Entretien avec la seule spécialiste romande d’une discipline méconnue

Fabienne Hoffmann est une habituée des hauteurs. Elle consacre en effet une partie de son activité professionnelle à la campanologie, à savoir l’étude des cloches et des pratiques sociales qui leur sont liées. Avec un enthousiasme contagieux, elle lève le voile sur cette discipline peu connue du grand public, et pourtant passionnante. Préparez-vous pour un voyage en plein cœur du paysage sonore de nos régions.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica: Vous êtes aujourd’hui la seule campanologue professionnelle de Suisse romande. D’où vous vient cet étonnant intérêt pour les cloches?

Fabienne Hoffmann: Il s’agit en fait d’une histoire amusante. Un ami de mon père, Frédy Maire, qui était pasteur, est un jour arrivé chez nous avec un magnifique moulage en plâtre d’images apparaissant sur la cloche médiévale d’Aigle. Le résultat m’a paru extraordinaire: on pouvait en effet admirer une représentation de la Crucifixion et des scènes de la Passion, sans devoir affronter les dangers et l’ombre des clochers.

Cet épisode s’est produit alors que j’entamais mon parcours universitaire à Lausanne. J’étudiais l’histoire de l’art et ce moulage m’a immédiatement fascinée. Qui sait en effet que de telles images se trouvent sur les cloches? Il s’agissait-là de l’un des derniers témoins du culte catholique tel qu’il était exercé en terre vaudoise avant la Réforme. Pourquoi ces cloches n’ont-elles pas été fondues, alors que l’essentiel des icônes ont été détruites et que les peintures murales des églises ont été badigeonnées? Cette question m’a paru originale et a guidé mes recherches.

A la suite de cette rencontre, j’ai réalisé l’inventaire des cloches présentes dans trois districts du canton de Vaud, dans le but d’avoir une base de travail pour mon mémoire de licence, sous la direction du professeur Marcel Grandjean. Les moulages de Frédy Maire m’ont aussi été d’un précieux secours. Ce pasteur a d’ailleurs abattu un travail considérable, en modelant en plâtre l’immense majorité des représentations iconographiques présentes sur les cloches médiévales vaudoises.

Dans notre canton, il faut savoir qu’il existe près de 200 cloches médiévales, ce qui est un chiffre très important. En effet, dans de nombreux pays, les guerres ou les révolutions ont malmené cet héritage, dont une grande partie n’est hélas pas parvenue jusqu’à nous.

En 1992, une fois mes études achevées, j’ai commencé à travailler au Service des bâtiments du canton de Vaud, en tant qu’archiviste à mi-temps. On ne gagne en effet pas sa vie avec la campanologie [sourire]. Cependant, je n’ai jamais cessé d’écrire des articles au sujet du patrimoine campanaire, c’est-à-dire des cloches. J’ai également continué à réaliser des inventaires pour les cantons de Vaud et de Neuchâtel.

Une occasion s’est présentée à moi à la fin des années 1990. Lors de la restauration de la cathédrale de Lausanne, il a fallu intervenir sur les cloches du beffroi. Mon chef de service d’alors, sensible à ces questions, a alors accepté que j’effectue une formation complémentaire dans ce domaine. C’est ainsi que j’ai suivi un cours à l’Ecole nationale du patrimoine, qui était donné à Châlons-en-Champagne, entre Paris et Nancy.

Au cours du chantier de la cathédrale, qui a duré de 1998 à 2004, j’ai organisé un colloque au sujet des cloches, en collaboration avec l’expert campanologue français, Eric Brottier. Celui-ci m’a également formée à l’analyse des cloches. Depuis cette époque, j’effectue des rapports d’expertise, y compris parfois pour les monuments historiques de la Confédération. Ces compétences ne sont pas très répandues en Suisse, ce qui faisait dire à mon professeur Marcel Grandjean que j’étais la seule campanologue formée à l’université. Il en était très fier [rire]!

Venons-en donc de façon plus précise à la campanologie. Pourriez-vous nous expliquer en quoi consiste exactement cette discipline? 

Pour faire un peu d’étymologie, précisons d’abord que le mot «campanologie» vient du latin campana (la cloche) et du grec logos (la science, le discours). La campanologie est donc une sous-discipline de l’histoire qui consiste à étudier les cloches. Elle apparaît au cours du XIXe siècle déjà.

Il s’agit d’une matière qui se trouve au croisement de nombreux savoirs. La cloche n’est pas un objet isolé: elle est imbriquée au sein d’un système qui la met en résonance. Ainsi, la campanologie nécessite des connaissances en charpente, en métaux (la cloche étant en bronze, qui est un alliage de cuivre et d’étain). Il s’agit aussi de comprendre les techniques de forge, de fonte et de soudure. Fabriquer une cloche est un art complexe, qui demande une quarantaine de jours de travail. Enfin, l’analyse des sons fait également partie des savoirs liés à la campanologie.

Les cloches sont aujourd’hui encore des objets très présents dans notre culture. Cependant, depuis quand existent-elles en Occident?

De nombreux ouvrages d’histoire rapportent qu’elles sont apparues au VIe siècle. Néanmoins, il s’agit davantage d’une idée préconçue et sans cesse répétée que d’une vérité établie, puisqu’il n’existe pas de recherche fondamentale à ce propos. Un vaste champ d’études s’étend encore devant nous.

En ce qui concerne la Suisse, le premier exemple connu est une petite cloche en fer blanc rivetée, qui date du VIIe siècle et qui a été donnée à l’abbaye de Saint-Gall en 1783. Elle date de l’époque de la fondation de l’abbaye, au VIIe siècle. Dans le canton de Vaud, les plus anciennes remontent au XIIIe siècle. Il est bien entendu toujours difficile de situer leur conception avec exactitude, puisqu’elles ne comportent pas de signature et sont rarement datées.

Les premières cloches occidentales ressemblaient beaucoup à leurs lointaines cousines asiatiques. Peu à peu, leur forme s’est évasée jusqu’à ce qu’elles prennent leur aspect actuel entre le XVe siècle et le XVIe siècle.

Selon l’historien Charles-Olivier Carbonell, la cloche introduirait un nouveau rapport au temps. Avec elle, une société passerait en effet d’un «temps naturel», dicté par le soleil et le rythme des saisons, à un «temps surnaturel». Pourriez-vous commenter cette transition et expliquer les changements culturels et sociaux qu’elle implique?

La cloche détermine un périmètre sonore qui tend à rassembler une communauté. Un certain nombre d’individus entend en effet le même son au même moment. La société passe d’une conception binaire du temps quotidien (le jour d’un côté, la nuit de l’autre) à un système qui délimite par le son les temps de travail et de prière (comme la sonnerie de l’angélus, qui marque le début, le mitan et la fin de la journée).

De plus, un ouvrage d’Alain Corbin, intitulé Les Cloches de la terre, met en lumière un aspect à mon sens fondamental. Celui qui sonne la cloche détient un pouvoir important sur sa communauté, puisqu’il est alors à même de rassembler les individus.

Poliez-Pittet, dans le canton de Vaud, est à cet égard un exemple très pertinent. En effet, il faisait partie de ces villages connaissant une mixité religieuse, avec la présence simultanée de protestants et de catholiques. Le fait de marquer les heures était donc profondément lié à la détention d’un pouvoir symbolique. Le son de la cloche rappelle à l’autre communauté son existence et définit ainsi le cadre de vie du village.

Jusqu’au XIXe siècle, les cloches sont ornées de textes qui témoignent de croyances vivaces: on pensait qu’elles avaient la faculté d’éloigner les orages. Jusqu’au concile de Vatican II, dans les années 1960, la cérémonie catholique de la bénédiction des cloches donne à ces dernières le pouvoir de faire fuir le démon qui habite les airs. On parle, en termes savants, de «fonction apotropaïque».

Cloche

Belmont. Temple. Cloche fondue en 1776 par Jean Daniel Dreffet de Genève. Elle se distingue par son décor composé d’une multitude de tête d’anges © PBC_MAH. Photographe: Rémy Gindroz, 2014

L’une des cloches de la cathédrale de Lausanne était quant à elle associée à une pratique bien précise: les femmes enceintes montaient dans le beffroi pour lui jeter des amandes, en espérant que ce geste leur éviterait toute complication durant l’accouchement.

A l’époque médiévale, les cloches sont généralement payées par la communauté ecclésiale. Ce n’est donc pas un hasard si elles sont décorées de motifs religieux et de prières. Assez rapidement, comme à la cathédrale de Lausanne, les autorités civiles fondent une cloche pour faire frapper les heures à l’aide d’une horloge. Il s’agit aussi d’avertir les habitants, le soir venu, pour qu’ils couvrent les feux, afin d’éviter les incendies. Cette cloche côtoie donc celles qui sont utilisées pour l’appel des fidèles aux cérémonies religieuses.

Peu à peu, une évolution se constate, à partir de l’instauration du régime bernois en Pays de Vaud, en 1536: les inscriptions de prières sur les cloches se font plus rares au profit du nom des autorités communales, qui apparaît peu à peu sur le vase de la cloche. Cela démontre le passage progressif du pouvoir spirituel au pouvoir temporel.

Au XIXe siècle, les cloches ne comportent plus du tout d’inscriptions faisant référence de façon explicite au religieux, même si elles sonnent bien entendu les cultes. Le message est clair: désormais, c’est la commune qui maîtrise le temps. Toutefois, jusqu’au XIXe siècle survit un élément iconographique né au milieu du XVIe siècle. Il s’agit de l’insertion, dans le moule de la cloche, de vraies feuilles de sauge (du latin salvia, dérivant de salvus, qui signifie «sain et sauf»). L’idée que la cloche possède un pouvoir protecteur n’a donc pas été totalement écartée, et ce y compris dans les régions protestantes.

2. ©PBC_MAH. Photographe Claude Bornand 2014

Combremont-le-Petit. Temple. Détail d’une cloche fondue en 1676 par Jean Richenet de Vevey. On peut observer quatre feuilles de sauge autour du texte. © PBC_MAH. Photographe: Claude Bornand, 2014

Ce n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard, puisque la cloche est un objet anthropomorphe. Les noms de certaines de ses parties renvoient au lexique du corps humain: la partie haute de la cloche est appelée «cerveau». Elle a aussi un «cou» et une «robe», un «manteau» ou une «panse». Parfois, une ceinture apparaît sur le pourtour de la cloche, ce qui accentue cette humanisation.

Certaines cloches reçoivent même un nom, bien que cet usage ne soit pas systématique. Chez les catholiques, elles portent le nom du parrain ou de la marraine, qui est généralement le généreux donateur à l’origine du financement de la cloche.

L’apparition des horloges, puis des montres, a-t-elle fait perdre à la cloche sa fonction de dicter le temps qui s’écoule?

Je n’en ai pas l’impression. Si les premières horloges sont conçues au XIVe siècle déjà, elles ne sonnent pas pour autant le glas des cloches. Elles sont liées à ces dernières pour frapper les heures. Les cadrans sur lesquels on peut lire l’heure sont quant à eux apparus plus tardivement. A mon sens, les deux objets entretiennent une relation de complémentarité.

De nos jours, le son des cloches retentit plus souvent que par le passé, en raison de la motorisation qui s’est produite au milieu du XXe siècle. Jadis, lorsque l’on souhaitait par exemple faire sonner toutes les cloches de la cathédrale de Lausanne, il fallait réunir plusieurs personnes, ce qui était coûteux et nécessitait une organisation bien plus complexe que le système que nous connaissons aujourd’hui. Elles ne sonnaient donc probablement de concert que deux fois l’an, à Noël et à Pâques. La majeure partie du temps, on n’entendait donc qu’une cloche ou deux à la fois.

La motorisation ne comporte pas que des avantages, puisque les cloches sont désormais  tant sollicitées que les fêlures auront vraisemblablement tendance à se multiplier.

Enfin, je crois aussi que la cloche n’est pas qu’un simple instrument, que ce soit de mesure du temps ou de musique. Une anecdote me vient en tête: alors que je donnais une conférence à Ollon, une dame a pris la parole pour raconter le moment où son père a été appelé à la mobilisation, en 1939. Tous les enfants du village étaient alors assis sur un mur, à écouter les cloches qui annonçaient le départ des hommes. Le témoignage de cette femme était profondément émouvant. Il démontre que le paysage sonore joue un rôle mémoriel de première importance.

«Les dimanches et les jours de fête, j’ai souvent entendu dans le grand bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine qui appelait au temple l’homme des champs. Appuyé contre le tronc d’un ormeau, j’écoutais en silence le pieux murmure. Chaque frémissement de l’airain portait à mon âme naïve l’innocence des mœurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la religion et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première enfance! Oh! quel cœur si mal fait n’a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frémirent de joie sur son berceau, qui annoncèrent son avènement à la vie, qui marquèrent le premier battement de son cœur, qui publièrent dans tous les lieux d’alentour la sainte allégresse de son père, les douleurs et les joies encore plus ineffables de sa mère! Tout se trouve dans les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche natale: religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le passé et l’avenir.» [Extrait de René, de Chateaubriand, 1802]

Avez-vous fait des découvertes majeures au cours de votre carrière de campanologue?

J’ai notamment étudié une famille de fondeurs genevois, les Fribor (qui se faisaient aussi appeler Mercier). Jean, le père, et Guillaume, le fils, ont exercé leur art au cours du XVe siècle. A mon sens, de par la qualité de leur son et de leur fonte, tout comme par l’extraordinaire beauté des motifs qui les ornent, les cloches conçues par les Fribor constituent de véritables chefs-d’œuvre. Longtemps, les décors campanaires ont pourtant été considérés comme de l’art mineur.

Allant à l’encontre de ce préjugé, j’ai pris conscience que les matrices iconographiques utilisées sur certaines cloches à la fin de l’époque médiévale étaient profondément liées aux gravures qui circulaient à la même époque. S’il est un domaine dans lequel je fais figure de pionnière, c’est donc sans doute dans ma volonté de démontrer que les motifs ornant les cloches font partie intégrante de l’histoire de l’art. En ce sens-là, mon mémoire de licence a offert un regard novateur: le décor d’une cloche, tout comme les textes qui s’y trouvent, donnent des informations sur l’époque durant laquelle elle a été fondue.

Etre campanologue, ce n’est cependant pas seulement faire de grandes découvertes. C’est aussi se rendre compte que l’on arrive parfois trop tard: la motorisation a conduit à une perte irréparable d’une somme de savoirs dont il ne reste aucune trace écrite, en ce qui concerne notamment l’art de sonner les cloches ou les techniques anciennes de suspension.

D’antan, il existait en outre de nombreux codes sonores. Par exemple, et y compris dans le canton de Vaud, le son rapide du tocsin alertait d’un danger, tel que le feu. Le glas, quant à lui, prévenait de la mort d’un paroissien. Certaines sonneries annonçaient les naissances: elles n’étaient pas les mêmes pour la venue au monde d’un garçon que pour celle d’une fille.

La mort sonnant une cloche

Reproduction d’une lithographie d’Odilon Redon, représentant la mort sonnant une cloche © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Aujourd’hui, pourquoi faudrait-il à votre avis considérer les cloches comme un patrimoine à préserver?

Je crois qu’il s’agit d’artefacts qui font partie de nos racines profondes. Les cloches marquent un attachement à une terre. Elles constituent notre façon, à nous autres Occidentaux, d’occuper le paysage sonore et de réguler les différents temps de la vie, qu’ils soient religieux ou civils.

J’ai toutefois le sentiment que notre société aime aller puiser dans de lointaines contrées des pratiques que nous offrent les cloches. L’écoute des sons propagés par l’excitation de bols tibétains est un bon exemple de la déconnexion de nos contemporains avec leur patrimoine de proximité, qui tend à être oublié puisque sa présence semble naturelle. Exciter le son d’une cloche en la frappant avec un battant produit pourtant de nombreuses harmoniques, processus parallèle au travail avec les bols tibétains.

Le paysage sonore contemporain a ceci de particulier qu’il est investi par de nombreux bruits provoqués par la technique moderne, qu’il s’agisse des avions, des trains, des éoliennes ou encore des drones. La musique d’ambiance est en outre omniprésente. Parallèlement, les communes suisses reçoivent des centaines de plaintes depuis quelques années au sujet des sonneries des cloches. Comment interprétez-vous cette évolution?

Certains endroits sont objectivement exposés au bruit de façon intolérable. Personne ne reprocherait ainsi à quelqu’un vivant sous un clocher de demander à ce que les sonneries soient interrompues durant la nuit.

Cela dit, d’autres bruits de la modernité, comme les sirènes des ambulances ou de la police, ne sont pas remis en cause avec tant de vigueur. J’imagine donc que certaines plaintes formulées à l’encontre des sonneries de cloches expriment aussi, de manière probablement inconsciente, un rejet de la religion et de l’Eglise. Il peut aussi s’agir d’une certaine colère contre les autorités communales qui refusent tout compromis. Notons qu’un arrêté du Tribunal fédéral a fait jurisprudence en la matière. Il établit que la tradition prime sur l’intérêt particulier.

3.©PBC_MAH. Photographe Claude Bornand 2014

Combremont-le-Petit. Temple. Cloche fondue en 1877 par Gustave Treboux de Vevey. Dame Helvétie orne un «côté» de la cloche © PBC_MAH. Photographe: Claude Bornand, 2014

A n’en pas douter, cet entretien, rendu passionnant par les explications éclairantes de Fabienne Hoffmann, participera à démontrer que la cloche, loin d’être un élément marginal, contribue pleinement à donner une âme à notre patrimoine culturel. Et vous, chères lectrices et chers lecteurs, êtes-vous de cet avis?

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Bibliographie