admirer les somptueux paysages valaisans? Vous appréciez vous balader au cœur des Alpes, en oubliant pour quelques heures les tracas du quotidien? Durant le XVIIe siècle, c’est tout le contraire! Au mieux, la montagne est alors perçue comme une barrière difficile à franchir. Une sorte d’entrave à la circulation des hommes et des marchandises. Le plus souvent, elle terrifie. Du coin de l’ œil, on l’observe avec suspicion: n’est-elle pas le lieu de tous les dangers?

Un périple éprouvant et risqué

Au cours des siècles, de nombreux voyageurs ont laissé des récits de leur traversée des Alpes. Bien entendu, de tels écrits sont bien souvent le fruit d’une élite, désireuse d’entreprendre un tour d’Italie ou devant réaliser d’importantes affaires commerciales dans le sud de l’Europe. Mais ces témoignages nous permettent aujourd’hui encore de nous glisser dans les pensées de leurs auteurs: qu’ont donc éprouvé ces derniers en grimpant dans la montagne? Et ont-ils eu des appréhensions à l’idée d’affronter les éléments déchaînés? Pour beaucoup, la nécessité de passer un col suscite les pires craintes. Il faut bien admettre que les Alpes ont alors toutes les raisons du monde de donner le chair de poule…

Avant tout, les voyageurs doivent penser à se protéger du froid, surtout s’ils comptent entamer leur traversée pendant l’hiver. Et voilà que les ennuis commencent déjà: les vêtements de l’époque ne garantissent pas une isolation thermique aussi efficace que nos combinaisons à la pointe de la technologie. Il est donc nécessaire de porter plusieurs couches de vêtements, ce qui pèse bien sûr son poids… et alourdit le marcheur. Les plus riches peuvent s’offrir une chaise à porteurs, mais ce petit luxe ne combat pas efficacement le froid qui règne sur les hauteurs.

Les températures glaciales ne sont toutefois pas les seules ennemies du voyageur. Les avalanches ou les éboulements menacent à chaque instant d’emporter le plus joyeux des cortèges dans les profondeurs de la montagne. La grande faucheuse veille au grain.

Le silence des bourricots

D’autres épreuves attendent les candidats à la traversée. Les grands de ce monde ont ainsi une crainte bien particulière: la solitude. Habitués à une vie sociale riche et coutumiers de la vie animée des cours ou des salons, ils se retrouvent alors face à eux-mêmes. La montagne n’a que faire des rivières d’or et d’argent.

Les seuls individus que les membres de l’aristocratie côtoient au cours de leur voyage, ce sont les guides locaux, d’une classe sociale bien inférieure à la leur. Ils les jugent donc avec dédain et craignent d’être escroqués, soucieux de ne pas dépenser trop d’argent pour jouir de leurs services. Ces guides, surnommés «marrons», sont pourtant une assurance-vie dont on ne saurait se passer dans les Alpes. Ils connaissent les sentiers mieux que leur poche. Grâce à leurs mulets capables de transporter de lourdes charges, les voyageurs préservent un peu leur dos.

«Marrons» et aristocrates se parlent peu. Certes, ils discutent brièvement du tarif avant d’entreprendre leur longue marche qui les emmènera de l’autre côté de la montagne. Mais qu’auraient-ils ensuite à se dire? Deux mondes aux antipodes l’un de l’autre se frôlent le temps d’une ascension, sans jamais véritablement entrer en contact. Chacun reste à sa place.

Ah! Si les guides nous avaient eux aussi laissé des témoignages écrits… Peut-être nous auraient-ils dressé des portraits peu flatteurs de ces «grands hommes» un brin méprisants et qui n’auraient pourtant eu aucune chance de s’en sortir sans leur aide incontournable.

Un «Roi-Soleil» voit le jour en Valais

Parfois, lorsque la peur de la solitude se fait trop grande, certains préfèrent patienter au pied des montagnes, dans l’espoir que d’autres voyageurs se joignent à eux afin de partir à l’assaut des Alpes. Ils séjournent ainsi quelques jours dans une «ville-relais». La cité de Brigue, dans le Haut-Valais, joue ce rôle de salle d’attente pour les individus qui souhaitent passer le col du Simplon.

Le repère rouge indique la situation géographique de Brigue

C’est d’ailleurs dans cette cité germanophone que s’est joué le destin exceptionnel de l’un des hommes les plus influents du XVIIe siècle: Gaspard Stockalper de la Tour. Ce nom ne vous évoque rien? Eh bien sachez que Louis XIV en personne lui enviait son immense richesse! Pour vous donner une petite idée des sommes dont il est question, vous serez surpris d’apprendre que la fortune de Stockalper équivalait à l’achat de plus de 120’000 vaches… ou à un demi-milliard de francs suisses actuels. Voilà qui ne l’empêchait pourtant pas de se déclarer pauvre dans sa correspondance.

Vous vous demandez d’où il tirait ses revenus? Tout commence en 1609, quand notre homme naît à Brigue. Son père fut un homme bien en vue dans les affaires publiques locales. Stockalper ne part donc pas de rien… Mais ses multiples talents lui permettront de s’illustrer comme un entrepreneur de génie.

Portrait de Stockalper réalisé par son gendre Georges Christophe Manhaft au début des années 1670

Grâce et disgrâce d’un homme de pouvoir

Après des études à Fribourg-en-Brisgau, Stockalper enchaîne les fonctions politiques dès les années 1630: il sera tour à tour châtelain, représentant diplomatique, gouverneur ou encore secrétaire d’État… A côté de ces différents mandats, il développe un véritable empire commercial au beau milieu des Alpes valaisannes.

Pour ce faire, il s’y prend de manière très habile, en obtenant par exemple plusieurs monopoles, et notamment le plus important de tous: le commerce du sel. C’est grâce à ce dernier qu’il accumule un capital gigantesque. Mais pas seulement, puisqu’il gère aussi l’essentiel du service étranger en Valais. Et puis, il tisse des liens étroits avec les cours française, espagnole et milanaise. Stockalper est bien conscient qu’il vaut mieux ne pas placer tous ses œufs dorés dans le même panier royal.

Durant la guerre de Trente Ans (1618-1648), Stockalper tire profit de la situation géopolitique européenne très délicate pour développer le transit des marchandises sur la route du Simplon, non loin de sa ville d’origine. Il modernise le sentier muletier, de manière à faciliter les échanges commerciaux (si vous aimez la randonnée, découvrez le chemin historique Stockalper en cliquant ici). Voilà qui donne de l’ouvrage à de nombreux «marrons» du Haut-Valais! L’empire de Stockalper, au sommet de son influence, fait par ailleurs vivre 20’000 personnes dans la région.

Comme vous vous vous en doutez, un tel succès attise la jalousie de nombreux rivaux. Ou plutôt, certains d’entre eux, croulant sous des dettes contractées auprès du grand seigneur de Brigue, cherchent un moyen de renverser celui qui détient un pouvoir considérable. Une manière efficace et radicale d’effacer leur ardoise…

A la fin des années 1670, Stockalper se fait donc retirer ses fonctions politiques et il assiste impuissant à la confiscation de ses biens. En 1679, il doit fuir le Valais et se réfugie à Domodossola, près de la frontière. La route du Simplon en souffre profondément et n’a plus l’importance stratégique de naguère. Le commerce connaît un déclin.

Si Gaspard Stockalper peut regagner sa terre natale quelques années plus tard, où il mourra à l’âge vénérable de 81 ans, les heures glorieuses de sa carrière appartiennent au passé. Le Valais devra se chercher un autre soleil.

On fait le tour du propriétaire?

Marchez à votre tour sur les pas de Stockalper! Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, celui qui est surnommé le «roi du Simplon» se fait construire un immense palais à Brigue, agrémenté de trois majestueuses tours. Ces dernières portent d’ailleurs toutes le nom d’un roi mage: Melchior, Balthazar… et Gaspard, bien entendu.

Oubliez le temps dans les jardins du palais Stockalper…

Il est possible de participer à un tour guidé de ce monument absolument exceptionnel, pour la modique somme de CHF 8.- (gratuit jusqu’à 6 ans; CHF 3.- jusqu’à 16 ans; informations pratiques en cliquant ici). Je ne peux que vous recommander cette visite qui vous fera découvrir les pièces les plus remarquables du monument.

Pour ma part, j’ai dû passer au moins deux heures à le photographier, sous un soleil qui brillait de mille feux. Peut-être grâce à l’entremise de Stockalper qui, fier de son palais, tire encore les ficelles de l’astre du jour?

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

En vous promenant sur les hauteurs de la ville, vous profiterez de jolis points de vue sur le palais

Bibliographie

Ouvrages

ARNOLD, Peter, Gaspard Jodoc Stockalper de la Tour (1609-1691), tomes I et II, Genève : Slatkine, 1987-1988, trad. française de GRAVEN, Jean, en collaboration avec STOCKALPER (de), Mathilde.

BOURDON, Etienne, Le voyage et la découverte des Alpes. Histoire de la construction d’un savoir. 1492-1713, Paris : Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2011.

ÉVÉQUOZ MARIÉTHOZ, Isabelle, Histoire du Valais, Genève: Slatkine, 2016.

IMBODEN, Gabriel, Le château Stockalper à Brigue, Berne: Société d’histoire de l’art en Suisse, 2005.

Site Internet

Dictionnaire historique de la Suisse