Une explosion fait 26 morts dans le canton de Vaud

«La ville de Lausanne et tout le littoral du Léman étaient mis en émoi, hier vers 4 ½ heures de l’après-midi, par le bruit d’une formidable explosion suivie de détonations répétées qui ont jeté l’effroi dans la population. On ne tardait pas à apprendre que l’arsenal de Morges était en feu.

Voici ce qu’on raconte sur l’origine de cette effrayante catastrophe:

Des soldats français étaient occupés dans un des locaux dépendant de l’arsenal à extraire le plomb des cartouches, l’un d’eux aurait gratté du fulminate des capsules, il n’en a pas fallu davantage pour provoquer l’embrasement du local et la mort de tous ceux qui n’ont pu se sauver à temps ou trouver un abri». [Le Nouvelliste Vaudois, 3 mars 1871]

Crédits de l’image de couverture: © D. Jaquet / CC BY-SA 4.0

Le repère bleu indique la situation géographique de Morges

SOS ville en détresse

En ce funeste jour du 2 mars 1871, la panique saisit Morges. Il est 16 h 30. Une explosion hors du commun a lieu dans l’arsenal, une annexe du château construite quelques décennies plus tôt. D’une rare violence, elle fait voler des débris jusqu’à l’autre bout de la ville. Les tuiles des maisons voisines tournoient dans les airs avant de se briser au sol. Le château lui-même a beaucoup souffert. Il se dégage une atmosphère de fin du monde, tout du moins a-t-on le sentiment d’être pris au piège sur un champ de bataille.

Alors que des détonations se font encore entendre, des mères épouvantées partent à la recherche de leurs enfants: sont-ils seulement encore en vie? Comment le savoir? Toute la population s’agite dans les rues. Terrifiés par l’immense brasier qui obscurcit l’horizon, de nombreux habitants fuient. 

«Préverenges [un village voisin de Morges] était encombré de femmes affolées et d’enfants en larmes», annonce un journal de façon grandiloquente. «Le monde se sauve à Lausanne», rapporte un autre. D’ailleurs, depuis le chef-lieu du canton, on aperçoit un nuage noir au-dessus du lac. L’incendie est visible loin à la ronde. D’abord indomptable, le feu sera finalement maîtrisé dans la nuit.

Le château de Morges après l’explosion de 1871 © D. Jaquet / CC-BY-SA-4.0

La foule entre en scène

Dès le lendemain, Morges voit affluer une foule considérable, informée de l’événement par la presse ou la rumeur populaire. Voilà déjà plusieurs années que des lignes ferroviaires relient la petite ville à Lausanne, Genève et Yverdon, ce qui facilite les voyages. Le train permet à ces visiteurs de venir constater l’étendue des dégâts de leurs propres yeux.

Curiosité malsaine? Replaçons-nous dans le contexte de l’époque: les images ne sont pas aussi abondantes qu’en notre début de XXIe siècle (et c’est un doux euphémisme). Pas de reportage télévisé pour assister en direct à la catastrophe, comme ce fut le cas lors de l’incendie de Notre-Dame de Paris. Se déplacer est alors le meilleur moyen d’observer le désastre.

Le dimanche 5 mars, le journal L’Estafette rend hommage au courage de certains individus: «Si la ville n’a pas brûlé et si l’on n’a pas à déplorer de plus grandes pertes encore, cela tient d’abord à l’absence du vent, puis au dévouement dont on fait preuve plusieurs habitants de la contrée et surtout les soldats français. Nous en avons vu qui s’attelaient à des caissons déjà en feu et les traînaient jusque dans le lac, d’autres… mais il serait trop long d’énumérer ici tous les beaux traits dont nous avons été les témoins, notre reconnaissance saura atteindre ceux qui la méritent».

Ce jour-là, Morges est à nouveau submergée par la foule. Cette fois, c’est pour rendre hommage aux morts, à l’occasion des funérailles. Le moment est solennel. Autorités cantonales, officiers, pompiers et soldats français prennent part à la cérémonie. On rapporte que le cimetière fut trop petit pour accueillir toutes les personnes présentes.

Des réfugiés en Suisse

Mais que faisaient donc des soldats français à Morges, en cet hiver 1871? Un mois plus tôt, à la fin de la guerre franco-allemande, plus de 87’000 hommes de l’armée de l’Est obtiennent l’asile en Suisse, après avoir échappé de justesse au massacre. Surnommés les «Bourbakis», du nom de leur général, ils pénètrent sur le sol helvétique en passant les frontières des Verrières, de Vallorbe ou encore de la Vallée de Joux.

Le Conseil fédéral décide de répartir ces soldats français dans tous les cantons. 780 d’entre eux trouvent refuge à Morges. D’ailleurs, les victimes de l’explosion (26 au total) sont pour la plupart des Bourbakis. C’est un sinistre coup du sort qui les a frappés, puisqu’ils auraient dû regagner la France quelques jours seulement après le tragique événement.

Le port et le château de Morges, vers 1910 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Que s’est-il passé au juste?

Le 5 mars déjà, le Journal de Vevey tente de faire la lumière sur toute cette affaire: «L’incendie a pris dans les entrepôts qui se trouvent dans la cour nord-ouest de l’Arsenal, et dans lesquels on triait les munitions françaises. On mettait celles-ci en paquet, puis en caisse: il paraît que c’est dans cette dernière opération, en plantant un clou, qu’une cartouche a éclaté et a mis le feu à la caisse. Les ouvriers occupés à ce travail ont été tués du coup et leurs membres calcinés, dispersés de tous côtés.

La grande explosion qui a brisé les vitres de toutes les maisons de Morges a été produite par l’incendie de deux mille caisses de poudre qui, par un bonheur providentiel, étaient en plein air, au milieu de la cour de l’Arsenal».

Morges n’a donc pas été le théâtre d’un attentat. Derrière le désastre, nulle œuvre d’un individu dérangé. Aujourd’hui, nous savons qu’il s’agissait bel et bien d’un accident. Les soldats étaient en train de désamorcer des munitions quand l’une d’elles a explosé. Non loin du château, dans le parc de l’Indépendance, un monument rend hommage aux morts du 2 mars 1871. Allez y faire un tour sans craindre d’être accablé par la mélancolie. L’endroit est envoûtant. Votre regard se perdra dans les eaux du Léman, où reposent peut-être toujours des munitions jetées à la hâte, il y a de cela près d’un siècle et demi.

Monument aux victimes de l’explosion

Alerte enlèvement d’armes

Oh, avant de se quitter, laissez-moi vous raconter une dernière anecdote. Quelques jours après l’explosion, les journaux vaudois font paraître une annonce rédigée par le directeur de l’arsenal. Son contenu est tout à fait insolite! Jugez plutôt:

«Le public est prévenu que beaucoup de personnes profitant du malheur arrivé à l’arsenal de Morges, ont enlevé des objets de toute nature, et surtout des projectiles. Ces derniers étant chargés en grande partie, le directeur de l’arsenal prévient les détenteurs qu’ils courent de grands dangers, aussi il invite toute personne ayant en sa possession quelque objet, à le réintégrer à l’arsenal dans le plus bref délai».

Qui sait, peut-être que des munitions volées par un ancêtre farceur prennent encore la poussière dans votre cave? Dans ce cas-là, eh bien… envoyez-moi une photo du butin en n’oubliant pas de me la dédicacer (et appelez un démineur!)

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Bibliographie

Ouvrages

BISSEGGER, Paul, La ville de Morges, Bâle : Wiese, 1998.

BISSEGGER, Paul et RAPIN, Raymond, Le château de Morges, Berne : Société d’histoire de l’art en Suisse, 1986.

CURTAT, Robert, Morges : sept siècles d’histoire vivante, 1286-1986, Denges et Lausanne : Au Verseau, 1986.

GERVASI, Salvatore et LONGCHAMP, Jacques, Morges, traces d’un passé présent, [Morges] : [s. n.], 2007.

Presse

Feuille d’Avis du Cercle de Ste-Croix, district de Grandson, 4 mars 1871

Journal de Vevey, 5 mars 1871

Journal et Feuille d’Avis d’Yverdon et du district de Grandson, 4 mars 1871

La Revue, 4 mars 1871

Le Nouvelliste Vaudois, 3-11 mars 1871

L’Estafette, 4 mars 1871

Sites Internet

Château de Morges

Dictionnaire historique de la Suisse