Connaissez-vous les 7 plus petites communautés de Suisse?

Le train ralentit. Et puis, ces mots: «Prochain arrêt: Genève. Nächster Halt: Genf. Next stop: Geneva». Ainsi retentit l’annonce par haut-parleur à l’approche de la ville du bout du lac. Français, allemand, anglais: la Suisse s’affiche sous un jour à la fois local et international. Elle joue avec son identité de pays multiculturel tout en s’adaptant au tourisme international.

La thématique des langues fait d’ailleurs régulièrement la une des journaux: on se préoccupe de l’enseignement du français en Thurgovie, on se demande si les Latins sont suffisamment nombreux au sein de l’administration fédérale, on attend du Conseil fédéral qu’il soit représentatif des différentes communautés linguistiques. Durant toute l’histoire de la Suisse contemporaine, la question est profondément épineuse. Ainsi, la crainte de la germanisation est l’un des facteurs essentiels permettant de comprendre la création du canton du Jura, dans les années 1970.

Pourtant, alors que l’article 4 de la Constitution fédérale reconnaît que «les langues nationales sont l’allemand, le français, l’italien et le romanche», le paysage linguistique du pays jouit d’une diversité bien plus grande. Au-delà de l’apport indéniable des idiomes issus de l’immigration récente, je vous révélerai dans cet article l’existence de communautés indigènes rarement évoquées. Le sentiment d’étrangeté ne se cache parfois pas très loin.

Le yéniche: l’idiome nomade

Aujourd’hui très majoritairement sédentarisés, les Yéniches forment un groupe originellement nomade. Les recherches laissent penser qu’ils sont le fruit d’une fusion entre des autochtones contraints à l’errance en raison de leur pauvreté et des populations sintis et roms. Ils se déplacent sur tout le territoire suisse jusqu’au XXe siècle, certains proposant leurs services ou leurs produits aux habitants des régions qu’ils arpentent. Après la création des institutions modernes de 1848, les yéniches obtiennent la nationalité suisse. Mais cela ne se passe pas sans heurt: ils sont mal perçus du reste de la population, en raison de leur style de vie et des préjugés qu’ils subissent, à l’instar des individus de confession juive.

La Confédération joue un rôle central dans l’alimentation des stéréotypes. Elle met en place la fondation Pro Juventute, qui se charge de retirer plus de 800 enfants yéniches à leurs parents jusque dans les années 1970. L’objectif est de contraindre cette minorité à se sédentariser, au prix d’une déstabilisation profonde de la communauté.

Depuis 1996, la Suisse reconnaît le yéniche en tant que «langue nationale sans territoire». En apparence, la situation a bien changé: alors que l’on contraignait la communauté nomade à abandonner son mode de vie ancestral jusqu’à une période très récente, on réhabilite désormais l’idée qu’une langue n’est pas nécessairement rattachée à un lieu précis. Mais les discriminations n’ont pas cessé. La communauté doit souvent batailler ferme avec les autorités politiques pour obtenir la création d’aires de repos sur les routes.

Le francoprovençal: une langue internationale

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer brièvement le francoprovençal (couramment appelé «patois», sans que cette dénomination soit péjorative). Mais il mérite que nous lui portions une plus grande attention.

Issu du latin, le francoprovençal forme un groupe linguistique réparti entre Lyon, Aoste et Neuchâtel, ce qui signifie que son territoire d’origine est actuellement fractionné en trois Etats: la France, la Suisse et l’Italie. Connaissant de multiples formes dialectales, il ne bénéficie d’aucune reconnaissance officielle, ce qui complique les efforts menés pour empêcher son extinction. Certaines initiatives permettent néanmoins de maintenir cette langue. Ainsi, à Evolène, dans le canton du Valais, la variante locale du francoprovençal est une option proposée à l’école; dans la vallée d’Aoste, des cours similaires sont offerts. Malgré tout, la situation du patois demeure préoccupante, particulièrement en France et en Suisse, où il n’est guère plus parlé que par une infime minorité de la population, vieillissante de surcroît.

Evolène

Evolène, dans les années 1920-1930 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

«Notre patois qui a tant de saveur, outre de la rapidité, de la netteté, de la décision, de la carrure (les qualités qui nous manquent le plus quand nous écrivons en français), ce patois-là, nous ne nous en sommes jamais ressouvenus que dans la grosse comédie ou dans la farce, comme si nous avions honte de nous-mêmes» [Raison d’être, chapitre VI, Charles-Ferdinand Ramuz]

Cette citation de Ramuz aborde un aspect important du statut de la langue francoprovençale. Prenons le cas vaudois. En 1806, le patois est interdit par les autorités dans les écoles du canton. Cette décision s’explique par le fait que les élites avaient déjà adopté le français en tant que langue principale, en raison du prestige qu’il véhiculait, tant culturel qu’économique.

Patois vaudois

Extrait d’un dictionnaire de patois vaudois © Groupement du Dictionnaire Frédéric Duboux

La situation est donc quelque peu ironique: les Bernois, qui occupent le Pays de Vaud de 1536 à 1798, laissent les autochtones s’exprimer dans leur langue maternelle. Une fois l’indépendance acquise, l’idiome ancestral se voit interdit. «Honte de nous-mêmes», interprétait Ramuz.

Le patois jurassien: une exception romande

Porrentruy

Porrentruy, dans les années 1920 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Le canton du Jura est le seul espace francophone de Suisse dont la langue traditionnelle n’est pas le francoprovençal. En effet, le parler d’origine de la région est rattaché à la langue d’oïl, groupe linguistique dont provient le français moderne. Il jouit d’une reconnaissance garantie par l’article 42 al. 2 de la Constitution jurassienne: «[L’Etat et les communes] veillent et contribuent à la conservation, à l’enrichissement et à la mise en valeur du patrimoine jurassien, notamment du patois».

Comme cela se produit souvent avec les langues minoritaires, certaines figures ont joué un rôle déterminant dans la conservation du patois jurassien. En effet, ce dernier étant une langue transmise oralement, elle n’a pu être sauvée que par le passage à l’écrit. Jules Surdez a joué un grand rôle dans cette aventure. Né dans le dernier quart du XIXe siècle, il effectue un colossal travail de retranscription des contes et des proverbes jurassiens, afin d’éviter leur oubli.

Insistons un instant sur l’oralité des patois, quels qu’ils soient. Tous ces parlers s’inscrivent historiquement dans des contextes majoritairement ruraux où les veillées jouent un rôle social déterminant. Ce temps compris entre le repas du soir et le coucher est l’occasion pour les cercles familiaux et le voisinage de se retrouver. Parfois, l’on se transmet des histoires, à vocation morale ou religieuse, enrichies d’anecdotes et de proverbes. Bien entendu, nous avons tendance aujourd’hui à en minimiser l’importance, puisque de nombreux récits ne nous sont pas parvenus et que l’histoire ne retient bien souvent que les sources écrites. Pourtant, les traditions orales constituent un pilier fondamental de la sociabilité paysanne, et ce jusqu’au XXe siècle.

Le walser: le fruit d’une histoire mouvementée

Le terme «walser» désigne d’abord des paysans haut-valaisans qui quittent leurs montagnes durant le bas Moyen Âge, dans le but d’aller s’installer ailleurs. Ces mouvements de population ont lieu entre le XIIIe siècle et le XVe siècle. La raison fondamentale de cette migration de peuplement n’est pas liée à la croissance démographique ou à la recherche d’un avenir meilleur (même si ces motifs-là ont pu jouer un rôle à titre individuel). En réalité, il s’agit d’une colonisation politique orchestrée par des seigneurs désireux d’asseoir leur pouvoir dans les régions alpines. Les lieux d’implantation se retrouvent principalement dans le Chablais français, les vallées proches du Mont-Rose, les Grisons, au Tessin, au Liechtenstein, au Vorarlberg et dans le Tyrol.

Tenna

Tenna, village walser des Grisons, vers 1900 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

La langue walser (provenant du mot allemand «Walliser», qui signifie «valaisan» en français), appartenant au groupe de l’allemand supérieur, est donc une langue historiquement disséminée dans tout l’arc alpin. En Suisse, il est surtout parlé aujourd’hui dans l’est du pays (principalement dans les Grisons) et comptabiliserait quelques milliers de locuteurs. Fait remarquable, il existe une infime minorité walser dans le village tessinois de Gurin («Bosco» en italien). Si la langue d’essence germanique y était majoritaire jusque dans la seconde moitié du XXe siècle, elle est aujourd’hui largement supplantée par l’italien.

Bosco (Tessin)

Bosco/Gurin en 1931 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Le walser, dont l’origine géographique se trouve dans le Haut-Valais, apparaît donc comme une langue dont la répartition territoriale actuelle est issue d’un vaste mouvement de population.

Le tyrolien: une enclave grisonne

Bien souvent – et cet article cherche aussi à déconstruire ce présupposé – une confusion règne entre langues officielles et langues effectivement parlées sur un territoire donné. Les Grisons en sont sans doute l’exemple le plus parlant: si l’on retient que le canton oriental reconnaît trois langues (le romanche, l’allemand et l’italien), la situation linguistique est beaucoup plus complexe, en raison de l’histoire ou des vagues migratoires successives. A côté du walser abordé plus haut, le romanche est en réalité divisé en cinq dialectes (retrouvez plus d’informations à ce sujet en cliquant ici), tandis que les Alémaniques parlent une variété de suisse-allemand ne bénéficiant d’aucun statut officiel. Sans parler du village polyglotte de Bivio, où l’allemand, le romanche et l’italien constituent tous trois des langues d’enseignement.

Une autre spécificité grisonne existe à Samnaun. Les habitants de ce petit village de montagne, qui n’était relié au reste de la Suisse par aucune route (et ce jusqu’au début du XXe siècle), constituent en effet la plus petite minorité linguistique de Suisse. La langue qui y est en usage est un dialecte tyrolien: il contient en outre les traces de l’influence du romanche, qui se parlait aussi à Samnaun, jusqu’au XIXe siècle.

Samnaun/Samignun, Compatsch und Laret

Samnaun en 1989 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Quelle délicieuse exception que cet idiome: ultraminoritaire dans un canton trilingue qui ne reconnaît pas son existence, marqué par son contact séculaire avec une langue latine et demeuré dans les marges jusqu’à récemment, il parvient pourtant à se maintenir dans ce paysage linguistique d’une incroyable diversité.

Les dialectes de Suisse italienne: un regain de popularité

Seule langue officielle reconnue dans le canton du Tessin et les vallées italophones des Grisons, l’italien a peu à peu supplanté le parler local, particulièrement à partir des années 1960. La modernité apporte à cette époque la certitude dans de larges franges de la population que le dialecte n’offre pas suffisamment de perspectives d’insertion sur le marché du travail.

Un tel basculement s’observe depuis toujours: dès lors qu’une langue n’est plus parlée dans un centre économique de taille importante, elle tend à être remplacée par l’idiome dominant. On observe aujourd’hui ce phénomène dans le monde entier: d’après l’UNESCO, sur les six mille langues que compte notre planète, la moitié est en danger. Un idiome très répandu peut également être menacé sur le plan régional. Un seul exemple: sur l’île de Montréal, le français recule, tandis qu’il se développe en Afrique.

Revenons à la Suisse italienne. En ce qui concerne le Tessin, 30% de la population parle encore le dialecte. A Lugano, des cours seront introduits dans les écoles, après qu’une motion d’un conseiller communal a été acceptée en 2017. L’auteur de la proposition appartient au parti de la Ligue des Tessinois, mouvement régionaliste opposé à l’immigration et aux travailleurs frontaliers en provenance d’Italie. La langue locale apparaît donc ici instrumentalisée à des fins idéologiques.

Bellinzone

Bellinzone, chef-lieu du Tessin, vers 1900 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Si les dialectes de Suisse italienne (à l’image du francoprovençal en Suisse romande) étaient caractérisés par de fortes variations régionales, on constate aujourd’hui une forme d’uniformisation, en raison notamment de la plus grande mobilité des individus.

Le romanche: une célébrité parmi les langues méconnues

Voici un joli paradoxe: le romanche est toujours présenté comme la «quatrième langue nationale» ou en tant que «langue en lent déclin». Certes. Mais il se retrouve ici dans la position privilégiée d’idiome le plus vigoureux parmi toutes les langues minoritaires recensées en Suisse. Il compte en 2015 un peu plus de 40’000 locuteurs.

Sa situation n’en demeure pas moins préoccupante. Je ne m’attarderai pas trop sur le cas du romanche, puisque je lui ai récemment consacré un article (à retrouver ici). Rappelons simplement quelques éléments. Dès le Moyen Âge, il commence à perdre du terrain. Ainsi, après un incendie en 1464, la ville de Coire se germanise sous l’influence d’artisans de langue allemande. Le romanche perd donc ce qui aurait pu devenir son centre économique et culturel, un tel pôle étant souvent indispensable à la pérennité d’un idiome. Cependant, il connaît une tradition écrite ancienne: le Nouveau Testament est traduit dans un dialecte romanche dès les années 1560, alors qu’une partie des Grisons adopte la Réforme. Jusque dans les années 1850, le romanche est la langue la plus parlée du canton. Il cède ensuite définitivement sa place à l’allemand.

A compter de 1938, il jouit du statut de langue nationale, à l’issue d’une votation populaire qui s’inscrit dans un contexte de défense des «valeurs suisses»: à l’image des dialectes de Suisse italienne, il a été utilisé politiquement dans un dessein d’affirmation identitaire. Ma série documentaire consacrée à l’Exposition nationale de 1939 revient sur cet épisode.

Panneau signalétique en romanche

Panneau de signalisation en romanche © Terfili

Et les autres?

Cet article n’a mentionné que les idiomes autochtones en perte de vitesse. Cependant, le statut de «langue minoritaire» est évidemment plus vaste et recouvre des réalités multiples. En ce qui concerne les langues officielles, j’aurais pu évoquer la situation du français à Bienne, de l’allemand à Fribourg ou de l’italien à Poschiavo. Quant à la variété linguistique issue de l’immigration récente, elle mériterait à elle seule une vaste enquête. Et que dire des langues liturgiques, des langues anciennes, des langues artificielles?

Au-delà de ces considérations, les idiomes abordés dans ces lignes sont fortement menacées de disparition à plus ou moins courte échéance. Malgré tout, ils font la démonstration d’une richesse linguistique suisse très souvent méconnue. Ce patrimoine immatériel survit pourtant. Et parfois en pleine lumière, grâce au soutien précieux de ses gardiens.

Pour aller plus loin et en apprendre davantage sur le plurilinguisme en Suisse, je vous propose de lire cet article.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Bibliographie