Mais pourquoi donc Le Corbusier a-t-il marqué l’histoire de l’architecture?

Depuis quelques mois maintenant, le visage de Le Corbusier n’apparaît plus sur les billets de 10 francs. Voilà qu’il a cédé sa place à la main d’un chef d’orchestre, désireuse peut-être d’harmoniser le monde. N’est-ce pas là un bel hommage à ce natif de La Chaux-de-Fonds, dont l’œuvre -souvent incomprise- a largement contribué à révolutionner l’architecture?

En 2016, certaines des constructions parmi les plus emblématiques que nous devons à Le Corbusier ont été intégrées au Patrimoine mondial de l’UNESCO, au motif qu’elles constituaient une «contribution exceptionnelle au Mouvement Moderne». La Villa «Le Lac» fait partie de cette liste. Située sur le territoire de Corseaux, à quelques centaines de mètres seulement du siège de Nestlé, elle borde depuis près d’un siècle les eaux du Léman.

Villa «Le Lac»

© Yannis Amaudruz / FLC / ADAGP / ProLitteris, 2018

Devenue un musée en 2010, la Villa a trouvé en Patrick Moser un conservateur particulièrement sensible au travail de Le Corbusier. Mais l’homme n’est pas qu’un gardien. Il est aussi -et probablement avant tout- un passeur. Il revient pour nous sur l’histoire de la Villa «Le Lac». Non au travers d’une longue énumération de dates, mais par le biais d’une histoire qu’il parvient à rendre vivante, presque charnelle, tant il excelle dans l’art d’allier l’érudition à l’anecdote.

Historien de l’art, il a poussé les portes de la Villa un peu par hasard, alors qu’il était à la recherche d’une expérience au sein d’une collectivité publique, dans le but d’intégrer le MoMA de New York. «On cherchait une vieille dame pour accueillir les visiteurs. J’ai été engagé», glisse-t-il dans un sourire.

Il reprend ensuite son sérieux lorsqu’il s’efforce de déconstruire un mythe qui colle à l’image de Le Corbusier: «Beaucoup de légendes ont circulé sur son compte. Il aurait été austère, sérieux. Rien n’est plus faux. C’était un homme à la fois tendre et romantique. Vous en doutez? Un jour, Gil Pidoux, l’écrivain vaudois, a lu en public une lettre que Le Corbusier avait écrite à sa femme. Figurez-vous que les mots de l’architecte ont fait pleurer l’auditoire.» Le ton est donné.

Les constructions de l’architecte ne sont d’ailleurs pas épargnées par les jugements à l’emporte-pièce: «Il a fallu dix ans pour transformer la maison en musée. D’aucuns, considérant que le travail de Le Corbusier n’était pas doté d’une très grande valeur et qu’il ne s’agissait en somme que de blocs de béton sans intérêt, ont même suggéré de raser la Villa afin de libérer de l’espace pour un parking.»

Comment comprendre cette réputation peu reluisante? Tout part sans doute d’un malentendu. Ainsi, le natif de La Chaux-de-Fonds a proposé cinq nouveaux points pour aborder la construction:

  • le plan libre: la structure de l’habitation se caractérise désormais par l’absence de murs porteurs. Ainsi, toute paroi interne peut être ôtée sans que le bâtiment menace de s’écrouler;
  • la fenêtre en longueur: l’objectif de Le Corbusier est ici de faire entrer le paysage dans la maison, tout en abolissant les zones d’ombre;
Villa «Le Lac»

© Yannis Amaudruz / FLC / ADAGP / ProLitteris, 2018

  • le toit plat: cette nouveauté donne l’occasion de gagner de l’espace et d’aménager une terrasse ou un jardin sur le toit;
  • la façade libre: le procédé offre la possibilité d’installer des fenêtres en bandeau sur toute la longueur de la façade;
  • les pilotis: ils permettent de soulever la structure du sol pour en finir avec l’humidité, en donnant une allure aérienne à la construction.

Les trois premiers points se retrouvent dans l’architecture de la Villa «Le Lac». Construite en 1923-1924, elle a accueilli les parents de Le Corbusier, ce dernier voulant leur offrir un espace de vie fonctionnel et agréable: si le père n’y passera qu’un an avant de mourir, la mère y vivra jusqu’en 1960. La demeure ne se trouve pas au bord de l’eau par hasard: «de façon tout à fait contraire à la situation actuelle, les rives lacustres étaient à l’époque moins prisées que les terrains situés en hauteur, et donc avantageuses d’un point de vue économique. On craignait en effet les inondations et les épidémies», explique Patrick Moser.

Comme toute innovation, les propositions radicales de Le Corbusier ont été vécues par certains comme une véritable insulte au patrimoine bâti traditionnel: «lorsque la maison a été construite, certains représentants politiques de la région ont parlé de  »crime de lèse-nature »».

Quand on prend conscience que toute construction qui a vu le jour entre 1925 et 1970 doit quelque chose à la Villa «Le Lac», un tel jugement de valeur a de quoi faire sourire aujourd’hui, d’autant plus que l’architecte a toujours été soucieux d’intégrer ses bâtiments au paysage. La Villa a ainsi été peinte en vert. «Cela dit, de manière plus générale, la région se démarquait très clairement par une volonté d’ouvrir la porte à la modernité. Dans les années 1930, de nombreuses maisons à toit plat y ont vu le jour.»

Par ailleurs -et pour faire taire une autre légende-, Le Corbusier n’a pas révolutionné la façon de concevoir les habitations en faisant table du passé: «il était conscient de s’intégrer dans une continuité historique». La maison de Corseau en est un bon exemple, puisqu’elle contient par exemple un rebord de fenêtre conçu expressément pour l’exposition d’antiques poteries en provenance de Serbie.

Poteries de Serbie

© Yannis Amaudruz / FLC / ADAGP / ProLitteris, 2018

En somme, les constructions de Le Corbusier sont de véritables «machines à habiter», au sens le plus noble du terme: «L’architecte considérait qu’une maison devait faciliter l’existence. Il prenait toujours en considération les besoins des individus pour organiser les espaces. L’être humain était donc au centre de ses préoccupations».

Et Patrick Moser de poursuivre: «Nora, la chienne de la mère de Le Corbusier, a elle aussi bénéficié de la prévenance de l’architecte. A la fin des années 1920, seul un petit chemin bordait la propriété. L’animal aboyait alors volontiers les passants, mais son passe-temps favori a été mis à mal par la construction de la route cantonale, suivie de l’élévation d’un mur à côté de la maison. Le Corbusier a trouvé une solution pour Nora, sans doute ravie du résultat.» Jugez plutôt:

Villa «Le Lac»

© Yannis Amaudruz / FLC / ADAGP / ProLitteris, 2018

Intégration au paysage, continuité historique, démarche humaniste… Voilà quelques aspects de l’œuvre de Le Corbusier qui devraient rassurer les plus sceptiques. Pour autant, certains de ses détracteurs aiment à rappeler le projet architectural qu’il avait élaboré pour la ville de Paris. Il s’agissait de raser certains quartiers du centre pour permettre la construction d’immenses tours d’habitation.

A cette objection, Patrick Moser rétorque: «On ne peut penser à cette question en faisant fi du contexte historique. Au début du XXe siècle, les zones concernées sont insalubres, le dernier de cas de peste recensé à Paris ne remonte qu’à 1925. Le Corbusier était donc un moderne, au sens qu’il avait foi en l’avenir et qu’il construisait en ayant l’espoir d’un monde meilleur. Par ailleurs, il n’est pas juste de faire de Le Corbusier un ennemi de l’architecture ancienne. Le bâtiment qu’il préférait au monde n’était autre que le Parthénon.»

En flânant dans le jardin de la Villa, le visiteur aura tout le loisir de constater une fois encore le sens du détail de Le Corbusier. Une fenêtre creusée dans un pan de mur jouxtant le lac permet de contempler le paysage, comme s’il s’agissait d’un tableau de Ferdinand Hodler.

Villa «Le Lac»

© Yannis Amaudruz / FLC / ADAGP / ProLitteris, 2018

Sur le point de conclure l’entretien, j’ai encore demandé à Patrick Moser ce que représentait pour lui le patrimoine. «C’est ce qui nous permet de nous ancrer dans notre ici et notre maintenant. Nous sommes ce qui a été, nous sommes ce qui adviendra demain. Préserver le passé, c’est permettre un avenir meilleur. Voilà qui ferait un beau slogan politique», conclut-il amusé.

La Villa accueille chaque année entre 2’000 et 3’000 visiteurs, un millier de plus lorsqu’une exposition s’y déroule. En cas d’intérêt, sachez qu’il est possible d’y entrer sur demande. Vous trouverez toutes les informations pratiques en cliquant ici.

Le Corbusier ne figure certes plus sur les billets de banque, mais il mérite au moins que son œuvre soit placée à sa juste valeur. A votre tour, chères lectrices et chers lecteurs, de partir à la rencontre d’une architecture étonnante.

Villa «Le Lac»

Intérieur de la Villa © Yannis Amaudruz / FLC / ADAGP / ProLitteris, 2018

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica