A la rencontre de celui qui préserve la mémoire du canton de Vaud

De nombreuses institutions contribuent jour après jour à la conservation du patrimoine culturel. Les Archives cantonales vaudoises en font partie. Ces dernières se situent à Chavannes-près-Renens, sur le campus de l’Université de Lausanne. Le bâtiment qu’elles occupent contient une multitude de documents qui ont joué un rôle décisif dans l’histoire vaudoise. Vous y trouverez des correspondances baillivales, l’Acte de Médiation, le procès-verbal de la première séance du Grand Conseil (un certain 14 avril 1803), tout comme les archives de la Société pédagogique vaudoise ou encore la bibliothèque de la paroisse catholique de Villars-le-Terroir.

Ce ne sont là que des exemples parmi des milliers d’autres, puisque plus de 36’000 mètres linéaires de documents sont précieusement conservés aux Archives cantonales vaudoises. Leur directeur, Gilbert Coutaz, partira à la retraite l’an prochain. Il revient avec nous sur son parcours et sur sa vision du métier d’archiviste, une profession qui joue un rôle déterminant dans la préservation de la mémoire collective.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica: En guise d’introduction, pourriez-vous revenir sur votre formation et votre carrière? Comment êtes-vous devenu archiviste?

Gilbert Coutaz: Mon parcours s’est traduit par une première rupture. Après avoir fréquenté le collège de Saint-Maurice (1965-1973), que l’on cite souvent comme exemplaire dans les cantons catholiques, j’ai préféré l’Université de Lausanne à celle de Fribourg. J’y ai intégré la Faculté des lettres en choisissant l’histoire pour discipline principale ainsi que le français et le latin pour disciplines secondaires. Le latin était à certains égards la marque des Valaisans, à l’Université de Lausanne, puisqu’il s’agissait d’un pôle d’excellence dans mon canton d’origine.

Par ailleurs, j’ai eu la chance d’exercer la fonction d’assistant à plusieurs reprises, notamment d’un professeur d’histoire médiévale, Peter Rück (1934-2004), qui m’a particulièrement marqué. Son passage à Lausanne, entre 1976 et 1980, fut pourtant bref et il a poursuivi sa carrière à Marbourg, dans le but d’y enseigner les sciences auxiliaires de l’histoire. Il m’a encouragé à intégrer l’Institut für österreichische Geschichtsforschung, une école viennoise qui forme les archivistes autrichiens. Selon lui, l’Ecole nationale des chartes, à Paris, n’offrait pas une qualité d’enseignement comparable.

Au départ, l’idée de devenir archiviste ne s’était pourtant pas encore imposée à moi. Je tenais à me spécialiser en histoire médiévale, en mettant l’accent sur le haut Moyen Âge. Cela dit, cette année viennoise (1979-1980) a été enrichissante d’un point de vue culturel, puisque l’enseignement était évidemment donné en allemand. Je me réjouissais d’ailleurs beaucoup des cours de latin: j’avais alors au moins une langue commune avec mes camarades. Pour les professeurs autrichiens, j’étais par ailleurs une curiosité. C’était la première fois qu’un Suisse de langue française fréquentait l’école.

A mon retour de Vienne, j’ai brièvement réintégré l’Université de Lausanne en tant qu’assistant. C’est alors qu’un poste d’archiviste s’est ouvert aux Archives de la Ville de Lausanne. J’ai envoyé ma candidature, quand bien même certains m’avaient découragé de le faire, considérant qu’un catholique ne serait jamais engagé. Contre toute attente, mon dossier a été retenu, et par un certain Jean-Pascal Delamuraz, qui était alors syndic. Il m’avait dit: «On vous prend volontiers, mais comme tout bon catholique, vous retournerez en Valais d’ici un ou deux ans». Ironie de l’histoire, c’est lui qui est parti le premier, afin d’endosser la charge de conseiller d’Etat. Je n’ai donc jamais travaillé avec lui.

J’ai eu la chance d’arriver aux Archives de la Ville de Lausanne à un moment où tout restait à faire. On m’avait invité à œuvrer «aussi bien que je le pourrais». Armé seulement d’un crayon et d’une gomme, je n’avais pas d’autres consignes. Il n’y avait pas même l’électricité dans les locaux d’archives, situés à l’Hôtel de Ville… La situation ne m’a pas désemparé, bien au contraire.

