Et si vous redécouvriez l’histoire de Lavaux?

Depuis Forel, votre voiture roule en direction de Grandvaux. Vous apercevez la tour de Gourze sur votre gauche, construite au Moyen Âge et qui permettait de surveiller toute la région. Soudain, la route descend. L’horizon s’élargit. Face à vous se présente un panorama de carte postale sur les eaux du Léman et les Alpes. Bientôt, vous vous retrouverez au beau milieu du vignoble de Lavaux, inscrit depuis 2007 au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

Grandvaux

Grandvaux en 1980 © © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Jeanne Corthay, directrice de l’Association Lavaux Patrimoine mondial, retrace avec nous les origines d’un lieu devenu un véritable symbole du canton de Vaud. A cette occasion, elle met aussi en lumière les enjeux auxquels se trouve confronté un vignoble en pleine mutation.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica: En arpentant les rues des villages de Lavaux et en se promenant dans les vignes, on aurait presque envie de croire au caractère intemporel de ce lieu enchanteur. On pourrait penser que le paysage n’a connu aucune transformation majeure depuis des siècles. Il s’agit pourtant bien d’une illusion n’est-ce pas?

Jeanne Corthay: En effet. Certes, on présume qu’il existait des vignes dans les environs de Pully et de Lausanne, à l’époque romaine déjà. Cela dit, l’histoire de Lavaux ne commence qu’au Moyen Âge. En 1079, l’empereur germanique Henri IV cède différents domaines de la région à l’évêque de Lausanne, notamment à Lutry, Chexbres et Corsier. Le siècle d’après, certaines abbayes cisterciennes (celles de Montheron, Haucrêt et Hauterive) obtiennent une partie de ces terres.

Alors que les pentes de Lavaux étaient entièrement recouvertes par d’épaisses forêts, les moines ont réalisé un travail colossal de défrichement. Ils ont peu à peu façonné le paysage, par la constitution progressive de terrasses artificielles. Tout ne s’arrête pourtant pas là: après les premiers épisodes de peste noire, au XIVe siècle, une importante immigration en provenance des Alpes permet de fournir une main d’œuvre nécessaire à l’entretien de la vigne.

Au milieu du XIXe siècle, certaines maladies viticoles venues d’Amérique, telles que le mildiou et le phylloxéra, affectent la région et causent de véritables ravages. Jusqu’alors, les vignerons étaient aussi des agriculteurs. Les terrasses de Lavaux présentaient un aspect bien différent de celui que nous lui connaissons. On y trouvait des vignes, mais aussi des champs ou des pâturages. Ce n’est qu’avec l’arrivée de maladies que les activités agricoles ont été abandonnées, afin de concentrer tous les efforts sur la vigne, qui exigeait davantage de soins. Voilà pourquoi nous contemplons aujourd’hui un paysage qui se caractérise par la monoculture de la vigne.

Par la suite, d’autres changements ont profondément modifié Lavaux. Pensons à la construction des lignes de chemin de fer ou à celle de l’autoroute dans les années 1970. Considérer que la région n’a connu aucune transformation est donc bel et bien une vision idéalisée.

Saint-Saphorin

Saint-Saphorin en 1978 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Et puis, Lavaux a été inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Racontez-nous cet épisode de son histoire.

En 2000, une interpellation a été déposée au Grand Conseil vaudois par Alain Parisod, alors député et syndic de Grandvaux. Quelques années plus tard, l’Association pour l’Inscription de Lavaux au Patrimoine mondial de l’UNESCO voit le jour. Son comité est présidé par Bernard Bovy, vigneron et ancien syndic de Chexbres. En moins d’un an, un dossier de candidature a été rédigé, dont peu de points ont par ailleurs été remis en question par l’UNESCO.

Puis, c’est à l’occasion de la 31e session du comité du Patrimoine mondial que devait se décider l’inscription ou non de Lavaux. La réunion se tenait à Christchurch, en Nouvelle-Zélande. Les personnes de la région impliquées dans la candidature se sont retrouvées au château de Montagny, à Lutry. Le comité avait pris du retard, l’attente était longue… et la tension à son comble. Un appel de Bernard Bovy, qui se trouvait pour sa part à Christchurch, a permis aux personnes présentes d’écouter en direct les discussions sur la candidature de Lavaux. Vous n’y croirez pas: au moment du verdict, la ligne a coupé.

Il a fallu attendre d’interminables minutes avant que la communication soit rétablie. On a alors pu entendre un cri de victoire depuis Christchurch. Le caractère universel et exceptionnel de Lavaux était reconnu, par une décision prise à l’autre bout du monde.

Riex

Riex en 1978 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Votre association a été fondée en 2014, quelques années après l’inscription de Lavaux au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Quels buts poursuit-elle?

Elle s’occupe de la gestion du site. Elle entreprend par exemple des mesures pour valoriser son patrimoine ou faire connaître Lavaux à une large échelle. Pour ce faire, elle place la médiation culturelle et la promotion touristique au centre de ses activités, dans le but de transmettre des connaissances à différents publics, qu’il s’agisse des habitants de la région, des écoliers ou encore des visiteurs.

Elle se caractérise par une gestion qui prend en compte tous les acteurs présents dans le vignoble. Des représentants des collectivités publiques et du monde viticole, touristique, culturel et académique siègent au comité. Nous avons à cœur de ne pas être enfermés dans une tour d’ivoire, mais de prendre en considération tous les points de vue dans le but de fédérer la population et les acteurs autour des intérêts de Lavaux.

Je suis personnellement très impliquée dans les missions de l’association, non seulement en ma qualité de directrice, mais aussi en tant que «produit du terroir». Je suis en effet née à Corseaux et j’ai grandi à Vevey.

Promotion touristique, disiez-vous. N’est-ce pas contradictoire de vouloir assurer la protection d’un vignoble tout en cherchant à attirer davantage de visiteurs? Pensons aux Alpes. Certaines communes, au nom de la croissance, transforment la montagne en gigantesque parc d’attractions, parfois de façon tout à fait dommageable. Lavaux ne risque-t-il pas la même chose, à plus ou moins long terme?

Absolument pas, dans la mesure où notre vision du développement place la sauvegarde de Lavaux au centre de ses préoccupations. Nous ne cherchons pas à attirer des masses de touristes incontrôlées. Bien au contraire, puisque nous optons pour une canalisation du nombre de visiteurs.

Nous avons en effet constaté que de nombreuses personnes ne viennent ici que pour consommer le paysage. Fascinées par la beauté du lieu, elles prennent quelques clichés des vignes et s’en vont aussitôt. Après l’inscription du site au Patrimoine mondial, nous avons par ailleurs estimé que l’augmentation de la fréquentation touristique s’était élevée à hauteur de 30 %. Nous observons aussi une utilisation toujours plus fréquente de nouveaux moyens de transport, comme les vélos électriques.

Par conséquent, nous cherchons à sensibiliser les visiteurs, par le biais de visites guidées, d’expositions, de conférences ou d’autres offres de médiation que nous proposons. Il s’agit d’autant d’occasions de mettre en avant la notion d’héritage culturel, de survoler l’histoire locale et de permettre des rencontres avec les vignerons. Sans eux, Lavaux ne serait pas Lavaux. Pour autant, leur métier ne cesse de se complexifier. Tandis que le prix du raisin a tendance à descendre, ils cherchent à diversifier leurs activités, ce qui explique le développement de l’œnotourisme.

Lavaux

Visite guidée en Lavaux © Aurélie Moullet

Je partage l’inquiétude de voir les vignes devenir un parc d’attractions. Certaines régions du monde, qui ont opté pour une croissance de plus en plus coupée du territoire, connaissent de regrettables évolutions. Pensons par exemple aux villages des Cinque Terre, en Italie. On y recensait 1000 hectares de vignes, il y a quelques années encore. Cette surface a été divisée par dix. De plus en plus d’habitants s’y reconvertissent dans le secteur touristique. Ce dernier peut apporter beaucoup, mais il doit être contrôlé. L’économie ne peut se fonder exclusivement sur cette activité.

N’oublions pas que le patrimoine est un véritable trésor. Nous devons veiller à le préserver et à le valoriser, de sorte à pouvoir le transmettre aux générations futures.

Quant à vous, chères lectrices et chers lecteurs, pourquoi ne pas profiter d’un dimanche pour vous balader dans les vignes de Lavaux? Peut-être entendrez-vous les murmures des moines défricheurs, revenus du fond des âges…

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Saint-Saphorin

Saint-Saphorin © MVT