Crise climatique: une année sans été pour la Suisse

Nous sommes en avril 1815, à l’autre bout du monde, et plus précisément sur l’île indonésienne de Sumbawa. Le Tambora entre en éruption. Au milieu du mois, tous les villages situés dans la région de ce volcan sont rayés de la carte, faisant des dizaines de milliers de morts. Une catastrophe naturelle d’une force incroyable. D’immenses nuages de cendres sont projetés vers le ciel. L’horizon s’obscurcit à des centaines de kilomètres à la ronde.

Voilà qui n’est que le début d’une longue succession de catastrophes dont l’origine s’explique en grande partie par l’intensité extrême de l’éruption volcanique. La Suisse, ce petit pays pauvre d’Europe occidentale, ne sera pas épargnée. Faim, misère et crainte du lendemain deviendront bientôt le lot quotidien d’une bonne partie de la population.

Le Tambora de nos jours
Situation géographique du Tambora

En effet, ce cataclysme a eu des conséquences climatiques sans précédent dans toute l’histoire moderne. Durant les années 1810, un refroidissement global d’un degré au-dessous des normales mondiales s’est produit. Un seul petit degré qui a suffi à secouer la planète et à affamer une partie de l’humanité.

Un volcan? Quel volcan?

Pourtant, l’éruption du Tambora elle-même passe presque inaperçue dans l’Europe de 1815: on en ressentira les effets sans en connaître la cause. Il faut dire que l’on a d’autres chats à fouetter. Napoléon fait un dernier tour de piste et les guerres ont déjà ravagé le continent. Et puis, les moyens de communication sont encore limités. Si la catastrophe avait eu lieu aujourd’hui, nul doute que l’écho médiatique aurait été immense.

Prenons le cas de l’Eyjafjallajökull (la prononciation de ce doux nom? Joker). Lorsque ce volcan islandais entre en éruption au cours de l’année 2010, il fait les gros titres de toute la presse internationale et le bonheur des chaînes d’information en continu. Vous souvenez-vous des images de ces hordes de touristes bloquées dans les aéroports? Pourtant, à côté du Tambora, l’Eyjafjallajökull n’a été en réalité qu’un joyeux feu de camp pour promeneurs du dimanche.

Le volcan Eyjafjallajökull en 2010 © Árni Friðriksson

Un temps épouvantable

Revenons donc à notre volcan du XIXe siècle. Vous n’en pouvez plus du froid qui règne en ce printemps 2019? On a connu pire: la moyenne des températures de l’été 1816, en Suisse, n’a pas dépassé les 14 degrés, à cause des effets du Tambora. Cette année-là, les nuages refusent de se retirer pour laisser le soleil réchauffer la terre. Dans les Alpes, la neige ne fond guère, et des avalanches continuent à faire valser la neige jusqu’à la fin de l’été.

En plaine, il pleut. Beaucoup. Des trombes d’eau inondent le pays, tant et si bien que le Léman déborde et transforme Genève en marécage. Tempête et inondations. Enfer et damnation. Ce n’est donc pas un hasard si 1816 est surnommé «l’année sans été» par les historiens.

Certes, les touristes fortunés en quête du dépaysement helvétique sont mécontents de ce temps tout à fait défavorable. Mais il faut bien admettre que leurs préoccupations paraissent bien dérisoires en regard du véritable désastre auquel sont confrontés les autochtones eux-mêmes. Les basses températures et les pluies abondantes conduisent à de piètres récoltes. Rien ne pousse. Les céréales sont noyées. Le spectre de la famine rôde.

Pour couronner le tout, et aussi incroyable que cela puisse paraître, le lien de causalité entre l’éruption du Tambora et les intenses perturbations climatiques est inconnu à l’époque, nimbant ces conditions extrêmes d’un épais mystère. Est-ce un châtiment divin? Certains en sont persuadés. Puisque la science ne permet pas encore d’expliquer ce phénomène naturel, la religion essaie d’apporter des réponses. En Suisse, par exemple, de grandes prières se tiendront pour tenter de contrer les effets des éléments qui se déchaînent. Inutile de dire que leur succès sera bien maigre.

Des inondations apocalyptiques

Au début du XIXe siècle, la Confédération est encore pauvre et ses habitants dépendent souvent d’une agriculture de subsistance. Une mauvaise récolte signifie donc bien plus qu’une perte économique: si le pain et les pommes de terre viennent à manquer, la faim guette.

Quoi de mieux pour comprendre l’état de la Suisse au cours de cette sombre période qu’un compte-rendu d’époque? Voici ce que rapporte par exemple la Gazette de Lausanne du 23 août 1816: «le gouvernement de Berne […] vient d’appeler la bienfaisance de ses ressortissants sur les victimes des inondations qui ont eu lieu dans ce canton et de la disette qui en a été la suite, en ordonnant qu’à la prochaine solennité du Jeûne, une collecte générale serait levée en leur faveur dans la capitale et dans tout le pays.

Cette calamité a particulièrement frappé les bailliages de Cerlier, de Nidau et de Buren, et il est difficile d’exprimer la détresse à laquelle leurs habitants ont été réduits. Les trois lacs de Neuchâtel, de Morat et de Bienne ont été confondus en un seul. Dans plusieurs endroits, les eaux se sont élevées de 8 à 11 pieds [1 pied est égal à environ 30 cm] au-dessus de leur niveau ordinaire. Quinze à seize mille arpents [plus de 55 km2, c’est-à-dire la superficie des villes de Lausanne et Genève réunies] de terrain ont été submergés et leur produit totalement perdu, au moins pour cette année.»

La Suisse confrontée à une crise humanitaire

Du côté de la Suisse romande toutefois, malgré un manque de nourriture, la population n’a pas à craindre pour sa vie. Les gouvernements s’organisent pour importer des denrées et éviter le pire. Des émeutes éclatent tout de même, comme à Genève.

En revanche, dans l’est du pays, la situation est d’une autre ampleur. Les plus pauvres sont condamnés à manger des immondices ou de l’herbe. Mais les mauvaises récoltes ne sont pas les seules responsables de cette urgence humanitaire: en raison du développement des machines mécaniques, bon nombre de personnes ont perdu leur emploi à cette période.

Privées d’un revenu, elles ne peuvent pas faire face à l’augmentation du prix des denrées alimentaires, orchestré par des spéculateurs appâtés par le gain et peu soucieux du sort réservé aux plus faibles. Dans le canton de Saint-Gall, ce sont par exemple 5000 personnes qui mourront de faim en 1817, alors qu’elles n’ont plus les moyens de s’acheter à manger. Dans l’ensemble de la Suisse, il y a eu cette année-là en moyenne davantage de décès que de naissances.

Et puis, les extrémités les plus sordides se produisent aussi. Certains parents tuent leurs enfants pour leur éviter une longue et terrifiante agonie. D’innombrables mendiants tendent la main dans l’espoir de recevoir un morceau de pain. Quelques-uns volent de quoi survivre un jour ou deux. Les gouvernements cantonaux se montrent impitoyables et condamnent sévèrement de tels actes, en faisant parfois usage de la peine de mort.

Bye bye la Suisse

Depuis le XVIe siècle au moins, de nombreux Confédérés prennent la décision de quitter leur patrie pour aller s’établir ailleurs, que ce soit pour subir les aléas de la fortune dans une armée étrangère, servir au sein d’une riche famille ou survivre en exploitant un domaine agricole à l’autre bout de l’Europe. Ont-ils d’autres choix? Rester au pays revient bien souvent à devoir mener une existence misérable.

Au cours des années 1816-1817, des Suisses sont à leur tour contraints de quitter leur région pour gagner de lointaines contrées. Certains cherchent à fuir la disette qui sévit. Parmi eux, un groupe de deux mille individus, dont près de la moitié est d’origine fribourgeoise. Ils traversent l’océan dans des conditions affreuses. Plusieurs centaines de ces émigrés y laissent la vie. Les rescapés débarquent au Brésil et fondent la ville de Nova Friburgo. La Suisse, avant d’avoir été une terre prospère, était donc bel et bien un pays pauvre qui ne pouvait offrir de perspectives à tous ses habitants.

Nova Friburgo dans les années 1830. Peinture de Johann Jacob Steinmann

Heureusement, la situation finit par s’arranger. En 1817, on fait de bonnes récoltes. Le pire est derrière.

Vous reprendrez bien un peu de lecture?

Si vous souhaitez en apprendre davantage sur les conséquences de l’éruption du Tambora, je vous conseille vivement la lecture de l’ouvrage de Gillen D’Arcy Wood, cité dans la bibliographie en bas de page. L’idée de cet article a d’ailleurs germé grâce à lui.

C’est par un jour pluvieux (un petit air de 1816?) que le hasard m’a conduit dans une librairie de La Chaux-de-Fonds, où je suis tombé sur ce livre absolument passionnant. Saviez-vous par exemple que plusieurs chefs-d’œuvre de la littérature européenne ont vu le jour en raison de «l’année sans été», qui plus est à Genève? N’attendez plus pour dévorer cet ouvrage!

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Bibliographie

D’ARCY WOOD, Gillen, L’année sans été. Tambora, 1816. Le volcan qui a changé le cours de l’histoire, Paris, La Découverte, 2016.

Dictionnaire historique de la Suisse: www.hls-dhs-dss.ch

Gazette de Lausanne, 23 août 1816.

24heures, 18 mars 2012.