Au milieu des années 1980, les Archives cantonales vaudoises ont quitté la rue du Maupas, à Lausanne, pour prendre leurs quartiers dans un bâtiment neuf spécialement construit pour elles, sur le campus de l’Université. A ce moment-là, j’ai construit un discours visant à montrer à l’administration communale que les Archives de la Ville de Lausanne méritaient mieux que ce que l’on disait habituellement. J’ai écrit plusieurs publications et ainsi illustré que les Archives de la Ville de Lausanne renfermaient le plus ancien inventaire connu à ce jour en Suisse, datant du 8 février 1401. Grâce à ce travail de sensibilisation, j’ai pu convaincre les responsables politiques de transférer les archives communales à la rue du Maupas. Après cinq siècles passés à l’Hôtel de Ville, les archives quittaient le centre du pouvoir et profitaient de meilleures conditions de conservation.

Le temps passant, j’ai peu à peu constaté que ma profession n’était pas seulement une chance, mais une véritable vocation. Plusieurs caractéristiques du métier m’ont séduit, notamment le mandat de service public et la contribution apportée à l’histoire lausannoise. Il faut dire que mes responsabilités d’archiviste coïncidaient avec une époque qui reprenait goût à l’étude du passé et une presse qui publiait de nombreux articles historiques. En 1992, j’ai ainsi participé à la création de la revue Mémoire Vive, spécialisée dans la diffusion des connaissances archéologiques et historiques.

Après une quinzaine d’années d’activité aux Archives de la Ville de Lausanne, j’ai pris mes fonctions de directeur des Archives cantonales vaudoises en octobre 1995. L’Etat de Vaud était alors en situation critique et les réductions budgétaires étaient importantes. Malgré tout, j’étais désireux de me lancer à l’assaut de nouveaux défis.

En somme, je conçois la profession d’archiviste de la manière la plus large possible, en demeurant ouvert aux propositions. Rédiger un article permet d’oublier l’austérité administrative. Enseigner le métier offre l’occasion de se lancer dans de nouvelles responsabilités. Parfois, se trouver au bon endroit au bon moment donne la possibilité de participer à des entreprises étonnantes. J’ai ainsi collaboré au guide Gallimard de Lausanne, en rédigeant sa partie historique. Ne jamais refuser une suggestion est un peu mon défaut: je pense moins aux conséquences d’un travail supplémentaire qu’à l’avantage d’être investi dans un projet.

Votre parcours témoigne donc d’un profond goût pour l’histoire. Comment ce dernier a-t-il pris forme?

J’ai la chance d’être né à Saint-Maurice. L’abbaye qui s’y trouve est une tradition en elle-même. A quelque part, l’histoire était sous la main, d’autant plus que la demeure familiale se trouvait à proximité de la plaine de Vérolliez, là où la légion thébaine fut massacrée.

Rapidement, j’ai voulu connaître ce passé, en fréquentant la bibliothèque, en lisant des articles sur cette riche histoire. Issu à la fois d’un milieu simple et d’une famille nombreuse, je suis en un sens l’original de la maison.

A l’Université de Lausanne, la figure de Peter Rück, dont j’ai parlé précédemment, m’a également beaucoup appris. Pour lui, il n’y avait rien de plus important que son métier d’historien. Il nous avait emmenés en voyage en Italie. Nous avions visité Canossa, Rome, Pise. Tous ces endroits étaient liés à des épisodes historiques abordés durant son cours, consacré en l’occurrence aux relations entre le Saint-Empire romain germanique et la papauté.

Quelles sont à votre sens les fonctions sociales de l’archiviste? Ont-elles toujours été les mêmes ou percevez-vous une évolution en la matière?

Selon moi, la profession d’archiviste est fondée sur un certain nombre de convictions. Au début de ma carrière, l’érudition jouait un rôle important. L’archiviste devait être un grand connaisseur du passé pour être à la hauteur des historiens, de façon aussi à être reconnu comme un chercheur.

Avec l’informatique, j’ai vu le métier se modifier. Les supports d’écriture ont évolué. En 1994 déjà, je me suis demandé dans un article si l’informatique ne serait pas le fossoyeur de la mémoire, en prenant conscience qu’un défi considérable serait à relever au cours des années suivantes. Dans le domaine de l’archivistique, l’érudition a par conséquent cédé la priorité à des compétences de gestion.

Bien entendu, cela ne s’est pas passé sans quelques contestations. Lorsque nous avons mis en place des filières professionnelles visant à former des archivistes, des historiens n’ont pas compris que la paléographie ou la chronologie ne seraient pas enseignées. Pourtant, cela ne correspondait plus au marché. Peu à peu, la dimension historique a donc perdu de sa superbe et je me suis aperçu que la valeur refuge de l’archiviste n’était plus le XIIIe siècle, mais des facultés en gestion.

Le rôle de l’archiviste ne se résume pas, selon moi, aux heures de bureau. Il s’agit d’une manière de vivre. Cela ne me demande d’ailleurs pas d’effort particulier, puisque j’éprouve toujours du plaisir à être dans l’action. Cette profession offre de grandes potentialités, à plus forte raison aujourd’hui.

Aux Archives cantonales vaudoises, nous organisons ainsi désormais chaque année une exposition thématique. L’archiviste n’est plus un introverti étrange, mais un extraverti qui doit prendre la parole et communiquer avec l’extérieur. Il est un garde-fou, puisqu’il conserve des documents qui permettent de valider ou de contredire le discours historique. Il doit aussi faire preuve de pédagogie. N’oublions pas que le citoyen participe à la construction de la mémoire.

Les Archives répondent aussi à certaines demandes de la société, en ce qui concerne par exemple le rôle de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale, la stérilisation des handicapés, le placement extrafamilial des enfants. Le politique s’est rendu compte que les archives avaient une utilité dans ces questions, en raison des problèmes qui se posaient. En effet, certains documents avaient été détruits, ce qui rendait difficile la possibilité d’apporter des réponses. Nous avons donc dû remettre en cause notre politique d’évaluation, notamment nos critères d’élimination.

Parallèlement, nous sommes passés d’une histoire officielle à une histoire cantonale, qui intégrait d’autres voix que celle de l’autorité. Il m’a toujours paru nécessaire d’accorder de l’espace à des archives privées, afin de disposer d’une pluralité de points de vue.

En 1998, vous avez participé à la fondation de RéseauPatrimoineS, une association regroupant tous les acteurs des patrimoines vaudois, dans une volonté d’offrir un espace d’échange. Ce rassemblement a été précédé par la rédaction d’une «Déclaration pour le patrimoine naturel et culturel du canton de Vaud». Que pouvez-vous nous dire sur les buts et les réalisations de RéseauPatrimoineS?

Il s’agissait d’élargir la conception généralement admise du patrimoine. Nous avons donc rassemblé, lors des Etats généraux du patrimoine du 6 décembre 1997, au château de Chillon, les archivistes et les historiens de l’art, mais aussi les géologues, les botanistes ou les zoologues, de façon à démontrer la pluralité du patrimoine et à renforcer notre crédibilité.

Peu après, le Grand Conseil vaudois a voté des coupes budgétaires, notamment dans la politique d’acquisition des musées et des bibliothèques. Les acteurs du patrimoine se sont mobilisés. Ils ont pris position dans la presse pour manifester leur désaccord. L’année d’après, le Grand Conseil est revenu en arrière. Nous avions fait entendre notre voix. Je crois que l’une de nos plus belles réussites est d’être parvenus par la suite à faire inscrire le mot «patrimoine» dans la Constitution vaudoise de 2003 (N.D.R.: article 52, alinéa 1: «L’Etat conserve, protège, enrichit et promeut le patrimoine naturel et le patrimoine culturel»). Bien entendu, ce sont les députés de l’Assemblée constituante qui ont voté la disposition, mais nous avons été les fers de lance de cette idée.

En ce qui concerne la Déclaration que vous mentionnez, elle énonce des principes éthiques, civiques, politiques, scientifiques et pratiques. Nous voulions proposer notre propre évaluation du patrimoine. Notre Déclaration n’était pas une idéologie d’opposition, mais un ensemble de pistes constructives qui ont permis de porter nos revendications à la connaissance des décideurs politiques. A mon sens, il est de notre responsabilité, nous autres acteurs du patrimoine, d’énoncer clairement des propositions, afin d’aiguiller les hommes politiques. Dans le cas contraire, nous faillirions à notre devoir.

Revenons plus amplement sur la notion de patrimoine. Il en existe bien entendu une définition canonique: «le patrimoine correspond à l’ensemble des objets matériels, des produits culturels, héritage du passé ou témoins du monde actuel. Il est aussi bien naturel que culturel. Il est considéré comme indispensable à l’identité et à la survie d’une collectivité, et comme résultant de la manifestation de son génie propre. A ce titre, il est reconnu comme digne d’être sauvegardé et accru pour être transmis aux générations futures» (source: Déclaration pour le patrimoine naturel et culturel du canton de Vaud). Quelle est votre propre vision du patrimoine?

Commençons par préciser que le patrimoine est d’abord une relation avec un groupe d’individus: que décide-t-on d’entretenir? Qu’est-ce qui marque une région ou un environnement? L’informatique déplace les frontières et instaure parfois une certaine confusion, tandis que le patrimoine permet de profiler des parcours, de situer les faits dans le temps. Il faut être vigilant à l’endroit du patrimoine et ne pas l’abandonner à des groupes idéologiques.

Cela dit, donner des leçons sur le patrimoine n’est guère mon intention. A mon sens, il est important que les différents patrimoines se rencontrent pour éviter de rester retranchés dans des niches spécialisées. Je prône donc l’ouverture et la curiosité.

L’échange permet de renouveler l’approche de chacun, de se rendre compte que le patrimoine jouit de plusieurs définitions, qui ne cessent d’ailleurs de se reconfigurer. Depuis quelques années, de nouvelles conceptions émergent. On parle ainsi de «patrimoine immatériel» pour désigner les pratiques sociales et les usages reçus en héritage (N.D.R.: à l’image de la Fête des Vignerons ou du patois vaudois).

Vous avez également contribué, en l’an 2000, à la naissance du groupe Ethno-Doc qui vise à «faire sortir de l’oubli et à mettre à disposition d’un large public des témoignages de personnages connus ou inconnus, qui apportent un éclairage original sur divers aspects de la société». Ce groupe participe-t-il selon vous à un courant historiographique contemporain, intégrant des notions comme la micro-histoire ou les écrits du for intérieur?

Au commencement de cette idée, il y avait la volonté de donner la parole aux sans-voix, par la publication d’écrits inédits. En tant qu’archiviste, mon rôle a été de proposer la publication de certains textes. Cette démarche, inscrite en effet dans un mouvement plus large, se concentre sur des productions vaudoises.

Le groupe Ethno-Doc a ceci de remarquable que ses membres sont bénévoles et n’ont pas d’intérêts directs dans le travail qu’ils fournissent. Le plaisir du texte et l’envie de faire découvrir des parcours atypiques ont guidé notre démarche. S’il s’agit pour moi d’une activité récréative, il me semble important que l’archiviste prenne part à des projets de cette nature.

Quels sont d’après vous les documents particulièrement significatifs qui sont conservés aux Archives cantonales vaudoises?

Mon plus grand coup de cœur est d’avoir ramené La Venoge de Gilles au bercail. Un jour, quelqu’un m’a téléphoné pour me proposer le texte, en me demandant s’il m’intéressait. Vous imaginez bien que j’ai répondu par l’affirmative!

Je ne me rendais pas compte de la force symbolique d’une telle source. Lors d’une conférence de presse annonçant l’arrivée aux Archives du manuscrit de La Venoge, des politiciens de tous bords ont entonné des chants de Gilles. Pour les gens, il s’agissait du Graal.

Par ailleurs, j’ai été amené à rechercher des traces du récit de Davel, afin de savoir comment cette histoire avait émergé dans les années 1830 pour faire du major le héros de ce canton. Dans ce cadre-là, j’ai eu la chance d’acquérir un texte, lors d’une vente aux enchères, qui expliquait la façon dont l’affaire avait été ébruitée au XVIIIe siècle, alors que les Bernois avaient tout fait pour l’étouffer.

Enfin, nous avons un jour reçu un fonds privé contenant un document de l’an 1011, relatif au couvent de Romainmôtier. Qu’une famille possède un document aussi ancien n’est pas chose courante.

Vous serez à la retraite dans quelques mois. Comment percevez-vous cette transition?

Même si je parle parfois de «ma maison», je suis bien conscient que je ne suis pas le propriétaire des Archives cantonales. Bientôt, je céderai ma place à un successeur et il est dans l’ordre des choses que cela se passe ainsi. Pour l’heure, je veille à mener ma tâche à bien jusqu’au bout.

Par la suite, j’aurai du temps pour achever une thèse dont j’ai le projet depuis longtemps. Je n’ai en effet pas eu l’occasion de venir à bout de ce travail après mes études. Et puis, je n’ai jamais eu pour objectif de mener une carrière universitaire. Je crois qu’il s’agit d’une chance: j’écrirai certainement une meilleure thèse à septante ans qu’à vingt-cinq.

Bien entendu, le passage à la retraite sera une mutation importante. Un véritable pari. Je ne sais pas encore comment je le vivrai, mais je ne souhaite pas pour autant rejoindre une multitude de comités. Je demeurerai probablement un observateur distant de la profession.

Vous qui êtes Valaisan d’origine, avez-vous tissé un lien particulier avec le canton de Vaud?

Pensez donc! Je suis marié à une Vaudoise. J’ai d’abord constaté les différences entre ces deux identités. Je ne cache ainsi pas mon côté valaisan quelque peu va-t-en-guerre. D’un autre côté, le Vaudois est plutôt prudent et n’apprécie pas les têtes qui dépassent. Cela dit, si je n’avais pas eu de l’audace, je pense que je n’aurais pu ouvrir certaines portes. Même si j’ai voulu conserver certaines caractéristiques valaisannes, je suis un bon amalgame. Je suis d’ailleurs le premier défenseur du canton de Vaud dès lors qu’il s’agit de porter la cause du patrimoine.

N.D.R.: Pour aller plus loin, je vous recommande l’ouvrage de Gilbert Coutaz, intitulé Archives en Suisse. Conserver la mémoire à l’ère numérique, paru aux Presses polytechniques et universitaires romandes en 2016, dans la collection du «Savoir suisse».

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica