Mais qui donc a eu cette idée folle de construire trois châteaux dans la même ville?

Si vous pensez au Tessin, il y a fort à parier que certaines images vous viennent spontanément à l’esprit. Les palmiers qui bordent des lacs fabuleux. Des vallées creusées par des rivières à l’eau cristalline. De petits villages enchanteurs, où le temps aurait été suspendu. Mais le Tessin, c’est aussi un patrimoine architectural exceptionnel. Je vous emmène donc aujourd’hui à Bellinzone, le chef-lieu du seul canton dont l’unique langue officielle est l’italien. Notre guide du jour, Paolo Germann, nous livre les secrets de sa ville.

Gare de Bellinzone

Gare de Bellinzone, vers 1930-1940 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Si vous gagnez Bellinzone en train, vous emprunterez la «Viale Stazione» pour rejoindre le centre historique. Cette rue, aménagée dans les années 1870 (dans la foulée des travaux de construction de la gare) a pour particularité d’avoir été longtemps appelée «Boulevard de la Gare», par les Tessinois eux-mêmes. Cela vous étonne-t-il? A la fin du XIXe siècle, le français est encore la langue internationale par excellence, celle qui sert aux échanges diplomatiques, culturels, économiques et scientifiques. Il est chic de l’utiliser en société, et plus encore dans les hautes sphères. Paris n’est-elle alors pas le centre de la France, et la France le centre d’une grande partie du monde?

Viale della Stazione (Bellinzona)

Le Boulevard de la Gare, dans les années 1910 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Au Tessin, le français a depuis longtemps un statut particulier. De l’aveu du guide qui m’accompagne, il est perçu comme «la langue des autres Latins de Suisse», celle des Romands qui, eux aussi, doivent faire valoir leurs droits linguistiques face à la majorité alémanique. Ici, le français est la première langue «étrangère» apprise par les écoliers. Que vous demandiez votre chemin dans un italien hésitant ou que vous achetiez un journal francophone dans un kiosque, votre interlocuteur se fera un plaisir de vous parler en français. Les Tessinois sont bien méritants, si l’on considère la place presque inexistante que les écoles romandes accordent à leur langue…

Collégiale de Bellinzone

Collégiale de Bellinzone, dans les années 1930-1940 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Vous arriverez bientôt sur la place de la Collégiale, que vous reconnaîtrez à sa superbe façade de style Renaissance. Au début du XVIe siècle, une église tombée en ruine se trouve à cet emplacement. Les autorités de la ville décident de construire un nouvel édifice et chargent Tomaso Rodari de mener à bien le projet. Celui-ci s’exécute, prépare des plans et lance les travaux en 1515. Et voilà que l’on découvre que l’ancienne église n’a pas de fondations! A moins de mettre la stabilité de la collégiale en péril, tout est à recommencer. Pour la petite histoire, rappelons-nous qu’un autre édifice souffre d’instabilité à cette époque: la Confédération, qui perd une bataille décisive à Marignan…

Trois ans plus tard, le chantier peut reprendre et s’achève en 1534. A l’époque, l’Eglise et le pouvoir politique sont intimement liés (mais est-il bien nécessaire de le préciser?). La ville a donc financé la construction de la Collégiale, grâce aux bénéfices réalisés par le transport du bois sur le Tessin (le fleuve qui traverse la région), en direction de l’Italie.

Collégiale de Bellinzone

Aperçu de l’intérieur de la Collégiale

Poursuivons notre visite jusqu’au Palais des Ursulines, siège du parlement cantonal. Jadis un couvent, il est transformé entre 1848 et 1851 afin de se voir attribuer sa fonction actuelle. Suspendu au balcon, le drapeau tessinois se remarque d’emblée. Mais savez-vous pourquoi il est rouge et bleu? Comme toujours dans ce genre d’affaires (cliquez ici pour découvrir l’origine du drapeau suisse), il existe plusieurs hypothèses.

Il semblerait que la plus probable soit la suivante: il s’agirait d’un hommage rendu à Napoléon, puisque ce dernier a permis au Tessin (grâce à l’Acte de Médiation) de devenir un canton indépendant, après avoir été un assemblage de territoires sous domination alémanique. En effet, les couleurs de Paris sont également le rouge et le bleu.

Pour l’anecdote, sachez que, jusqu’à une décision prise en 1878 et effective trois ans plus tard, le chef-lieu du Tessin change tous les six ans, selon un système de rotation entre Lugano, Locarno et Bellinzone. Pourquoi donc? Il s’agit alors de favoriser la cohésion entre les villes, qui refusent de laisser la place tant convoitée à l’une de leurs rivales.

Palais des Ursulines (Bellinzone)

Palais du Gouvernement

Il est maintenant temps d’aller à la découverte des châteaux. La ville en recense trois. Ces constructions tout à fait remarquables sont inscrites au Patrimoine mondial de l’UNESCO depuis l’an 2000: il s’agit du «seul exemple encore visible sur tout l’arc alpin d’architecture militaire médiévale qui se compose de plusieurs châteaux».

La présence d’un tel patrimoine s’explique par la position géographique de Bellinzone. La ville est un passage obligé pour qui souhaite relier le nord de l’Italie aux régions septentrionales de l’Europe. Celui qui domine la région maîtrise donc également une bonne partie de l’économie alpine, notamment le commerce de la soie, du poivre ou du sel.

Le plus ancien château (et peut-être le plus représenté sur les brochures touristiques) est le Castelgrande: les éléments les plus anciens que l’on peut y voir datent du XIIIe siècle, même si la colline qu’il surplombe est habitée depuis le VIe millénaire avant notre ère.

Castelgrande de Bellinzone

Castelgrande, vers 1930 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Castelgrande de Bellinzone

Même point de vue, en 2018

Non loin du Castelgrande se trouve le château de Montebello, construit entre le XIIIe siècle et le XIVe siècle. Les deux forteresses ont d’ailleurs un rôle complémentaire, puisqu’elles permettent de verrouiller la vallée en cas d’invasion. «Contrairement à ce que certains touristes croient parfois, les deux châteaux ne s’envoyaient pas des coups de canon l’un l’autre», précise notre guide en riant.

La distance qui sépare les châteaux n’est d’ailleurs que de 400 mètres. Le cas est unique en Europe, ce qui en dit long sur l’importance stratégique de la région à la fin du Moyen Âge.

Château de Montebello (Bellinzone)

Le château de Montebello en 1946 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Montebello et Sasso Corbaro

Le château de Montebello, surplombant la Collégiale. En arrière-fond, notez la présence du château de Sasso Corbaro

Le dernier-né des châteaux de Bellinzone coiffe la vallée de son élégante silhouette. Après une décision prise par le duc de Milan, il est bâti en l’espace de six mois seulement, en l’an 1479. Il a pour tâche de surveiller la vallée et, en cas de menace, d’allumer un feu pour donner l’alerte. Ainsi, l’imminence du danger pouvait être transmise tout le long du lac Majeur, et jusqu’à Milan, grâce aux signaux donnés par l’allumage de feux le long d’un parcours déterminé (les amateurs du Seigneur des Anneaux voient bien de quoi il s’agit… Le Tessin, c’est donc la Terre du Milieu, sans Gollum et le Mordor ;)).

Château de Sasso Corbaro

Le château de Sasso Corbaro en 1946 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Château de Sasso Corbaro

Château de Sasso Corbaro en 1980 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Vingt ans plus tard, le 14 avril 1500, les habitants de Bellinzone finissent par se soumettre aux Confédérés. Dès lors, et jusqu’en 1798, la région est administrée par les cantons d’Uri, Schwyz et Unterwald. Chacun d’entre eux s’occupait de sa gestion à tour de rôle, pour une durée de deux ans. Durant toute cette période, Bellinzone n’a pas connu de transformation majeure, ni d’agrandissement. Au contraire, elle a même souffert de la nouvelle donne économique, puisque les Confédérés ponctionnent une partie des recettes fiscales, tout en contraignant la ville à entretenir les routes à ses frais.

Sachez que les châteaux de Bellinzone ont changé de nom sous l’occupation confédérée. Le Castelgrande devient le château d’Uri. Montebello s’appelle désormais le château de Schwytz. Sasso Corbaro, vous l’aurez deviné, est répertorié en tant que château d’Unterwald. Dominer signifie aussi se réapproprier le territoire et changer le nom de ses constructions les plus importantes…

Pour autant, les Tessinois ne sont pas rancuniers à l’égard des Alémaniques. Notre guide ajoute, avec une pointe d’humour: «nous avons bien entendu quelques divergences d’opinions, ce qui est dû à notre histoire et à nos spécificités culturelles. Ici, nous ne parlons pas de Röstigraben, mais de montagne de polenta».

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Eglise Saint-Roch

Eglise Saint-Roch

Hôtel de ville

Palazzo civico (Hôtel de ville)