Ce butin tombé dans l’oubli après le pillage du siècle

Vous ne voyez que lui. Partout. Peu importe que vous vous trouviez sur la place de la gare ou dans les rues anciennes: en levant la tête, vous apercevez son imposante silhouette. Il semble régner en maître absolu sur la ville qui s’étend à ses pieds. Depuis le début du XIIIe siècle, ses quatre tourelles se dressent vers le ciel, droites comme des soldates au garde-à-vous. Vous seriez bien en peine de détourner votre regard, un peu intimidé que vous êtes. Hypnotique, le château de Thoune l’est à coup sûr. Et n’avez-vous pas la curieuse impression qu’il a lui aussi remarqué votre présence? Big castle is watching you.

Mais rassurez-vous. Au fond, il ne vous veut aucun mal, lui qui s’élève sagement non loin des rives du lac de Thoune, dans le sud du canton de Berne. Son seul désir, c’est de vous révéler deux ou trois des trésors qu’il a l’honneur de conserver entre ses murs. En route donc pour un petit aperçu des pépites présentées dans le donjon, dans une exposition au carrefour de l’histoire européenne et du passé régional (informations pratiques: www.schlossthun.ch).

Château de Thoune

Château de Thoune

Le pillage du siècle

Commençons par faire un bond de cinq siècles en arrière, en plein Moyen Âge. Au début des années 1470, le canton de Berne est un acteur politique majeur, impatient de poursuivre ses exploits militaires. Rien ne semble pouvoir arrêter sa poussée vers l’ouest. En 1475, avec l’aide de ses alliés, il part à la conquête du pays de Vaud. Ce dernier est alors une possession de la Savoie… et un partenaire du puissant État bourguignon, immense territoire qui s’étend jusqu’à la mer du Nord. Imprévisible, le triomphe est pourtant total pour Berne et ses alliés. Ils parviennent à s’emparer de 16 villes et de 43 châteaux. Excusez du peu.

Charles le Téméraire, le très cultivé duc de Bourgogne, n’entend toutefois pas laisser ces bruyants Confédérés se moquer de lui bien longtemps. « Pour qui se prennent donc ces sauvages descendus des montagnes? », vocifère-t-il peut-être. Il compte leur infliger la raclée du siècle et les remettre à leur place. Malheureusement pour lui, lors de la célèbre bataille de Grandson qui se déroule en 1476, les Bourguignons ne parviennent pas à avoir le dessus. Déstabilisés, ils prennent finalement la fuite, sans avoir le temps d’emporter leurs affaires. Voilà qui jette une ombre au tableau prestigieux de ce cher Charles…

Les Confédérés ricanent grassement et mettent la main sur un trésor d’une valeur inestimable: bijoux, reliquaires, livres, tentes, armes… Ce déluge de richesses leur donne la fièvre. On pourrait même craindre qu’ils aient perdu la raison. Certains n’hésitent en effet pas à voler des objets pour les revendre au plus offrant.

Quant aux Thounois présents dans les rangs bernois, ils rapporteront fièrement une partie du magot chez eux. La pièce maîtresse de leur butin? Une somptueuse tapisserie. On ne tarde pas à l’exposer dans l’église de la ville. Oh, et notre Charles le Téméraire? Il sera finalement tué en 1477. Snif.

Temple de Thoune

Temple de Thoune

A bas les statues et les images!

Quelques décennies plus tard, le vent de la Réforme souffle dans la région et s’impose définitivement en 1528. Les partisans de la foi nouvelle veulent mettre un terme aux excès des institutions religieuses et accorder une place centrale aux Saintes Écritures. A cette époque, quiconque jette un œil dans une église se rend aussitôt à l’évidence: le deuxième des dix commandements donnés par Dieu à Moïse n’est que très relativement respecté. « Tu ne te feras point d’image taillée », nous dit le texte. Et malgré tout, un nombre incalculable de sculptures et de tableaux s’entassent dans les chapelles et les cathédrales.

Les réformateurs veulent en finir avec les représentations de personnages religieux, qu’ils jugent contraires à la Bible. Ainsi soit-il! On réduit en miettes des milliers d’objets liturgiques, de reliques précieuses, de statues. On badigeonne d’innombrables peintures. Que tous reposent en paix dans le paradis des œuvres saccagées.

La tapisserie bourguignonne est quant à elle déposée dans l’hôtel de ville de Thoune, en même temps que deux antependiums. Antepenquoi? Ce sont des pièces de tissu qui servent à décorer l’autel d’une église. Dans le cas présent, elles ont eu une chance folle: les Thounois ont cru par erreur qu’il s’agissait d’une partie du trésor volé au duc de Bourgogne.

Bien que les objets représentent des personnages religieux, ils ont donc échappé à une destruction certaine. Un petit miracle en soi, qui s’explique sans doute par la volonté de conserver des trophées militaires. Le destin d’une œuvre d’art se joue parfois à bien peu de chose… En l’occurrence, remercions la mauvaise mémoire de nos bons Thounois d’alors.

Tapisserie bourguignonne

Aperçu de la tapisserie bourguignonne

Retour à la lumière

Au premier étage, vous aurez la chance de contempler la tapisserie bourguignonne et les deux antependiums, retrouvés par hasard dans un placard en 1883, après un long séjour dans les oubliettes de l’histoire. L’un d’eux, vieux de 700 ans, est une pièce tout à fait exceptionnelle.

On peut y voir Saint-Maurice, le célèbre martyr tué pour sa foi chrétienne à Agaune (aujourd’hui Saint-Maurice, en Valais), vers l’an 300. Il est entouré des symboles des quatre évangélistes: l’ange pour Matthieu, le lion pour Marc, le taureau pour Luc et l’aigle pour Jean.

Tapisserie de Saint-Maurice

Saint-Maurice et les quatre évangélistes

Mais ce ne sont pas là les seules merveilles qui peuplent les étages du château du Thoune. Et je ne parle pas ici des fantômes qui, dit-on, s’aventurent parfois dans les escaliers. Lors de votre visite, vous aurez par exemple l’occasion de fouler le sol de la grande salle, où les poutres du plafond peuvent se targuer d’être plus anciennes encore que la charpente de Notre-Dame de Paris, hélas disparue dans le récent incendie. Grâce à une expertise scientifique, nous savons que les arbres nécessaires à leur réalisation ont été coupés au cours de l’hiver 1199-1200. Qui dit mieux?

D’une époque à l’autre

Et puis, une fois dans les tourelles, vous profiterez d’un coup d’œil exceptionnel sur le centre historique et les Alpes. L’espace d’un instant, vous aurez bel et bien le sentiment d’être à votre tour le maître (ou la maîtresse!) des lieux. En laissant votre regard se perdre à l’horizon, vous vous demanderez peut-être à quoi pouvait bien ressembler Thoune lors de la construction du château.

Une chose est sûre: la ville a bien changé. Au cours du XIXe siècle, elle devient un haut lieu du tourisme, en jouant le rôle de porte d’entrée sur l’Oberland bernois. Les hôtels se multiplient. Depuis Thoune, les voyageurs en quête des Alpes tant vantées par l’industrie touristique peuvent gagner Interlaken en bateau, puis par le chemin de fer dès les années 1890.

De cette époque frénétique, il reste d’élégantes demeures. Et un panorama réalisé entre 1809 et 1814: il s’agit d’une immense peinture circulaire, longue de 38 mètres, qui offre une vue à 360 degrés de la Thoune de cette époque (informations pratiques: www.thun-panorama.ch). Une fois encore, vous remonterez le temps.

Et vous, avez-vous des conseils à donner à ceux qui souhaiteraient découvrir la ville de Thoune?

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Situation géographique de Thoune

Situation géographique de Thoune

Château de Thoune

Château de Thoune © Pixabay

Bibliographie

BÄHLER, Anna et SCHWEIZER, Jürg, Le château de Thoune, Berne: Société d’histoire de l’art suisse, 2008.

Dictionnaire historique de la Suisse: www.hls-dhs-dss.ch