Le peuple lacustre a-t-il vraiment existé?

Vous avez certainement déjà entendu parler de l’existence d’une prétendue «civilisation lacustre». Au cours de la préhistoire, des villages auraient été construits sur pilotis, afin de permettre à de petites communautés de vivre en sécurité sur les lacs de nos régions. Pour certains, ces Lacustres seraient même les lointains ancêtres des Suisses. Entre le mythe national et les faits établis, qu’en est-il réellement?

Laténium

Marc-Antoine Kaeser nous permet d’y voir plus clair sur les «sites palafittiques», comme on appelle aujourd’hui les stations lacustres. Directeur du Laténium, le plus grand musée archéologique de Suisse, il reviendra également sur les motifs qui ont conduit au classement de certains de ces vestiges au Patrimoine mondial de l’UNESCO, en 2011.

Commençons par revenir sur votre parcours. Pour quelle raison vous êtes-vous intéressé aux sites palafittiques?

Je bénéficie d’une formation en histoire contemporaine ainsi qu’en archéologie préhistorique. La thématique lacustre m’a ainsi permis de satisfaire ces deux intérêts-là. En effet, de mon point de vue d’archéologue, il s’agissait avant tout d’une question liée à l’histoire contemporaine, qui nuisait comme nous le verrons à la préservation et à la valorisation de sites absolument extraordinaires.

Depuis 2004, avec le 150ème anniversaire de la découverte des vestiges palafittiques, les choses ont beaucoup changé. Nous pouvons être satisfaits de la situation actuelle: j’ai le sentiment que nous avons réussi à ôter la gêne que les archéologues ressentaient à l’égard des sites lacustres, puisque ces derniers étaient profondément imbriqués dans des enjeux idéologiques, jusqu’à un passé récent.

Avant de poursuivre, une définition s’impose: qu’est-ce qu’un site palafittique?

En réalité, il n’existe pas de définition absolue. Il s’agit d’une catégorie forgée au cours de l’histoire récente pour désigner une réalité foisonnante du passé. Nous pouvons tout de même préciser que les sites palafittiques sont des villages situés autour de l’arc alpin, qui se caractérisent comme étant des implantations humaines en milieu humide. Battons en brèche une idée reçue: ces sites ne se retrouvent pas seulement au bord des lacs, mais aussi dans les marécages ou les marais.

De plus, les villages n’étaient pas construits de façon à vivre «sur le lac». Ils étaient souvent bâtis en retrait des étendues aquatiques. Les pilotis s’expliquent par le fait que le niveau des eaux fluctuaient en fonction des périodes de l’année: ils servaient donc à protéger les habitants de l’humidité du sol et des inondations.

Maison sur pilotis

Reconstitution d’une maison sur pilotis, près du Laténium

De tels villages ont existé dans l’arc alpin dès les années 4’400 et jusqu’en 750 avant Jésus-Christ. Quant à la taille de ces communautés, il est difficile d’établir des chiffres précis. En extrapolant les données à notre disposition, il apparaît que les plus gros villages devaient recenser environ 200 maisons, chacune abritant entre 8 et 10 personnes.

Ne perdons pas de vue que l’habitat palafittique n’est guère un phénomène continu. Il s’agit donc d’une manière de construire circonstancielle. Dès lors, il n’est pas tenable de considérer qu’il s’agit d’une civilisation, au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Des sites comparables se retrouvent par ailleurs à d’autres périodes de la préhistoire, dans diverses régions d’Europe: en Catalogne, en Lituanie ou encore en Pologne.

Comment expliquer l’apparition de sites palafittiques?

Nous observons que cette occupation survient lorsque les lacs se trouvent à un niveau plutôt bas. Un autre facteur joue également un rôle déterminant: la forte pression démographique. Ce ne sont là que des hypothèses, fondées notamment sur des comparaisons ethnographiques. En tout cas, le fait de construire des habitations en milieu humide ne relève pas nécessairement d’un choix positif pour les populations concernées.

Pourquoi les sites palafittiques ont-il été abandonnés dans nos régions, vers 750 avant Jésus-Christ?

A la fin de l’âge du Bronze, la prospérité règne dans l’arc alpin. Cette croissance se mesure par la façon dont les richesses sont alors dilapidées. Par exemple, les tombes de cette époque sont particulièrement fastueuses, ce qui est une façon d’éliminer une partie de la surproduction.

Une telle prospérité est possible par la fabrication d’objets de bronze, qui nécessite de faire venir de loin les matières premières (à savoir le cuivre et l’étain). Les populations alpines sont donc dépendantes de réseaux d’échanges à longue distance. Il suffit d’une crise pour que la sécurité des chemins commerciaux ne soit plus assurée, ce qui a pour conséquence première de nuire au négoce. Et c’est ce qui est arrivé: l’équilibre a fini par se rompre, en raison d’un bouleversement politico-économique, caractérisé par un effondrement des systèmes sociaux.

Au même moment, entre 800 et 750 avant Jésus-Christ, une crise climatique extrêmement importante est survenue, contribuant à la dégradation générale des conditions de vie. La rupture d’approvisionnement en matières premières a par ailleurs remis en cause les systèmes d’alliances. La démographie a ensuite fortement baissé, ce qui peut expliquer l’abandon des habitats littoraux.

Pourriez-vous revenir sur le contexte de la découverte et de l’étude des sites lacustres, dans la Suisse du XIXe siècle?

L’étude de la préhistoire n’existe pas encore au milieu du XIXe siècle. Quelques individus tentent bien sûr de démontrer l’existence d’êtres humains avant les premiers témoignages écrits, mais il s’agit encore de raisonnements un peu flous.

Une tendance survient alors, en provenance des pays du nord de l’Europe. La civilisation romaine ne s’y était pas imposée de façon aussi déterminante que dans les régions méridionales, ou alors plus tardivement. Une nouvelle spécialité propose à ce moment-là de s’occuper des sciences antiquaires, à savoir l’étude des traces du passé oublié. Les motivations sont à cette époque identitaires: il s’agit de fonder l’origine de son pays sur le passé le plus reculé qui soit, afin d’asseoir sa légitimité.

Peu à peu, des spécialistes ont commencé à se mettre à la recherche de telles traces dans les régions qui avaient quant à elles connu l’occupation romaine. En Suisse, certains savants ont supposé que des populations avaient précédé les Helvètes. Retenons le nom de Ferdinand Keller: après un long séjour en Angleterre en tant que précepteur, il fonde la Société des antiquaires de Zurich, sur le modèle de celle de Londres.

Il a ainsi créé les fondements de la mise en évidence de ces «âges obscurs». Cet intérêt pour le passé le plus reculé le conduit à identifier une prétendue civilisation qui aurait prospéré sur les lacs suisses. Une mythe issu de la science était né.

Quel a été le rôle des Lacustres dans la constitution de l’identité nationale?

Au début du XIXe siècle, avec la mise en place des méthodes de leur discipline, les historiens prennent conscience, un peu consternés, que les mythes fondateurs de Suisse centrale ne relèvent pas du fait historique, mais du récit. Les fondements intellectuels des mythes concernés sont balayés, tout du moins dans les cercles savants. Guillaume Tell ou le Grütli n’ont plus été en mesure d’expliquer la naissance de la Confédération.

Par ailleurs, de la fin XVIIIe siècle jusqu’aux années 1840, la Suisse se trouve dans un état de déchirement intérieur absolument phénoménal, qui finira par déboucher sur la guerre du Sonderbund. Après le conflit, les divisions restent importantes. Dans ce contexte, les récits de Suisse centrale deviennent d’autant plus gênants. N’étaient-ils pas nés dans les cantons réactionnaires?

Le mythe lacustre, né au coeur de la science archéologique, a permis d’offrir un passé de substitution, qui est avant tout celui des régions victorieuses de la guerre, essentiellement protestantes et industrielles. On a trouvé de nouveaux ancêtres pour fonder un pays nouveau, né avec la création de l’Etat fédéral de 1848.

Et les Helvètes, dans tout cela? Ils n’ont pu endosser le rôle de «premiers Suisses», puisqu’ils étaient problématiques. Non seulement, ils avaient d’abord voulu quitter le territoire actuel de la Confédération, mais ils en avaient de plus été empêchés par Jules César, auquel ils avaient finalement été contraints de se soumettre pour exercer la fonction de barrière de sécurité entre Rome et les barbares germaniques. Pour un pays qui fait de la souveraineté une préoccupation première, les Helvètes étaient inexploitables dans le récit national.

Quels sont les motifs qui ont conduit à l’intégration des sites palafittiques dans la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO?

Au départ, il s’agit d’une volonté de valoriser ces sites, de manière à améliorer leur conservation, en sachant que les menaces pesant sur ce patrimoine sont croissantes.  Les initiateurs ont considéré qu’il fallait recourir à l’UNESCO pour créer une dynamique positive en ce sens.

La préhistoire était en outre très mal représentée au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Faire classer de tels sites a favorisé une certaine reconnaissance de la discipline.

937 sites palafittiques sont recensés dans l’arc alpin, mais seuls 111 sont classés à l’UNESCO. Comment comprendre cette situation?

La sélection a d’abord été politique. En Suisse par exemple, chaque canton qui possédait des sites palafittiques a souhaité être représenté. Il a donc fallu prendre en compte ces considérations circonstancielles. Il importait aussi que la situation soit gérable pour l’UNESCO, puisque le classement au Patrimoine mondial implique par la suite une certaine surveillance.

Cela dit, pour être classés, les sites devaient être intacts, autrement dit ne jamais avoir été fouillés. Le paradoxe se situe peut-être ici: nous ne disposons par définition que peu d’informations au sujet des stations classées.

Quelles sont les conséquences d’un classement à l’UNESCO pour les sites palafittiques?

Juridiquement, la liste du Patrimoine mondial n’exerce aucune autorité. Cependant, au moment où les Etats s’engagent auprès de l’UNESCO, ils sont soumis à certaines responsabilités: ils ont donc placé les sites sous protection, selon leurs lois respectives.

D’un autre côté, si l’un des sites était retiré de la liste en raison de mesures de conservation insuffisantes, tous les autres vestiges perdraient théoriquement la reconnaissance de l’UNESCO. Cela participe à maintenir une pression sur chacun des Etats, créant ainsi une solidarité entre les différentes parties.

Y a-t-il eu de récentes découvertes au sujet des sites palafittiques?

Jusqu’à récemment, les spécialistes pensaient que les habitats lacustres n’avaient pas existé dans les lacs de montagne. Pourtant, des vestiges ont été repérés sur le lac des Quatre-Cantons, à un endroit où la rentabilité de l’agriculture était presque nulle. Il s’agit d’une preuve de plus que les villages palafittiques ne vivaient pas en autarcie, comme la légende l’a souvent souligné. Ils étaient en réalité imbriqués dans un véritable système économique.

Nous avons ainsi pu identifier des spécialisations locales, avec des établissements axés prioritairement sur le travail du textile (ou d’autres formes de production artisanale), l’élevage spécialisé ou des types spécifiques de cultures agricoles.

Habitations lacustres

Reconstitutions partielles d’habitations lacustres, à côté du Laténium

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica