Cette région qui conserve l’un des trésors les plus menacés de Suisse

Chaque jour, et peut-être sans vous en rendre compte, vous êtes en contact avec lui. Il est si discret que l’on ne s’aperçoit bien souvent pas de sa présence.  Il apparaît pourtant sur de nombreux documents: «las bancnotas èn protegidas dal dretg penal» sur les billets de banque, «Quest passaport cuntegna 40 paginas numeradas» dans le passeport rouge à croix blanche ou encore «Confederaziun svizra» sur le site Internet du Conseil fédéral. Vous l’avez reconnu, n’est-ce pas? Il s’agit du romanche, la quatrième langue nationale, qui n’est majoritaire que dans certains villages des Grisons.

Si vous avez déjà parcouru plusieurs articles de ce blogue, vous aurez sans doute remarqué que j’ai évoqué le romanche à plusieurs reprises, par petites touches. Il me semble opportun de lui consacrer un article plus complet, afin de revenir en profondeur sur une histoire mouvementée et fascinante.

Ecole à Zuoz

Inscriptions en romanche sur une école de Zuoz © JoachimKohlerBremen/CC BY-SA 4.0

Les Romanches aujourd’hui: quelques caractéristiques

La formule est bien connue, puisqu’elle figure dans tous les guides touristiques et qu’elle est déclamée lors de chaque discours politique prononcé le jour de la fête nationale: la Suisse compte quatre langues nationales. Ce que l’on sait moins, en revanche, c’est que seules trois d’entre elles sont pleinement officielles: l’allemand, le français et l’italien. Quant au romanche, il ne jouit de ce statut que pour les relations entre la Confédération et la population romanchophone (art. 70 de la Constitution fédérale). Autrement dit, cette dernière bénéficie d’une reconnaissance inférieure aux autres.

Mais d’ailleurs, qu’est-ce que le romanche? Ce dernier souffre de nombreux clichés, y compris en Suisse romande. On dit parfois qu’il est un «mélange d’allemand, de français et d’italien». Rien n’est plus faux. Il s’agit d’une langue latine à part entière, tout comme l’espagnol, le français, l’italien, le portugais, le roumain, le catalan, le francoprovençal ou l’occitan.

Bien entendu, en raison de sa proximité avec l’allemand, il a intégré à son vocabulaire des mots germaniques, mais ce phénomène d’emprunt se retrouve dans toutes les langues. Ainsi, le français de Suisse a lui aussi incorporé plusieurs termes d’origine allemande: poutser (pour «nettoyer»), röstigraben (cliquez ici pour en savoir davantage à ce propos) ou schlager (pour «frapper»). D’autres expressions, traduites littéralement de l’allemand, marquent également le parler romand: on prononce un tonitruant «santé!» à quelqu’un qui éternue (de l’allemand «Gesundheit!») et on aide à quelqu’un (de l’allemand «helfen», qui nécessite un complément d’objet indirect).

Cela dit, au contraire du français qui a été normalisé de longue date, le romanche n’est pas une langue uniforme, bien que l’on ait tenté, dans les années 1980, de créer une langue standard (le rumantsch grischun, aujourd’hui encore très peu accepté par les Romanches). Le romanche se divise ainsi en cinq dialectes:

  • le sursilvan (parlé par plus de la moitié des Romanches, dans la Surselva)
  • le sutsilvan (dans la vallée du Rhin. Il est le plus menacé des dialectes, puisqu’il n’est utilisé que par quelques centaines de personnes)
  • le surmiran (dans les vallées de l’Albula et de la Gelgia)
  • le puter (en Haute-Engadine)
  • le vallader (en Basse-Engadine)
Langues des Grisons

Représentation des aires linguistiques du canton des Grisons. (Traduction des termes utilisés sur la carte (de haut en bas): vallader, puter, surmiran, sutsilvan, sursilvan, allemand, italien)

Ce tableau permet d’apprécier les différences de ces cinq dialectes:

Français Sursilvan Sutsilvan Surmiran Vallader Puter
femme dunna duna donna duonna duonna
homme um um om hom hom

Comme la carte ci-dessus le démontre, les dialectes romanches ne constituent plus un territoire uni. L’aire linguistique du romanche est peu à peu grignoté par l’allemand, qui ne cesse de gagner du terrain. En 2016, un peu plus de 40’000 personnes revendiquaient le romanche (l’une des variantes du romanche, devrait-on dire) en tant que langue principale, dont environ 28’000 vivaient dans les Grisons, ce canton le plus oriental de Suisse.

Autrement dit, les romanchophones sont à peine plus nombreux que les habitants de La Chaux-de-Fonds. Un tiers d’entre eux vit dans un canton où le romanche n’est pas une langue officielle. Doublement minoritaires, ils ne représentent que 0,5% de la population suisse et 15% de celle des Grisons. La proportion des Romanches ne cesse en outre de diminuer depuis des décennies. Il n’est donc pas exagéré d’imaginer la disparition de cette langue avant la fin de notre siècle.

Comment la situation actuelle du romanche s’explique-t-elle? Un retour sur l’histoire de cette langue nous permettra d’y voir plus clair.

Heurs et malheurs d’une langue latine

Certaines langues connaissent une expansion tout à fait étonnante. Prenons le cas du français: alors qu’il n’était au Moyen Âge qu’un dialecte de langue d’oïl, il est aujourd’hui parlé sur tous les continents. Plus de trente d’Etats lui accordent un statut officiel, du Canada au Vanuatu, en passant par Haïti, le Luxembourg, le Sénégal, le Gabon ou encore Madagascar.

D’autres langues subissent un destin inverse, à l’image du romanche. Ce dernier n’a cessé de voir son aire linguistique perdre de l’ampleur. Dès le Moyen Âge, il commence ainsi à céder du terrain. Un événement terrible marque un point de bascule: le 27 avril 1464, un incendie anéantit la ville de Coire (aujourd’hui le chef-lieu des Grisons). Ce sont des artisans germanophones qui reconstruisent la cité et qui s’y installent. Le romanche perd à ce moment-là son centre culturel et économique. Depuis lors, Coire est une ville de langue allemande, condamnant le romanche au morcellement dialectal. En effet, l’absence d’un centre fort rend impossible l’apparition d’un parler standard, propice à consolider l’usage de la langue et à faciliter la compréhension entre les différents dialectes.

Coire

Coire, dans les années 1920 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Malgré tout, jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle, le romanche demeure majoritaire dans les Grisons. Il peut revendiquer une tradition écrite ancienne (le premier document rédigé en romanche remonte à 1200 environ), qui se développe fortement avec l’arrivée de la Réforme au XVIe siècle: on imprime des catéchismes, des bibles et des psaumes, afin de rendre les textes sacrés accessibles au plus grand nombre.

Dépossédé de Coire, le romanche connaît donc malgré tout une période de rayonnement, d’autant plus que les Grisons forment une république libre (la «République des III Ligues»: voir ici pour plus d’informations), alliée de la Confédération, entre 1525 et 1797, disposant de surcroît d’un pays sujet (la Valteline, qui est de langue italienne).

Bien après l’incendie de Coire, une nouvelle rupture affaiblit la langue romanche. En 1797, Napoléon ampute les Grisons de la Valteline et contraint la République des III Ligues à intégrer la République helvétique. La perte de la Valteline n’a pas été qu’un dommage économique, mais elle a également ôté aux Grisons une proportion importante de Latins.

En 1803, les Grisons deviennent un canton suisse comme les autres et perdent donc définitivement leur indépendance. Fait non négligeable: ils entrent dans un Etat au sein duquel l’essentiel de la population s’exprime en allemand, ce qui aura pour conséquence de transformer le romanche en langue minoritaire.

Tout au long du XIXe siècle, les dialectes romanches subiront de plein fouet le développement de l’économie industrielle. Le chemin de fer, qui a permis l’essor du tourisme, a contribué à l’immigration de travailleurs germanophones sur les territoires appartenant traditionnellement à l’aire romanche. Quant aux Romanches, ils ont peu à peu rejoint les centres touristiques pour y exercer une activité professionnelle, contraints pour se faire d’adopter l’allemand, devenu un gage d’emploi et, dans l’imaginaire collectif, d’accès à la modernité.

Zernez

Zernez, dans les années 1910 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Le recensement fédéral de 1861 confirme le déclin du romanche: encore majoritaire au début du siècle, il n’est alors plus la langue principale que de 41,4% de la population grisonne. Dans les dernières décennies du XIXe siècle, une prise de conscience s’amorce: les Romanches refusent de voir leur langue disparaître. Le poète romanche Giacun Hasper Muoth écrit un poème demeuré célèbre, intitulé «Al pievel romontsch» («Au peuple romanche»), dont les premiers vers sonnent comme un cri d’alerte:

«Stai si, defenda,
Romontsch, tiu vegl lungatg,
Risguard pretenda
Per tiu patratg!»

«Lève-toi, défends,
Romanche, ton vieux langage,
Exige le respect
De ta pensée!»

De nombreuses associations de défense du patrimoine linguistique voient le jour, notamment la Lia rumantscha («Ligue romanche») en 1919, qui devient une organisation faîtière.

 

 

Le romanche en 1860

Les régions de couleur violette représentent l’aire linguistique où le romanche est majoritaire, en 1860 (en bleu: l’italien; en orange: l’allemand) © Sémhur / Wikimedia Commons / CC-BY-SA-3.0

Le romanche en 2000

Les régions de couleur violette représentent l’aire linguistique où le romanche est majoritaire, en 2000. Les zones hachurées signalent les régions où le romanche est parlé par au moins 30 % de la population (en bleu: l’italien; en orange: l’allemand) © Sémhur / Wikimedia Commons / CC-BY-SA-3.0

Au cours des années 1930, les autorités fédérales instrumentalisent le romanche à des fins politiques. En effet, l’heure est à la promotion des valeurs nationales, face aux menaces exercées par les régimes totalitaires qui se développent dans les pays frontaliers. La Suisse craint pour son avenir et met donc en place une politique culturelle pour dissuader les puissances étrangères de faire main basse sur le pays.

Ainsi, lorsque le gouvernement grison suggère de faire du romanche la quatrième langue nationale, le Conseil fédéral y voit une façon d’affirmer les singularités de la Suisse. Une votation populaire a lieu le 20 février 1938 et le peuple suisse accepte cette proposition à plus de 90% des suffrages exprimés.

Cette reconnaissance institutionnelle concédée à la minorité romanche ne démontre pas à mon sens un réel souci de la diversité linguistique en ce qu’elle a de noble. Elle apparaît plutôt comme de l’opportunisme. En légiférant sur le statut du romanche en tant que langue distincte de l’italien, les autorités fédérales entendent décourager l’Italie fasciste à revendiquer les Grisons comme un foyer de population italophone.

Votation sur la reconnaissance du romanche

Résultats de la votation relative à la reconnaissance du romanche en tant que langue nationale

Lors de l’Exposition nationale de 1939 (qui se déroule quelques mois seulement après la votation), le romanche se conçoit avant tout comme un instrument politique mis en scène en tant que symbole de la pluralité culturelle helvétique. Il n’obtient cependant qu’une visibilité purement folklorique.

La Suisse une et diverse

La diversité folklorisée durant l’Exposition nationale de 1939. Les organisateurs n’ont pas pris la peine de traduire les informations en romanche © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Le romanche est-il en voie de disparition?

A juste titre, la menace qui pèse sur la biodiversité préoccupe de nombreuses organisations, qui s’engagent pour en préserver la pluralité. Il est une autre richesse sur laquelle pèse un grand danger: celle des langues. Toutes les deux semaines, l’une d’entre elles disparaît.

L’UNESCO (l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) a établi une liste de toutes les langues, en les classant selon leur degré de vitalité: «sûre», «vulnérable», «en danger», «sérieusement en danger» «en situation critique» et «éteinte». Le romanche se trouve ainsi dans la catégorie des langues «en danger».

Si rien n’est entrepris, la quatrième langue nationale pourrait ainsi à moyen terme se retrouver dans la catégorie des langues éteintes. Selon une étude européenne, une langue recensant moins de 300’000 individus capables de la parler serait menacée. Or, le romanche n’est la langue principale que d’environ 40’000 personnes.

Hélas, les décisions politiques les plus récentes ne laissent pas présager un avenir radieux pour le romanche. Ainsi, les coupures budgétaires projetées par les responsables de la Société suisse de radiodiffusion et télévision tendront à affaiblir davantage encore le rôle de la langue grisonne dans les médias. La Suisse, pays parmi les plus riches du monde, n’aurait-elle donc pas suffisamment de moyens à consacrer au trésor que constitue une langue minoritaire?

Scuol

Scuol, dans les années 1910 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Pour l’heure, le romanche est donc bel et bien menacé. Il n’est pour autant pas irrémédiablement condamné. Un sursaut citoyen et politique est à espérer.

Et vous, chères lectrices et chers lecteurs, quelle image avez-vous du romanche? Avez-vous des suggestions à formuler pour en assurer la sauvegarde? Connaissez-vous des auteurs de langue romanche? La parole est à vous!

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica