Visite guidée virtuelle du plus beau monument gothique de Suisse

Lausanne, à un temps où la Réforme n’y était pas encore passée. Il faut se représenter une ville aux dimensions sans commune mesure avec celle que nous connaissons aujourd’hui. Lorsque les Bernois s’en emparent en 1536, elle ne compte guère plus de cinq ou six mille habitants. Aujourd’hui, l’on en dénombre vingt-cinq fois plus. Au Moyen Âge, le CHUV, la tour de Pierre-de-Plan et les immeubles locatifs ne ponctuent pas encore l’horizon. Du haut du beffroi de la cathédrale, le regard se laisse porter jusque sur les rives du Léman. Le cœur historique de Lausanne est alors entouré par la campagne, le Flon s’écoule dans sa vallée, des forteresses protègent la ville (la tour de l’Ale est le seul vestige qu’il en reste). Et un événement exceptionnel se produit à la fin du XIIIe siècle.

Plan de Lausanne

Plan de Lausanne en 1642 se trouvant dans la Topographia Germaniae de Matthäus Merian l’Ancien

La cathédrale de Lausanne a été construite entre 1170 et 1235 (en raison de la rareté des documents disponibles, les dates sont approximatives). Le 19 octobre 1275, la cérémonie de consécration a lieu, en présence de l’empereur Rodolphe de Habsbourg et du pape Grégoire X. Des évêques, des princes, des cardinaux, des comtes prennent eux aussi part aux festivités. En ce jour, Lausanne se retrouve par conséquent au cœur de la chrétienté, traversée par les plus hauts représentants des pouvoirs spirituel et temporel. Ah! Qu’il est doux d’être au centre du monde.

Par la suite, le bâtiment religieux connaîtra bien des transformations. Aymon de Montfalcon, évêque de Lausanne entre 1491 et 1517 (hasard de l’histoire: il meurt quelques mois avant la publication des 95 thèses de Luther), sera à l’origine de travaux importants. Par exemple, alors que la cathédrale était traversée par une rue, qui séparait la partie occidentale de la nef, Aymon de Montfalcon fit fermer le passage et offrit un nouveau portail à l’édifice. L’entrée principale se trouvait alors précédemment au sud, orné d’un magnifique portail peint, sur lequel je reviendrai. Entrons maintenant dans la cathédrale.

Visite guidée : rendez-vous avec l’art et l’histoire

Souvent, le visiteur d’une cathédrale est aussi un touriste pressé qui n’a que quelques minutes à consacrer au monument. Ne l’imitez pas, chères lectrices et chers lecteurs, et prenez le temps d’admirer les chefs-d’œuvre qui se trouvent sous vos yeux. Pour ce faire, je vous propose un circuit de découverte de la cathédrale de Lausanne. Le plan ci-dessous vous suggère un parcours, chaque numéro correspondant à un chapitre de cet article.

Plan de la cathédrale de Lausanne

Plan de la cathédrale de Lausanne

1 – Le portail Montfalcon

L’entrée principale actuelle se caractérise par son portail, dont les travaux ont commencé en 1515 (dix ans après la fermeture de la rue qui traversait l’édifice, que j’ai évoquée plus haut), mais ne sera pas encore achevé lorsque les Bernois envahiront le Pays de Vaud. On le restaurera au XVIIIe siècle.

Cependant, son aspect actuel est bien plus récent encore et date d’un profond travail de reconstruction, entre 1892 et 1909. Pour l’anecdote, apprenez que certaines statues, qui représentent des personnages de l’Ancien Testament, ont les traits des restaurateurs de cette époque.

Par ailleurs, le socle situé entre les deux portes est vide. Au début du XXe siècle, dans un canton de Vaud profondément protestant, il a été jugé peu opportun d’ériger une statue de la Vierge à cet emplacement.

Portail Montfalcon

Détails du portail Montfalcon

2 – Le narthex

Avant de pénétrer dans la nef, prenez le temps de lever les yeux. Des fresques et trois statues se trouvent devant vous. Une sculpture de la Vierge assise surplombe le roi Salomon (à gauche) et la reine de Saba (à droite). Notez que les deux personnages féminins n’ont plus de tête. En effet, à l’image de nombreuses représentations religieuses, ces statues ont subi les coups de pioche de la Réforme.

SONY DSC

Narthex © Saliko/CC BY 3.0

3 – La grande travée

Depuis votre emplacement, vous jouissez d’une vision d’ensemble de la nef. Cette longue partie centrale évoque un navire renversé, métaphore de la barque dans laquelle le Christ enseignait sa parole à ses disciples, sur le lac de Tibériade.

Contrairement aux clichés que l’on accole au Moyen Âge, de nombreuses personnes effectuaient des déplacements longs et importants au cours de leur existence. C’est ainsi que la cathédrale de Lausanne accueillait chaque année 70’000 pèlerins. Parmi ceux-ci, certains anciens prisonniers venaient remercier la Vierge de Lausanne de les avoir libérés de leurs geôles, puisque cette dernière était connue pour les miracles qu’elle accomplissait en la matière.

Au milieu du XVe siècle, une fête du Grand Pardon était organisée aux alentours de la fête de Pâques. A cette occasion, les pèlerins présents dans la cathédrale étaient absous de leurs péchés.

