Connaissez-vous l’héritage culturel que Charlemagne a laissé à la Suisse?

En 1975, la Suisse a ratifié la Convention de l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel. Les Etats signataires de cette convention s’engagent à recenser les biens culturels et naturels dont la valeur constitue une contribution exceptionnel au patrimoine de l’humanité, de manière à permettre ensuite leur conservation et leur transmission aux générations futures.

A ce jour, 9 bien culturels présents sur le territoire suisse figurent sur la liste du patrimoine mondial. A titre de comparaison, la Chine en comptabilise 36, la France 39, l’Italie 49, le Canada 8 et l’Autriche 9.

Mais qu’est-ce qu’un «bien culturel», au sens où l’entend l’UNESCO? Pour reprendre les termes exacts de l’article 1 de la Convention, il peut s’agir de:

  • monuments: «œuvres architecturales, sculpture ou peinture monumentales, éléments ou structures de caractère archéologique, inscriptions, grottes et groupes d’éléments, qui ont une valeur universelle exceptionnelle du point de vue de l’histoire, de l’art ou de la science»;
  • ensembles: «groupes de constructions isolées ou réunies, qui, en raison de leur architecture, de leur unité, ou de leur intégration dans le paysage, ont une valeur universelle exceptionnelle du point de vue de l’histoire, de l’art ou de la science»;
  • sites: «œuvres de l’homme ou œuvres conjuguées de l’homme et de la nature, et zones incluant des sites archéologiques, qui ont une valeur universelle exceptionnelle du point de vue historique, esthétique, ethnologique ou anthropologique».

Au cours des prochaines semaines, je vous propose de partir à la découverte de certains biens culturels suisses classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. Certains d’entre eux sont méconnus, d’autres sont mêlés à des mythes nationaux qu’il convient de remettre en question. A chacune de ces occasions, vous découvrirez une parcelle de l’histoire nationale, mais aussi (et voilà qui est peut-être le plus fascinant) une manifestation de ce que l’humain est capable de plus grandiose. 2018 se prête particulièrement bien à ce voyage à travers l’héritage culturel, puisqu’elle a été proclamée «Année européenne du patrimoine culturel».

Escapade aux confins de la Suisse

Pour la première étape de notre grand tour, je vous emmène aujourd’hui dans une vallée des plus reculées, située dans l’est des Grisons, là où se trouve le sommet le plus oriental du pays. Peut-être l’aurez-vous reconnue? Il s’agit de la commune de Val Müstair.

Depuis les rives lémaniques, comptez six heures de trajet en transports publics, soit une durée presque aussi longue que pour traverser l’Atlantique en avion. Imaginez donc un peu ma tête lorsque j’ai eu connaissance de mon horaire de voyage… Et pourtant, dès lors que votre train s’élancera dans les Alpes grisonnes, vous aurez le sentiment que le temps se sera suspendu. Après la gare de Klosters Platz, dernier village germanophone que vous croiserez sur votre route, vous traverserez un long tunnel pendant une vingtaine de minutes. A l’autre bout, vous entrerez en pays romanche. «Proxima fermada: Zernez», annoncera bientôt le haut-parleur du wagon («prochain arrêt: Zernez», en français).

Gare de Zernez

Panneaux en langue romanche, à la gare de Zernez

Il vous restera encore à monter dans le car postal («auto da posta», en romanche) jusqu’à la station «Müstair, Clostra Son Jon». Vous ferez alors face au but de votre voyage: le couvent bénédictin Saint-Jean à Müstair, dont une partie des bâtiments renferme aujourd’hui un musée accessible au public toute l’année, à l’exception du jour de Noël.

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Les origines du couvent

Karin Niederegger, collaboratrice de l’institution, a été ma guide lors de ma venue, m’offrant de surcroît une visite en français. Vous découvrirez grâce à elle les raisons qui expliquent la présence du couvent sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

«Ce monastère a été fondé il y a plus de 1200 ans. La légende dit que Charlemagne fut à l’initiative de sa construction. En effet, après être devenu roi de Lombardie en 774, l’empereur a traversé la région par le col de l’Umbrail, situé sur l’actuelle frontière italo-suisse. Afin de remercier Dieu d’avoir échappé aux dangers de la montagne, il aurait ordonné l’édification du monastère dans la vallée. Le village s’est ensuite développé autour de l’édifice religieux. D’ailleurs, le nom de  »Müstair » vient  du latin  »monasterium ».», explique Karin Niederegger.

S’il n’existe pour l’heure aucune preuve irréfutable quant au fait que Charlemagne serait bien le fondateur du monastère, des expertises archéologiques nous permettent en tout cas de savoir que les pièces de bois les plus anciennes de l’édifice datent de l’an 775. Un indice de premier choix, n’est-ce pas?

De plus, lors de fouilles menées au monastère, la redécouverte de nombreux objets a permis d’améliorer les connaissances relatives à l’histoire du lieu. Ainsi, les archéologues ont révélé au grand jour la présence de vitraux carolingiens. Leur nombre et leur diversité en font un cas unique en Europe. Ils ont été retrouvés dans l’édifice où vivaient les moines (et non près de l’église), ce qui démontre la richesse du monastère dès l’époque de sa construction. Voilà qui permet d’avoir une indication supplémentaire quant au rôle hypothétique de Charlemagne dans la fondation de l’édifice.

Vie quotidienne

Des religieuses vivent au couvent aujourd’hui, mais il n’en a pas toujours été ainsi: «durant les premiers siècles de son existence, il abritait des moines bénédictins. Les sources nous apprennent qu’ils ont quitté les lieux au XIIe siècle, sans que nous sachions pour quelle raison. Nous pensons toutefois que les derniers d’entre eux ont émigré dans l’abbaye de Marienberg, au Tyrol du Sud. Le couvent de Müstair a depuis lors accueilli des religieuses bénédictines. Onze sœurs habitent encore ici, la plus jeune étant âgée de cinquante-deux ans. En 2003, le cœur déchiré, les religieuses ont consenti à ouvrir des espaces du monastère au public. Quant à elles, elles vivent encore cloîtrées dans certains bâtiments», relate Karin Niederegger.

Ma guide m’emmène ensuite dans les étages de la tour Planta, là où se trouvaient certaines pièces communes, avant de devenir des salles du musée. Cette tour, construite vers 960, constitue l’un des plus anciens donjons d’Europe.

Tour Planta

La tour Planta (sur la droite droite) se reconnaît à son toit en pente

Commençons par le réfectoire, créé au début du XVIe siècle et orné d’un crucifix sous lequel prenaient place l’abbesse et la sœur la plus âgée. La communauté se trouvant soumise à la règle de saint Benoît (un ensemble de dispositions qui gouvernent la vie du couvent), les repas se déroulaient dans le silence, tandis qu’une religieuse lisait des textes pieux à voix haute.

Chaque sœur possédait sa propre vaisselle, fournie par sa famille. Les plus fortunées mangeaient dans de l’étain, tandis que les plus pauvres se contentaient de plats en bois. Au sein de la communauté, l’origine sociale des religieuses continuait donc d’être visible.

Avant de quitter la pièce, Karin Niederegger ajoute en souriant: «du vin et de la bière se buvaient durant les repas. Après tout, on considérait que l’on n’allait pas pas plus vite au ciel si l’on ne buvait pas d’alcool.»

Crucifix du réfectoire

Crucifix du réfectoire

A l’étage du dessus se trouvait un dortoir, qui a été utilisé jusqu’au XVIIe siècle, avant d’être abandonné au profit de cellules individuelles, selon la volonté de l’évêque de Coire. Les cellules de la tour de Planta étaient probablement habitées par les novices (les religieuses qui n’ont pas encore prononcé leurs vœux définitifs) et les employés du couvent. Des témoignages du milieu du XXe siècle nous renseignent sur les conditions de vie difficiles: il arrivait que la pluie et la neige tombent dans les cellules. L’hiver, l’eau de la cruche gelait souvent, puisqu’il n’y avait pas de poêle. Que l’on se rassure: les logements des religieuses disposent aujourd’hui de l’eau courante et du chauffage.

Bureau à l'intérieur d'une cellule

Bureau d’une novice, dans une cellule

Le couvent face aux soubresauts de l’histoire

Au fil des siècles, le monastère aura été le témoin de nombreux événements politiques et religieux. Ainsi, le 11 février 1499, en pleine guerre de Souabe, il a été incendié par les Autrichiens: «Les religieuses ont dû fuir», raconte Karin Niederegger. «Elles ont par la suite retrouvé le couvent en piteux état, puisque certains édifices avaient été complètement détruits. De nombreuses archives écrites sont parties en fumée à cette occasion».

En 1528, alors que le vent de la Réforme souffle sur les Grisons, tous les villages de la vallée décident d’embrasser la foi nouvelle. Müstair sera le seul à demeurer catholique. Cela n’a rien d’un miracle: l’abbesse de l’époque promet à la population que l’édifice religieux leur sera mis à disposition en tant  qu’église paroissiale, pour autant que le village renonce à adopter la Réforme.

Satisfaits de l’accord, les habitants de Müstair récupèrent alors une sculpture en bois d’une Vierge à l’Enfant, réalisée vers 1250, et que les réformés de Santa Maria (un village voisin) ont jeté dans une rivière, désireux d’en finir avec le culte des images. Vous la découvrirez dans une vitrine, à l’occasion de votre visite.

Vierge à l'Enfant de Müstair

Vierge à l’Enfant de Müstair

Ce chef-d’œuvre médiéval est caractéristique de l’art pratiqué au sein de l’évêché de Coire. En effet, l’Enfant Jésus est représenté avec les jambes croisées, ce qui est une originalité régionale. Si la symbolique de cette position n’est pas tout à fait connue, on suppose qu’il s’agit d’une référence à la Crucifixion.

Très exactement trois siècles après la guerre de Souabe, les troupes napoléoniennes envahissent à leur tour le couvent en 1799, dérobant une hostie qui avait été à l’origine d’un pèlerinage important. En effet, en plein XIIIe siècle, l’une des religieuses, sœur Agnes, n’est pas au meilleur de sa forme lorsque vient le moment de recevoir l’hostie. Elle cache donc cette dernière dans une poche de son vêtement.

De retour dans sa cellule, la religieuse constate que l’hostie est devenue un morceau de chair ensanglantée. Il n’en fallait pas davantage pour attirer des foules de fidèles, avec les retombées commerciales que ces pèlerinages impliquaient.

Un ensemble unique de fresques carolingiennes

Après la visite du musée, vous pénétrerez au sein de l’église abbatiale construite vers 775. L’architecture actuelle n’a plus grand-chose à voir avec celle des origines: au VIIIe siècle, l’intérieur ne comportait pas de colonnes et le plafond n’était pas voûté. Il n’y avait que quelques petites fenêtres, situées en hauteur. Aucun banc ne se trouvait dans l’église.

Les fresques les plus anciennes qui ornent les murs, sans doute peintes entre 800 et 850, ont justifié l’intégration du couvent à la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, en 1983 déjà. Il s’agit en effet du cycle pictural carolingien le plus important qui soit connu aujourd’hui. Les quelques extraits ci-dessous ne rendent pas fidèlement compte de l’extraordinaire splendeur des fresques en question. Vous l’aurez compris: une visite s’impose.

Le Christ remettant l'Eglise

Le Christ remettant l’Eglise à Pierre et à Paul

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Les fresques carolingiennes étaient à l’origine bien plus colorées qu’aujourd’hui, mais le temps, les incendies et les champignons ont fait leur œuvre. Quand on sait par ailleurs que le premier toit, fait de bois, a été détruit lors de la guerre de Souabe et qu’il a donc plu et neigé pendant un certain temps dans l’église, il s’agit d’un véritable miracle que les peintures soient parvenues jusqu’à nous. Désormais, l’église n’est plus chauffée afin de préserver les fresques. Les offices religieux ne s’y déroulent par conséquent qu’au cours des mois d’été.

Au XIIe siècle, lors de l’arrivée des religieuses dans le monastère, la décision a été prise de repeindre certains murs, ce qui explique la présence de fresques romanes.

Fresques romanes de Müstair

Fresques romanes (lapidation d’Etienne; Etienne porté au tombeau; bénédiction du tombeau)

Nous voici arrivés au terme de notre visite du monastère de Müstair. Relativement méconnu en Suisse romande, il accueille chaque année entre 17’000 et 20’000 visiteurs. Si vous partez à la découverte du canton des Grisons, profitez-en pour vous y rendre. Vous pourrez ensuite poursuivre votre voyage vers la province italienne du Tyrol du Sud, très majoritairement germanophone et dont la frontière se situe à seulement quelques centaines de mètres du monastère.

Dans une semaine, je vous ferai découvrir un autre bien culturel suisse classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. En attendant, livrez-nous votre témoignage, chères lectrices et chers lecteurs: que représente pour vous l’héritage culturel, en cette Année européenne du patrimoine?

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica