Les secrets bien gardés de la ville de Sion

Partons cette semaine à la découverte de Sion, le chef-lieu du canton du Valais. On dit la ville empreinte d’un charme méridional. Cette réputation doit sans doute beaucoup aux vins qui font la renommée de la région et à des conditions climatiques particulièrement favorables. Et puis, n’oublions pas que le canton a de tout temps été un point de passage sur la route menant vers l’Italie. Ce n’est guère un hasard si Napoléon, en 1810, annexa le Valais à la France, faisant de lui le «département du Simplon». Il s’agissait alors de se réserver l’accès aux cols stratégiques des Alpes.

Fanny Corvaglia-Schupbach, de l’office du tourisme de Sion, sera notre guide. Avec enthousiasme et érudition, elle nous emmène à la rencontre du patrimoine sédunois, dont la richesse ne se limite pas aux grandioses châteaux qui surplombent la ville. Mettons-nous donc en route pour une balade historique qui nous ouvrira les portes de monuments habituellement fermés au public.

Ci-dessous, une carte vous indique les étapes du parcours que j’ai emprunté avec Fanny Corvaglia-Schupbach. Vous retrouverez les numéros correspondants dans le corps du texte de cet article.

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Notre parcours commence sous l’église Saint-Théodule (n° 1), qui appartient à la paroisse germanophone de la ville. Accessible uniquement en compagnie d’un guide, cet endroit remarquable donne à voir une église carolingienne et une église de pèlerinage, qui ont été bâties sur d’anciens thermes romains dont la visite des vestiges vaut le détour.

Eglise carolingienne

Vestiges de l’église carolingienne

Le nom de l’église se réfère directement à saint Théodule, le premier évêque connu du Valais, qui a vécu à la fin IVe siècle. Il a participé à la christianisation des régions alpines se trouvant sur le territoire actuel de la Suisse. Selon la légende, et après avoir eu une vision, il serait parvenu à retrouver les restes de la Légion thébaine (que j’évoque souvent sur ce blogue; cliquez ici pour en savoir davantage à son propos), plus d’un siècle après le massacre de cette dernière. Je vous laisse le soin d’évaluer à votre guise la véracité de cette histoire… Quoiqu’il en soit, saint Théodule est le patron du diocèse de Sion, au même titre que sainte Catherine, martyre décapitée pour ne pas avoir renié sa foi chrétienne après avoir été demandée en mariage par l’empereur Maxence.

Une fois revenu à la surface, risquez-vous dans l’église, classée dans l’inventaire des biens d’importance nationale. Ses éléments architecturaux les plus anciens remontent à la fin du XVe siècle. En sortant, faites le tour du bâtiment pour tenter de retrouver ce diablotin sculpté:

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Il fait écho à une autre légende régionale. On raconte que le pape a souhaité offrir une cloche bénite à saint Théodule, pour le récompenser d’avoir su évangéliser les autochtones. Ne sachant comment se rendre à Rome pour recevoir son présent, l’évêque demande de l’aide à un diablotin. Celui-ci consent à le guider jusqu’au Saint-Siège, en échange de l’âme du premier humain qui croisera leur route. Saint-Théodule fait mine d’hésiter, mais finit par accepter le marché.

Pourtant, l’évêque a été malin: il avait prévenu le coq de ne pas chanter jusqu’à leur retour, afin de ne pas réveiller les habitants de la ville. Aucune âme n’est ainsi tombée entre les mains du diablotin. De rage, après une course effrénée sur ce qui est aujourd’hui l’avenue de la Gare, celui-ci a planté ses cornes dans une maison, connue désormais sous le nom de… «maison du diable».

Portail de la cathédrale

Portail de la cathédrale

Rendons-nous maintenant dans la cathédrale (n° 2), qui jouxte l’église Saint-Théodule. De façon tout à fait étonnante, sa construction a duré près d’un demi-millénaire, entre le XIe siècle et la fin du XVIe siècle. Voilà qui explique l’assemblage des styles roman et gothique. Lorsque vous admirerez le clocher de la cathédrale, observez bien son dernier étage. Vous constaterez qu’il est fait de briques, contrairement aux autres parties du bâtiment. Il s’agit-là de la trace d’une reconstruction réalisée après un incendie dévastateur, en 1403, qui a même fait fondre la cloche.

Triptyque de la cathédrale de Sion

Triptyque du chœur de la cathédrale, datant du XVIe siècle (certains éléments ont cependant été ajoutés au XXe siècle)

Dirigeons-nous vers une bâtisse au nom ésotérique: la tour des Sorciers (n° 3), construite au XIVe siècle. Elle faisait partie des fortifications, jusqu’à ce que celles-ci soient détruites au cours de la première moitié du XIXe siècle. Après avoir joué un rôle dans la défense de la ville, la tour des Sorciers a fait office de prison. Elle doit son nom au courant romantique, qui jette un regard à la fois idéalisé et teinté de mystère sur le passé médiéval. En effet, avant le XIXe siècle, elle s’appelait sobrement la «tour ronde». Navré de vous décevoir, mais vous n’y trouverez guère de mage noir, entouré de vieux grimoires et de bocaux au contenu peu engageant.

Tour des Sorciers

Tour des Sorciers

Une visite de la tour, accessible en compagnie d’un guide, vous permettra de vous représenter les conditions de détention sous l’Ancien Régime (un coup d’œil dans les oubliettes, dépourvues de fenêtre et où la nourriture n’était distribuée qu’avec parcimonie, vous glacera sans doute le sang). Les individus qui y séjournaient n’y purgeaient pas une peine, mais se trouvaient dans l’attente de leur jugement. Il faut savoir que l’exercice de la justice, endossée par des officiers de l’évêque, se tenait deux fois l’an, dans la tour. Autrement dit, certains prisonniers devaient attendre près de six mois avant d’avoir connaissance d’une sentence.

Maquette de Sion

Maquette de Sion

La tour des Sorciers ne renferme toutefois pas que des souvenirs terrifiants. Vous pourrez y admirer une maquette représentant la ville de Sion au XVIIIe siècle, alors qu’elle était encore protégée par ses remparts. Arrêtons-nous un instant sur ce XVIIIe siècle, que l’on appelle souvent le siècle des Lumières. Le Valais de cette époque est divisé en dizains (ce sont des unités administratives, dirigées par des majors ou des châtelains), dont les représentants se réunissent à l’occasion d’une diète (le nom donné à cette assemblée).

Dès le XVIIe siècle cependant, seules les familles patriciennes des dizains du Haut-Valais (à l’époque, ce dernier comprend la ville de Sion, qui est alors majoritairement de langue allemande) exercent le pouvoir. Ces familles s’arrangent pour conserver leurs privilèges,  notamment par la cooptation et l’organisation d’une oligarchie. Les classes dirigeantes ne se renouvellent donc pas durant près de deux siècles. Le Bas-Valais est réduit au statut de pays sujet.

Avec l’arrivée des troupes napoléoniennes en 1798, ce système politique s’effondre. Le Valais devient une république indépendante, avant d’être incorporé à la République helvétique. Mais ce nouveau statut sera de courte durée: en 1802, le Valais redevient une république «libre» (en réalité, il s’agit d’un satellite de la France) et le demeure jusqu’en 1810, date à laquelle le Valais se transforme en département français pour trois ans, puis intègre définitivement la Confédération en 1815.

De si fréquents changements politiques auront une influence certaine sur le Valais, et sur la ville de Sion en particulier. Un profond changement culturel intervient, puisque la langue de Voltaire y redevient dominante au début du XIXe siècle. La mode française s’impose à son tour.

L’Hôtel de Ville de Sion (n° 4) porte encore la marque de cette époque. Construit entre 1657 et 1665, il n’en laisse rien transparaître de l’extérieur.

Hôtel de Ville

Façade de l’Hôtel de Ville

Toutefois, si vous avez la chance de  visiter le premier étage (toujours accompagné d’un guide), vous pourrez entrer dans deux salles richement décorées. Prenez le temps d’admirer les motifs allégoriques qui ornent leurs portes. Elles constituent à elles seules de véritables œuvres d’art, à l’image de la porte principale de l’édifice:

Porte d'entrée de l'Hôtel de Ville de Sion

Porte d’entrée principale, en bois sculpté, représentant le jugement de Salomon

C’est dans la première salle que vous remarquez l’influence française: lambrissée, elle a été peinte lors de la naissance du fils de Napoléon, en 1811. L’empereur ne vint cependant jamais visiter cette pièce. La seconde pièce, qui servait aux réunions du Conseil bourgeoisial, contient de magnifiques boiseries. Chacune des deux salles est placée sous la protection d’un crucifix.

Quittons maintenant l’Hôtel de Ville et dirigeons-nous vers la maison Supersaxo (n° 5). Avant d’y accéder, retraçons l’histoire de deux personnages qui ont joué un rôle majeur dans l’histoire valaisanne. Né vers 1450, Georges Supersaxo, chancelier d’Etat et fils naturel de l’évêque Walter Supersaxo (c’est d’ailleurs celui-ci qui a organisé la germanisation de Sion à la fin du XVe siècle), mène une existence fastueuse. Il fait partie des hommes les plus riches de sa région. Là n’est pas sa seule qualité: cultivé et lettré, il a laissé une bibliothèque considérable pour l’époque, composée de plusieurs dizaines de manuscrits, d’ouvrages et d’incunables. Pour l’anecdote enfin, sachez que sa femme a mis au monde 23 enfants.

Georges Supersaxo prend pour secrétaire Mathieu Schiner en 1492. Quelques années plus tard, ce dernier devient évêque. Jouant de son influence nouvellement acquise, Mathieu Schiner convainc les Confédérés de se ranger du côté du pape dans le cadre des guerres d’Italie, et donc à s’opposer aux Français. En 1510 toutefois, Georges Supersaxo (ci-dessous à droite) change de camp: son allié Schiner (ci-dessous à gauche) devient alors son pire ennemi.

La France remporte la bataille de Marignan en 1515 et fait signer à la Confédération un traité de paix perpétuelle. Mathieu Schiner est contraint à l’exil, puisqu’il se trouve dans le camp des perdants. Il tente ensuite de devenir pape, sans succès, pour une raison somme toute évidente: les cardinaux français refusent de soutenir sa candidature. En 1522, il meurt de la peste à Rome. Quant à Georges Supersaxo, il finit par être banni du Valais pour des raisons politiques et meurt à Vevey en 1529. De la splendeur à la misère…

Avant ce sinistre revers de fortune, Georges Supersaxo prend le temps de commander de somptueuses décorations pour sa maison du centre de Sion. Entrons-y donc. Elle contient un plafond sculpté et peint en 1505 par Jacobinus Malacrida. En son centre, une représentation de la Nativité donne à voir une crèche et plusieurs personnages bibliques. On dit que la maison Supersaxo est la plus belle demeure de style Renaissance du Valais.

Maison Supersaxo

Le plafond réalisé par Jacobinus Malacrida, dans la maison Supersaxo

Scène de la Nativité

Scène de la Nativité

J’y pense… Curieux nom que celui de Supersaxo, n’est-ce pas? En réalité, il s’agit de la forme latinisée du patronyme germanique Auf der Flüe («sur le rocher», en français).

Après ce tour du centre de la ville de Sion, il est temps de prendre un peu de hauteur et de gravir les collines qui surplombent la cité (cette ascension n’est pas adaptée aux personnes à mobilité réduite). Commençons par la moins élevée d’entre elles. Au sommet se trouve le château de Valère (il sert d’illustration à cet article), qui était la propriété du chapitre cathédral de Sion. Ce lieu (n° 6), disposant d’une église (devenue basilique mineure en 1987 par la décision du pape Jean-Paul II), d’habitations individuelles, d’une citerne d’eau, d’un moulin à grain ou encore de plantations, a été pensé pour que les chanoines puissent presque y vivre en autarcie. Valère n’était pas sous la juridiction de l’évêque, ce qui démontre la grande autonomie dont jouissaient ses occupants. En 1798, les chanoines quittent les lieux pour s’établir près de la cathédrale. Depuis 1883, les habitations abritent le Musée d’histoire du Valais.

Profitez de votre venue pour pénétrer dans la basilique. Notez que seule une partie de l’édifice se visite, en raison d’importantes rénovations en cours. Vous pourrez toutefois y admirer le plus vieil orgue jouable au monde (datant de la première moitié du XVe siècle) et de remarquables peintures murales.

Vue sur Sion

Vue sur le centre de Sion, depuis la colline de Valère.

Présentation de Guillaume de Rarogne à la Vierge et martyre de saint Sébastien (1434-1437)

Présentation de Guillaume de Rarogne à la Vierge et martyre de saint Sébastien (1434-1437)

Orgue de Valère

Orgue de Valère

Redescendez de Valère et gagnez maintenant la plus haute des collines, où se trouve le château de Tourbillon (n° 7), construit entre le XIIIe siècle et le XIVe siècle. Jusqu’en 1373, il a été la résidence principale de l’évêque, qui décide alors d’acquérir le château de la Majorie (où se situe aujourd’hui le Musée d’art du Valais) pour se rapprocher de la ville. Le château de Tourbillon est demeuré une forteresse où l’évêque se repliait en cas de menace.

Le château de Tourbillon

Le château de Tourbillon, depuis la colline de Valère

En 1788, un incendie a dévasté un tiers de la ville de Sion, particulièrement les quartiers du nord, causant par la même occasion la destruction du château de Tourbillon. Plusieurs histoires ont circulé autour de cet événement. L’une d’entre elles prétend qu’une femme aurait oublié sa marmite sur le feu. La cuisine aurait ensuite été la proie des flammes et le feu se serait rapidement propagé, aidé par un fort vent.

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Si vous avez de la chance, l’hôte des lieux se trouvera sur place pour vous ouvrir les portes de la chapelle Saint-Georges et Saint-Grat, relativement bien conservée malgré l’incendie et qui renferme des peintures murales du XIVe siècle. Vous pourrez ensuite grimper jusqu’au sommet de la tourelle du château, d’où a été prise la photo ci-dessus, et jouir d’un panorama à nul autre pareil.

La ville de Sion recèle bien d’autres trésors que vous découvrirez au gré de votre promenade. Si vous souhaitez en apprendre davantage sur le passé valaisan avant votre visite, je vous recommande l’ouvrage d’Isabelle Evéquoz Mariéthoz, intitulé Histoire de Valais et paru aux éditions Slatkine en 2016. Le Guide culturel et touristique du Valais, coédité en 2009 par plusieurs institutions, constitue également un outil précieux pour préparer votre venue. Enfin, l’office du tourisme de Sion propose également des visites guidées (il existe même une possibilité d’allier histoire et dégustations gastronomiques, avec la Balade des Divins ou le Sion and Wine Tour).

Et vous, chères lectrices et chers lecteurs qui connaissez déjà Sion, quelles sont selon vous les curiosités incontournables de la ville?

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

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