D’où vient le nom de votre ville?

Certains noms de lieux nous semblent parfois si familiers que l’on oublie même leur signification d’origine. D’autres en revanche nous demeurent étrangers, jusqu’à ce qu’un événement vienne nous en révéler l’existence. Il suffit qu’un fait un tant soit peu sensationnel se produise à un endroit donné pour que le nom de celui-ci se répande comme une traînée de poudre.

L’actualité me fournit un exemple de choix: le quartier du Maupas, à Lausanne. Depuis de nombreuses années, celui-ci se retrouve régulièrement sous le feu des projecteurs, en raison du trafic de drogue qui s’y déroule. Cela ne s’invente pas: l’étymologie nous apprend que «Maupas» vient de l’ancien français, signifiant «mauvais pas, passage difficile». Dans le cas présent, on pourrait presque croire à une forme de prédestination…

Rue du Maupas

Rue du Maupas, à Lausanne, dans les années 1920 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Mais trêve de plaisanterie. Aujourd’hui, partons à la découverte de la toponymie, à savoir l’étude de l’origine et de la signification des noms de lieux (que l’on appelle aussi des «toponymes»). Vous verrez qu’il s’agit d’une discipline à la fois subtile et fascinante, au croisement de nombreux questionnements de première importance. En guise de bonus, je lèverai le voile en fin d’article sur l’origine de plusieurs toponymes romands. Alors attachez vos ceintures et préparez-vous pour un voyage dans l’espace et dans le temps.

Quelle est l’origine des toponymes?

La Suisse romande a connu deux apports majeurs en ce qui concerne les noms de lieux (on parle de «couches toponymiques»). Il existe d’abord un substrat paléo-européen et celtique. Par exemple, la terminaison en -don de plusieurs villes (à l’image de Moudon ou d’Yverdon) provient du mot gaulois dunum, ce qui désigne une colline fortifiée. Parfois, certains noms actuels ne laissent plus deviner cette même origine, à l’image de Sion (jadis appelée Sedunum), en Valais.

Sion

Vue sur Sion, dans les années 1910 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Un autre apport est venu s’ajouter au premier substrat: il s’agit bien entendu du latin. Au fil des siècles, ce dernier a lentement évolué, jusqu’à donner naissance à une multitude de langues vernaculaires. En Suisse romande, il s’agit pour l’essentiel des patois francoprovençaux (sauf dans le Jura, dont les habitants parlaient un dialecte de langue d’oïl).

Si certains toponymes sonnent aujourd’hui d’une bien curieuse façon à nos oreilles devenues francophones, c’est que nous avons oublié leurs origines. Ainsi, nous sourions à l’évocation des lieux-dits Crotte-aux-Loups (à Vernier, dans le canton de Genève), Sex Blancs (à Evolène, en Valais) ou encore Haut Cul (à La Sarraz, dans le canton de Vaud). En réalité, ils n’ont rien à avoir avec de l’obscénité ou des excréments. «Crotte» désigne simplement une grotte. «Sex» (le x ne se prononce pas) vient du latin saxum et signifie «rocher». Quant au mot «cul», il se réfère à un endroit reculé.

Château de La Sarraz

Château de La Sarraz, vers 1905 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Ainsi, s’il peut paraître tentant de renommer ces lieux pour leur donner des consonances plus poétiques, cela reviendrait à réécrire l’histoire d’une région. De telles transformations conduiraient à une perte considérable pour le patrimoine.

Pourquoi nomme-t-on un lieu?

La question n’est pas si naïve que cela. Plusieurs raisons expliquent ce qui conduit l’être humain à nommer les espaces. Comme vous vous en doutez certainement, il s’agit d’abord de commenter un territoire pour en décrire les caractéristiques principales, ce qui permet à un groupe de se constituer des références géographiques communes, nécessaires pour s’orienter.

Il n’y a donc rien de surprenant à ce que l’écrasante majorité des toponymes se réfèrent à une spécificité du territoire, qu’elle soit d’origine naturelle ou humaine. Deux exemples serviront à le démontrer:

  • D’innombrables lieux-dits romands portent le nom d’«Essart» ou de l’une de ses déclinaisons (Essertes, Essert-Pittet, Essertines-sur-Yverdon, Longs Essarts, L’Essert du Sex (le revoilà!), L’Essertse ou encore Essert). Ils désignent un terrain défriché.
  • Les variations de «Corcelles» (comme Corcelles-le-Jorat, Corcelettes ou La Corcellane) renvoient à la présence d’une petite ferme ou d’un espace clos.

Parfois, certains lieux ne sont pas nommés en raison de leur apparence géographique décrite rationnellement, mais en suivant une impression, un sentiment, une référence culturelle que l’espace évoque. J’ai eu l’occasion de mentionner le cas des Diablerets dans un précédent article (à retrouver ici).

Les Diablerets, La Quille du Diable

La Quille du Diable, aux Diablerets, dans les années 1930 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Un autre exemple illustre ce phénomène: La Chetta (en Gruyère) ou le Creux de Chettes (dans le val d’Arpette, en Valais). Ces appellations renvoient au patois chetta ou chatta, signifiant «secte» et, par extension, «assemblée nocturne de sorcières». Même si ces toponymes se trouvent dans des contrées catholiques, il ne faudrait pas croire que les affaires de sorcellerie seraient absentes des régions protestantes. Pour vous en convaincre, jetez un œil ici.

Quand l’orientation au sein d’un territoire ne s’en trouve pas perturbée, il arrive que des cours d’eau ou des sommets ne reçoivent aucun nom. Par exemple, le mince ruisseau qui coule près de la ferme de ma famille n’a jamais été baptisé. Mes aïeux n’ont probablement pas jugé utile de lui donner un nom.

En revanche, un cours d’eau de plus grande importance, situé non loin du petit ruisseau, a eu davantage de chance: il s’appelle le Grenet. Ce nom provient sans doute du latin granum, ce qui traduit soit l’existence ancienne d’un entrepôt à grain dans le secteur, soit la présence d’un terrain cultivé en céréales.

Mais le fait de pouvoir se repérer dans l’espace n’est que la première des raisons qui motive l’être humain à désigner ce qui l’entoure. Nommer un territoire est aussi une façon de se l’approprier. Aujourd’hui encore, la connaissance des lieux-dits se vit souvent comme une preuve d’insertion à une communauté. Quel habitant d’un village ne s’est jamais entendu dire ceci: «Mais tu vis pourtant ici! Tu devrais connaître l’existence de ce hameau!»

Nommer pour mieux régner

Par ailleurs, doter un territoire d’un nom revient quelquefois, pour les élites politiques, à asseoir leur pouvoir. Plusieurs cas demeurés célèbres jalonnent l’histoire. Ainsi, la Révolution française a créé les départements (qui portent le nom de rivières ou de massifs montagneux) pour abolir les anciennes provinces. En un sens, la Révolution a éradiqué l’Ancien Régime jusque dans les toponymes, ce qui montre bien l’importance de ces derniers dans la représentation que les individus se font du monde.

D’autres cas prouvent que le fait de renommer un territoire va souvent de pair avec des visées politiques. Dans le val d’Aoste, le régime fasciste de Mussolini ordonne que les toponymes soient traduits, parfois au mépris de leur sens, d’origine francoprovençale. Le projet d’italianiser les patronymes valdôtains ne sera quant à lui jamais appliqué, puisque la fin de la guerre a mis un terme à ces pratiques linguistiques d’une grande violence symbolique. Cet exemple permet de souligner un aspect central de la toponymie, étant donné qu’elle permet parfois d’asservir une région et d’en effacer la culture d’origine.

En Suisse aussi, le pouvoir se manifeste dans le nom des lieux. Ainsi, les Bernois, après l’invasion du Pays de Vaud, traduisent le nom de nombreuses villes conquises: Iferten pour Yverdon, Neuss pour Nyon, Tscherlitz pour Echallens, Losannen pour Lausanne, Wiflisburg pour Avenches, Vivis pour Vevey.

Carte postale de Vevey

Vevey © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Certes, seules les cités les plus importantes reçoivent une traduction. Toutefois, cela contribue à inscrire les territoires conquis dans les représentations culturelles bernoises, de façon à s’approprier symboliquement le Pays de Vaud. N’oublions pas que les noms traduits concernent bien souvent, dans le cas présent, des centres de pouvoir où les baillis ont leur siège. Tous ces toponymes germanisés sont aujourd’hui tombés en désuétude. La fin de l’hégémonie bernoise, qui a longtemps été la plus grande cité-Etat au nord des Alpes, n’a sans doute pas été étrangère à ce phénomène.

Plus récemment, dans le Jura, alors encore bernois, le remplacement du nom de certaines localités par une version allemande a participé à crisper les francophones. En 1913, les autorités bernoises prennent en effet l’initiative de renommer deux communes (La Scheulte devient Schelten, Elay devient Seehof), après que les Alémaniques ont surpassé les Romands en nombre dans ces villages. Cette décision restera un symbole de la germanisation du Jura du début du XXe siècle et l’un des moteurs des luttes autonomistes.

Pourquoi votre ville porte-t-elle ce nom?

En guise de conclusion, penchons-nous maintenant sur l’étymologie des noms des dix plus grandes villes romandes:

Genève: du nom celtique Genaua, qui signifie «embouchure».

Genève

Genève, vers 1900 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Lausanne: le nom gallo-romain de la ville était Lousonna, la terminaison -onna faisant référence à un cours d’eau.

La Chaux-de-Fonds: «Chaux» semble avoir plusieurs significations, notamment «terrain inculte» et «pâturage forestier».

Fribourg: de l’allemand «Freiburg», qui désigne un lieu fortifié libre.

Vernier: du mot «verne», le mot patois pour l’aulne glutineux, à savoir un arbre répandu dans toute l’Europe.

Sion: du nom gallo-romain Sedunum, dérivant de Sego-dunum. Sego signifie «victoire» en gaulois. Comme je l’ai mentionné plus haut, -dunum se réfère à une colline fortifiée.

Neuchâtel: du latin Novum Castellum («nouveau château fort»).

Lancy: comme de nombreux toponymes romands en -y (Pully, Cully ou encore Lutry), la terminaison indique qu’il s’agissait d’une propriété appartenant à un notable, à l’époque gallo-romaine. Dans le cas de présent, Lancy signifie donc «propriété de Lancius».

Yverdon-les-Bains: de Vicus eburodunensis («ville fortifiée des ifs»).

Montreux: du latin monasteriolum («petit monastère»).

Montreux

Carte postale de Montreux, dans les années 1910 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Vous souhaitez vous renseigner sur l’étymologie d’une autre localité? Cliquez ici.

Et maintenant, à vous la parole, chères lectrices et chers lecteurs! Avez-vous une anecdote à nous raconter sur un nom de lieu?

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

NB: l’étymologie des toponymes présentés dans cet article est tirée des ouvrages indiqués dans la bibliographie (principalement Nos lieux-dits de Maurice Bossard et Jean-Pierre Chavan) ainsi que du site Internet consultable en cliquant ici.

Bibliographie