Cette ville que l’on aime détester

Confessez-le sans rougir: lorsque Moudon est évoquée dans les médias, vous ne vous sentez pas pousser des ailes à l’idée de vous y rendre. Elle n’apparaît d’ailleurs que furtivement dans les guides touristiques, dans l’ombre d’autres cités de la région. Vous imaginez sans doute des rues mornes plongées dans le brouillard broyard. Certes, les Brandons (l’on désigne ainsi le carnaval qui a lieu dans les bourgs vaudois) animent quelque peu la pâleur moudonnoise une fois l’an. Vous vous dites cependant que, la liesse retombée, la joie de vivre des habitants se dégonfle vite. Aussi vite que les ballons de baudruche dont les maisons étaient parées durant les jours de fête. Moudon, capitale romande de l’ennui? Laissez-moi vous le dire en toute bienveillance: vous avez tort. Et pour plusieurs raisons.

Moudon en 1980

Moudon en 1980 © © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Moudon n’est en effet pas celle que vous croyez. Il s’agit d’une belle mondaine dont les charmes ne font pas défaut. Elle doit peut-être le dédain que beaucoup lui portent aux tourments de son histoire. C’est ce passé étonnant que je vous propose de vous narrer par le biais d’une balade au cœur de cette ville carrefour. Suivez-moi et vous ne regretterez pas l’escapade lorsque vous découvrirez les trésors que votre regard s’est longtemps efforcé de ne pas voir.

Moudon v. S. aus 150 m

Moudon vue du ciel en 1925 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Moudon en 1925 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Une brève histoire de Moudon

J’ai parcouru le passé de la ville à l’aide d’une brochure intitulée «Circuit historique». Elle présente une carte des monuments historiques les plus marquants. Vous pouvez la commander gratuitement ici ou vous la procurer à l’office du tourisme. Quoiqu’il en soit, je vous conseille de vous en munir lors de votre excursion moudonnoise.

Même si Moudon constituait un centre romain notable, notre promenade commencera au Moyen Âge. Entre 1011 et 1207, la ville passe successivement aux mains de l’évêque de Lausanne, du comte de Genève, des ducs de Zähringen et du comte de Savoie. C’est de cette période que datent certains édifices parmi les plus remarquables de la vieille ville. Ainsi, un lieu fortifié est érigé par le comte de Genève vers 1130, avant que les Zähringen ne s’en emparent et construisent une grande tour, beaucoup plus haute que ce qu’il en reste aujourd’hui (numéro 17 sur la carte précitée).

Tour de Moudon

Tour de Moudon © Peb45/CC BY-SA 4.0

De manière plus générale, les ducs de Zähringen se distinguent à l’échelle régionale, au cours du XIIe siècle. On leur doit ainsi la fondation de Fribourg en 1157 et de Berne en 1191. Cependant, contrairement à ce que prétend une certaine tradition, les Zähringen ne jouent pas un rôle absolument déterminant pour l’espace territorial qu’ils occupent. Ainsi, après la mort de Berthold V en 1218, leur branche principale s’éteint et leurs possessions sont divisées.

Moudon se développe véritablement durant l’ère savoyarde (entre 1207 et 1536). La Maison des Etats de Vaud (numéro 18), construite au XIIIe siècle, en témoigne. Son nom est trompeur: elle n’a pas été le siège d’une autorité politique, mais une maison bourgeoise. A cet égard, il convient de préciser que Pierre II de Savoie (surnommé le «Petit Charlemagne») fait de la ville le siège du bailliage de Vaud. Puisque les Etats de Vaud s’y rassemblent, elle se mue par conséquent en capitale administrative. Moudon écrit alors les grandes heures de son histoire. A la même époque, l’église Saint-Etienne connaît d’importantes transformations, qui s’achèvent vers 1330. Elle demeure la deuxième plus grande église gothique du canton de Vaud, dépassée seulement par la cathédrale de Lausanne. Il faut s’imaginer une ville à l’aspect extérieur bien différent de celui que nous connaissons aujourd’hui: l’église était alors intégrée dans un mur d’enceinte et des institutions disparues façonnaient les rues, à l’image des hôpitaux pour voyageurs.

Maison des Etats de Vaud

Maison des Etats de Vaud © Helvetia Historica

Dans le contexte des guerres de Bourgogne (1474-1477), les cantons suisses deviennent une puissance militaire de premier ordre. Moudon est pillée à deux reprises. Les Bernois s’en emparent en 1536, lui imposant la Réforme. Durant 262 ans, Berne fait de Moudon le siège d’un baillage, plus petit que celui de l’époque savoyarde. La ville ne jouit plus du même statut et perd bien entendu son rôle de capitale.

Pour autant, le paysage architectural connaît une profonde mutation. De nombreuses maisons bourgeoises et seigneuriales sont construites (numéros 1, 4, 14 et 19, par exemple), dont l’une héberge actuellement le musée Eugène Burnand (numéro 21). Le château de Rochefort (numéro 22) est transformé à plusieurs reprises entre le XVIe siècle et le XVIIIe siècle: l’on y trouve le musée du Vieux-Moudon depuis 1950.

Château de Rochefort

Château de Rochefort © WWHenderson20/CC BY-SA 3.0

Ce dernier propose de revenir sur la vie quotidienne des habitants, au fil des siècles. Vous y découvrirez notamment une maquette représentant Moudon au XVe siècle ainsi qu’une étonnante collection de tuiles. L’on se rappelle alors que l’histoire se laisse d’abord saisir par une étude minutieuse des détails. La compréhension générale de l’évolution d’une ville ne peut se faire qu’après avoir porté son attention sur ses composants les plus petits.

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Musée du Vieux-Moudon

Musée du Vieux-Moudon. Fragments de la vie quotidienne © Helvetia Historica

A l’issue de votre visite du musée du Vieux-Moudon (comptez 1h-1h30), observez la fontaine (numéro 23) qui se trouve dans la cour adjacente. Reconnaissez-vous le personnage qui surplombe la colonne? Sculpté en 1559, il s’agit de Moïse, identifiable par ses cornes frontales et les Tables de la Loi qu’il porte. Cet ensemble est classé «bien culturel d’importance nationale». En effet, les représentations de Moïse sur les fontaines sont rarissimes en Suisse. Il n’existe qu’un seul autre exemple, à Berne, face à la collégiale. Vous n’hésiterez pas à pousser votre excursion jusqu’à la fontaine de la Justice (numéro 16), réalisée la même année que le bassin de Moïse.

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Statue de la Fontaine de Moïse (Moudon) © Sinenomine2

Statue de la Fontaine de Moïse (Berne)

Statue de la Fontaine de Moïse (Berne) © Mike Lehmann

En 1798, le régime bernois tombe et Moudon devient le chef-lieu d’un district jusqu’à la réorganisation cantonale entrée en vigueur le 1er janvier 2008. Durant toute cette période, la ville opère une mue. Le nouvel hôtel de ville est édifié en 1837 (numéro 7), Moudon perd son statut de halte routière par l’arrivée du chemin de fer en 1876 et du tramway en 1902. La construction de la route de contournement, en 1964, accentue cette évolution. Le XXe siècle fait émerger l’ultime stade du développement urbain de Moudon: des habitations voient le jour en dehors du noyau historique et l’industrialisation gagne la ville.

Donnons la parole à Jacques Chessex, qui démontre, dans son Portrait des Vaudois, un esprit visionnaire, dépeignant un canton en pleine mutation qui sortait de l’ancien monde pour entrer dans une nouvelle ère. Voici ce qu’il écrit de Moudon :

«Au pied du Jorat, descendu des pentes de Mézières ou de Carrouge, on vient par Moudon dans la vallée. Entre les pentes boisées et la chute du Jorat sur Bressonnaz, la situation encaissée de Moudon lui vaut du brouillard, de la pluie, et un surnom très infâme: le pot de chambre du canton! Il se mêle de la jalousie à cette invective. Car Moudon est riche, imposante, concentrée autour de Saint-Etienne et de l’hôtel de ville, sa saveur convainc et rassure. Dès la fin du XIIIe siècle elle a été la résidence du bailli régnant et jugeant à l’hôpital de la Vierge Marie ou à la Maison des Etats. Bourgeois, nobles, clercs tonsurés, mandataires de la Savoie, hôtes réchauffés par leur collet de renard et leur manteau brodé d’or fin! La ville en a conservé une dignité paysanne et aristocratique tout à fait évidente et réjouissante. Et puis un conseil pour la route. Après la visite des pierres de Saint-Etienne et de l’ancien bourg à fenêtres gothiques où guignent les Italiennes enceintes, allez manger un poulet au café, dans n’importe quel café, les pommes de terre, les haricots, la volaille belle et grasse gavée du grain dur des silos de Cousset plus hauts que des églises. Tout le pays sur la langue. Le filet! Les cuisses rissolées! Moudon friand et luisant  (© Actes Sud/Labor, 1990).»

Armoiries de Moudon

Armoiries de Moudon © Helvetia Historica

Moudon, règne des contraires. Moquée et enviée, capitale devenue bourg de campagne, destination et relais, ruralité et vie urbaine. N’est-il donc pas temps d’offrir votre regard aux pierres d’une ville riche d’histoires?

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Bibliographie