La nef que vous avez sous les yeux était donc le témoin d’une animation constante. Loin d’avoir son apparence actuelle, elle était avant la Réforme constellée d’autels (jusqu’à une quarantaine vers 1500!), que des fidèles faisaient ériger en espérant contribuer ainsi au salut de leur âme.

Nef de la cathédrale de Lausanne

Nef © Patrickringgenberg/CC BY-SA 3.0

4 – Les stalles de Montfalcon

Les stalles, qui sont des sièges réservés au clergé, datent de 1509. Elles sont un signe parmi tant d’autres du faste qui a caractérisé la cour d’Aymon de Montfalcon. Ce dernier, auquel nous devons des poèmes, était entouré de nombreux artisans de qualité, ce qui constitue une rareté à l’échelle locale. Il a également exercé des fonctions politiques, puisqu’il a été plusieurs fois ambassadeur de la Savoie auprès de la Confédération, entre la fin du XVe siècle et le début du XVIe siècle.

Par ailleurs, les stalles de Montfalcon ne se trouvent pas n’importe où. Elles se situent en effet dans une chapelle dont il a ordonné la construction et qui est vouée à saint Maurice ainsi qu’aux autres martyrs de la légion thébaine.

5 – Le major Davel

Avant de contempler la rose, lisez la plaque commémorative en l’honneur du major Davel, qui fut condamné à mort en 1723 pour s’être rebellé contre le régime bernois. Lorsque le canton de Vaud est devenu indépendant, il a été élevé au rang de héros, signifiant la détermination du peuple à demeurer libre. La cathédrale est aussi le lieu où le discours politique s’inscrit dans la pierre.

6 – Le déambulatoire

Il s’agit de la partie la plus ancienne de la cathédrale, datant de la seconde moitié du XIIe siècle. Vous y croiserez de nombreux monuments funéraires et, si vous êtes attentif, un grillage qui donne accès au sous-sol de la cathédrale. Il s’y trouve des vestiges des églises qui s’élevaient à l’emplacement de la cathédrale avant la construction de cette dernière. Il n’est possible d’y entrer qu’en certaines occasions, avec un guide. Je ne peux que vous recommander cette visite.

7 – La rose

Après avoir emprunté le déambulatoire, vous ferez face à la splendide rose de la cathédrale, déjà signalée au début du XIIIe siècle. Les vitraux, qui expriment par leur agencement la croissance d’une rose, mettent en scène la Création. Cette dernière est ordonnée par Dieu le Père, que l’on discerne au centre de l’ensemble, aux côtés immédiats de ses réalisations: la lumière, la terre, l’eau, les animaux, l’homme et la femme. Dans les parties périphériques, les saisons, les mois et les signes du zodiaque sont figurés. Hautement symbolique, la rose est par conséquent une représentation de l’espace et du temps, qui s’écoule, selon la croyance médiévale, d’après un rythme défini dès la création de l’univers par Dieu.

Rose de la cathédrale de Lausanne

© Florian Pépellin/CC-BY-SA 3.0

8 – La chapelle de la Vierge

Vous voici maintenant dans la chapelle de la Vierge. C’est à cet endroit que de nombreux pèlerins venaient solliciter le secours de la mère du Christ, avant l’introduction de la Réforme.

Une statue de la Vierge se trouvait dans une niche (pas celle que vous voyez sur la photographie ci-dessous, plus petite et qui contient deux sculptures représentant l’Annonciation). Elle a été détruite après l’invasion bernoise.

Admirez les traces polychromes qui ornent les murs de la chapelle. Est-ce une préfiguration du paradis? Quoiqu’il en soit, c’est dans cet espace que les pèlerins du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle trouveront de quoi tamponner leur carnet. Au-dessus de votre tête, vous noterez la présence de Marie et de l’Enfant Jésus sur un vitrail.

Chapelle de la Vierge

Chapelle de la Vierge

9 – Le portail peint

Portait peint de la cathédrale de Lausanne

Portail peint

Vous vous trouvez là devant l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la cathédrale. Le portail peint, datant de 1220 environ, est dédié à la Vierge. Il surplombe ce qui était à cette époque l’entrée principale de l’édifice. Aujourd’hui, les sculptures sont protégées des aléas météorologiques par de grandes vitres. Il n’est plus possible d’accéder à la cathédrale par ce portail.

Observez maintenant l’ensemble. On y reconnaît le Christ en majesté dans une mandorle. Plus bas, les scènes de la mise en tombeau et de la résurrection surmontent des sculptures de figures bibliques (Moïse, Jean-Baptiste et Siméon sur la gauche; l’archange Michel au centre; Pierre, Paul et Jean, sur la droite). La Vierge se trouve à la droite du Christ et attend son couronnement.

Détail du portail peint de la cathédrale de Lausanne

Détail du portail peint

10 – Le beffroi

Dirigez-vous maintenant vers l’entrée du beffroi, cette tour qui abrite les cloches de la cathédrale. Ces dernières ont des choses tout à fait étonnantes à nous apprendre. Pour en savoir plus à cet égard, cliquez ici.

En échange de quelques francs, vous pourrez monter jusqu’au sommet du beffroi. On murmure qu’il n’est pas de plus beau point de vue pour observer Lausanne et sa région. Vous n’apercevrez certes plus les murailles médiévales. Mais la grandiose forteresse que sont les Alpes vous coupera le souffle.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica