Quelle est l’origine du drapeau suisse?

Il flotte devant les bâtiments officiels, les fermes et les villas, les sièges des grandes entreprises. On le brandit lors de la Coupe du monde de football ou durant les Jeux olympiques. Il orne les balcons à l’occasion de la fête nationale. Le commerce s’en est emparé: il sert de logo aux labels de l’agriculture de proximité ou d’illustration sur les cartes postales. Le drapeau suisse est omniprésent.

Aujourd’hui, beaucoup le perçoivent comme une garantie de qualité dès lors qu’il figure sur l’emballage d’un produit. La croix blanche sur fond rouge constitue en effet le symbole même de la Suisse et de toutes les valeurs qu’elle prétend incarner: neutralité, stabilité, efficacité.

Mais avant d’être transformée en enjeu économique, cette fameuse croix avait une fonction bien différente et, en un sens, tout à fait contradictoire avec celle qu’elle a désormais. Revenons sur la naissance du drapeau suisse et sur les grandes heures de sa longue histoire.

Premières apparitions de la croix fédérale

Tout commence dans la première moitié du XIVe siècle. Les conquêtes bernoises suscitent des inquiétudes à l’ouest. Une coalition s’organise pour tenter de mettre fin à l’appétit de ce voisin vorace, réunissant notamment Fribourg et l’évêque de Lausanne.

Certains ont écrit qu’il s’agit-là de la première alliance «romande», mais cette appellation constitue un anachronisme, dans la mesure où les territoires de la Suisse francophone actuelle ne sont pas membres de la Confédération à cette époque. Il faudra attendre un siècle et demi pour que Fribourg franchisse le pas. Cependant, quand on sait que ses élites adoptent alors l’allemand comme langue officielle (et ce jusqu’en 1798), il semble quelque peu approximatif de parler de Suisse romande.

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à notre croix. La coalition déclare la guerre à Berne en 1339. Le conflit ne tarde pas à éclater. Lors de la bataille dite de Laupen, des renforts en provenance des trois cantons primitifs et de Soleure viennent en aide à Berne. Un problème pratique se pose pourtant à ce moment-là: il n’existe pas de drapeau militaire commun entre les Confédérés. Le risque est donc grand de confondre les troupes ennemies avec les alliés. Il aurait été ennuyeux de trancher la gorge d’un soldat du même camp…

C’est alors que les Confédérés décident d’utiliser un signe de ralliement. Pour ce faire, ils se cousent une croix sur leur habit. Il s’agit d’un symbole distinctif qui leur permet de se reconnaître sur le champ de bataille. Apparemment, cette idée porte bonheur aux Bernois et à leurs alliés, puisqu’ils écrasent leurs adversaires en 1339. Toutefois, vous noterez que la croix n’est pas encore un drapeau à ce moment-là, mais un morceau de tissu fixé sur le vêtement militaire.

Bataille de Laupen

Guerre de Laupen de 1339 représentée dans la Chronique de Spiez de Diebold Schilling, 1485. La croix blanche est bien visible sur le vêtement des Confédérés et de leurs alliés.

Pourquoi la croix blanche? A vrai dire, plusieurs théories ont été mises en avant sans que l’on parvienne à trancher de façon définitive. Pour certains, il s’agirait de la croix du Christ. Pour d’autres, il faudrait y voir l’insigne de saint Maurice, martyr mort à Agaune (aujourd’hui connue sous le nom de Saint-Maurice, en Valais). Selon la tradition, une légion originaire de Thèbes, composée de chrétiens convertis, aurait été envoyée par l’empereur romain Maximien à Agaune, vers l’an 300.

Là-bas, les hommes composant la légion, ainsi que leur chef Maurice, auraient été tués pour n’avoir pas respecté les ordres. Ils auraient refusé d’offrir des sacrifices aux dieux païens, puisque ce geste serait entré en contradiction avec leur foi chrétienne.

Nous savons aujourd’hui que l’existence historique de ce massacre n’est de loin pas assurée. Malgré tout, le culte à saint Maurice se développe dans les cantons confédérés durant le Moyen Âge, ce qui expliquerait le choix de la croix blanche en guise de signe de ralliement à partir de la guerre de Laupen. Connaîtrons-nous un jour le fin mot de cette histoire? Peut-être. Pour l’heure, cette incertitude démontre sans doute la volonté de se référer au passé le plus reculé possible pour donner une légitimité historique à la Confédération et la souder autour d’un idéal chrétien.

Saint Maurice

Saint Maurice de Lucas Cranach l’Ancien, peint vers 1522-1525

Le Martyre de saint Maurice

Le Martyre de saint Maurice du Greco, peint à la fin du XVIe siècle

A partir du XVe siècle, la croix blanche figure sur le fanion fédéral, dont le fond est rouge. Ledit fanion, qui est une petit bannière triangulaire, est utilisé lorsque des troupes rassemblant des soldats issus de plusieurs cantons confédérés prennent les armes ensemble. En voici une illustration, tirée d’une chronique médiévale:

Chronique de Berne de Bendicht Tschachtlan

Bataille de Saint-Jacques sur la Birse, Chronique de Berne de Bendicht Tschachtlan, 1470. Le fanion fédéral est hissé entre les rangs des Confédérés, retranchés dans la ville fortifiée.

Par conséquent, le fanion fédéral ne doit pas être confondu avec une grande bannière. En effet, la Confédération ne forme alors qu’une alliance d’Etats, les cantons conservant leur souveraineté… et leurs drapeaux respectifs. Une croix blanche est parfois ajoutée sur ces derniers, en guise de symbole d’appartenance à la Confédération:

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Chronique de Spiez de Diebold Schilling, 1485

Dès le XVIe siècle, la croix blanche n’apparaît plus seulement lors de batailles. Elle devient l’emblème de la Confédération. Prenons un exemple: les cantons deviennent en 1547 les parrains de la princesse Claude, fille du roi de France Henri II. A cette occasion, ils font réaliser une médaille comportant une croix blanche qu’ils remettent à leur filleule.

Renouveau d’un symbole

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, la croix fédérale ne constitue pas un véritable drapeau national. En effet, comme nous l’avons vu, il s’agit avant tout d’un signe de reconnaissance militaire. Tout change avec la chute de l’Ancien Régime.

En 1798, la République helvétique voit le jour. A l’image de sa grande voisine française, elle se caractérise par un régime centralisateur. Les cantons perdent donc leur souveraineté et ne sont plus que des entités administratives sans pouvoirs particuliers. Dans ce contexte, la première bannière nationale apparaît:

Drapeau de la République helvétique

Aquarelle de Georg Leonhard Hartmann représentant un porte-drapeau saint-gallois tenant la bannière de la République helvétique

Le vert, couleur des révolutionnaires français, rend hommage à l’éphémère drapeau lémanique (plus de détails à ce sujet en cliquant ici), tandis que le jaune et le rouge se réfèrent aux couleurs des cantons primitifs. La bannière de la République helvétique puise donc à la fois son inspiration dans les idées nouvelles et dans l’ancienne Confédération. Mais une ancienne Confédération fantasmée: le XVIIIe siècle a en effet grandement idéalisé la démocratie des communautés rurales de Suisse centrale, ce qui explique peut-être en partie le choix des couleurs. Celles-ci seront bien vite abandonnées, puisque la République helvétique s’effondre en 1803. Les cantons retrouvent alors leurs drapeaux.

Avec l’entrée en vigueur du Pacte fédéral en 1815, chaque membre la Confédération se voit dans l’obligation d’incorporer la croix blanche à son drapeau militaire. Ainsi, si l’armée a un règlement commun, chaque canton conserve sa propre bannière de régiment, la croix étant le seul dénominateur commun.

Il faut attendre 1840 pour qu’un drapeau fédéral commun soit enfin adopté dans toute la Suisse. C’est au général Dufour* que nous le devons: il a en effet longuement insisté auprès de la Diète pour obtenir cette uniformisation. Un modèle est envoyé aux cantons le 11 octobre 1841, après des discussions sur l’épaisseur de la croix, que beaucoup jugent laide et non conforme à la forme traditionnellement utilisée:

Première drapeau fédéral

Modèle du premier drapeau fédéral, dessiné par Carl Stauffer

Malgré cette querelle esthétique, le drapeau fédéral apparaît véritablement à ce moment-là. S’il est aujourd’hui encore carré, c’est en raison de son origine militaire. Sous l’Ancien Régime, la plupart des bannières utilisées dans les armées épousent cette forme-là.

En 1848, la Constitution fédérale (qui consacre la naissance des institutions suisses modernes) reconnaît officiellement le drapeau rouge à croix blanche comme emblème de la Confédération. L’Assemblée fédérale fixe de façon précise en 1889 les dimensions de la croix de manière à en finir avec un débat (vieux d’un demi-siècle!) relatif à sa laideur supposée:

« Les armoiries de la Confédération consistent en une croix blanche, verticale et alésée, placée sur fond rouge et dont les branches, égales entre elles, sont d’un sixième plus longues que larges » [Arrêté fédéral du 12 décembre 1889]

Depuis quelques années, la nuance de rouge de la bannière fédérale (le «pantone 485 C») est fixée dans la Loi sur la protection des armoiries de la Suisse et des autres signes publics.

La question du drapeau suscite aujourd’hui encore des débats jusqu’au Parlement fédéral. En 2011, le Conseiller national Lorenzo Quadri, membre de la Ligue des Tessinois, dépose une motion visant à interdire d’afficher un étendard étranger, à moins qu’il ne soit accompagné d’un drapeau suisse. Aurait-il fallu coudre une croix blanche sur les maillots de football italiens ou allemands? L’histoire ne le dit pas et cette proposition est restée sans suite.

En 2014, une véritable polémique éclate lorsque le Zurichois Fabian Molina, alors président des Jeunes socialistes suisses, propose de laisser le drapeau fédéral au placard à l’occasion de la fête nationale et de lui préférer un drapeau pacifiste. Cette déclaration ne suscite pas de réel engouement. Bien au contraire, puisque l’homme politique reçoit même des menaces de mort.

Si elle est aujourd’hui le symbole d’une Suisse que l’on dit neutre, la croix blanche fut pourtant longtemps un emblème guerrier. Seul étendard national de forme carrée (si l’on excepte le Vatican), le drapeau de la Confédération correspond bien à un pays qui aime souvent se croire un peu différent de tous les autres.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica