Que s’est-il vraiment passé le 1er août 1291?

Voici les premiers mots d’un texte qui a profondément marqué l’histoire de la Suisse: In nomine Domini Amen. Honestati consulitur et utilitati publice providetur, dum pacta quietis et pacis statu debito solidantur. Votre latin est un peu rouillé? La version française devrait vous éclairer:

«Au nom du Seigneur, Amen. C’est accomplir une action honorable et profitable au bien public que de confirmer, selon les formes consacrées, les mesures prises en vue de la sécurité et de la paix.»

Savez-vous de quel texte est tiré cet extrait? Du pacte fédéral de 1291. Celui-là même que, dans bien des villages suisses, un élu se fait un devoir de lire chaque année, au soir du 1er août, devant une assemblée vêtue de rouge et de blanc. Le silence est alors religieux, l’émotion tangible.

Pacte de 1291

Pacte de 1291

Il n’y a là rien d’étonnant. Après tout, ce pacte n’est-il pas le document qui atteste la naissance de la Suisse, selon une idée largement répandue? La réalité est pourtant bien plus complexe. Je vous propose de mener l’enquête pour y voir plus clair sur la date mythique du 1er août 1291.

Il était une fois une pomme et une arbalète

De la même façon que bien d’autres pays, la Suisse a progressivement constitué son identité en la fondant sur plusieurs récits des origines. Certains d’entre eux ont connu un succès qui ne se dément pas jusqu’à nos jours.

Ces légendes figurent dès 1470 dans le Livre blanc de Sarnen. Il s’agit d’un ouvrage important, puisqu’il est l’une des premières traces historiographiques visant à expliquer l’apparition de la Confédération. Comme vous le verrez, expliquer n’est pour autant pas synonyme de décrire les événements tels qu’ils se sont véritablement déroulés.

Mais de quelles légendes est-il question au juste? Elles sont au nombre de quatre (connues sous le nom de «tradition de la libération»), qu’il est possible de résumer ainsi:

  • Au début du XIVe siècle, Guillaume Tell refuse de saluer le chapeau du bailli Gessler, qui y voit un affront. Il met donc Guillaume Tell au défi: ce dernier doit placer une pomme sur la tête de son fils et la transpercer en un seul tir d’arbalète. En cas d’échec, il sera mis à mort. Même si la tâche paraît impossible, il y parvient sans difficulté.
    Mais le bailli a autant de flair que le plus rusé des renards. Il remarque que Guillaume Tell cache un second «carreau» (ainsi appelle-t-on le projectile d’une arbalète). Notre héros finit par avouer qu’il lui aurait été destiné, dans le cas où il aurait manqué sa cible. On imagine aisément la réaction furieuse du bailli, qui perd son sang-froid face à tant d’insolence. Il tape du pied, devient rouge et ordonne que Guillaume Tell soit incarcéré.
    C’est alors qu’un véritable miracle se produit. Tandis que le héros malheureux et ses ennemis voguent sur le lac des Quatre-Cantons (direction la prison, sans passer par la case départ), une tempête éclate. Guillaume Tell prend les commandes de la barque, habitué qu’il est à naviguer sur des eaux troublées. Parvenu près du rivage, le héros saute de l’embarcation et la repousse vers le large pour échapper à ses ennemis. Il ne se contente pas de savourer sa liberté et il court assassiner le bailli. Le meurtre a lieu le 18 novembre 1307, selon la date retenue par la tradition. Œil pour œil, pomme pour pomme.
Mémorial de Guillaume Tell à Altdorf

Mémorial de Guillaume Tell à Altdorf © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

  • La deuxième légende, celle du serment du Grütli, est probablement aussi célèbre que l’arbalète de Guillaume Tell. Dans l’histoire que nous raconte le Livre blanc, les habitants des Waldstätten (les trois communautés d’Uri, Schwytz et Unterwald) subissent le pouvoir tyrannique des baillis des Habsbourg. Mécontents d’être maltraités et humiliés, ils décident de se réunir sur la prairie du Grütli et jurent de se libérer du pouvoir ennemi.
  • Le troisième récit, celui de la destruction des châteaux, vous semblera un brin répétitif. Il met en effet en scène les mêmes personnages. Ainsi, les habitants des Waldstätten, furieux de la présence des baillis envoyés par les Habsbourg, se rebellent et dévastent les châteaux du pouvoir «étranger». Il existe certes des vestiges en Suisse centrale. Toutefois, des recherches archéologiques ont démontré qu’ils étaient le fruit d’un abandon, et non d’une destruction.
  • Venons-en au dernier mythe du Livre blanc: la légende d’Arnold von Winkelried. Cette histoire puise sa source dans la bataille de Sempach, durant laquelle le duc d’Autriche affronte les troupes confédérées, en 1386. Jusqu’ici, rien n’est inventé. Mais le mythe commence à partir de la mention d’un certain Winkelried. Il se serait jeté sur les lances autrichiennes pour ouvrir une brèche dans la ligne ennemie et assurer la victoire de ses compatriotes. Winkelried n’a pourtant jamais existé.

Toutes ces légendes, si elles ont été consignées dans le Livre blanc de Sarnen en 1470, ont vraisemblablement été transmises oralement tout au long du XVe siècle. Il y a donc un décalage entre leur apparition et leur mise par écrit.

Rütlischwur, Tell’s Apfelschuss, Tellskapelle, Tell’s Sprung, Gessler’s Tod

Carte postale datant de 1920, représentant notamment plusieurs épisodes de la légende de Guillaume Tell © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Comme vous l’avez sans nul doute remarqué, les différents récits partagent des points communs. Les Habsbourg sont ainsi dépeints en tant que pouvoir étranger indésirable et les Confédérés s’opposent à eux pour défendre leur liberté.

Les légendes du Livre blanc n’ont toutefois pas commencé à circuler par hasard. En effet, des conflits ont alors lieu entre les paysans de Suisse centrale et les habitants des villes, ces derniers prenant une importance jugée néfaste par les ruraux. Les personnages de Guillaume Tell et de Winkelried permettent donc de récréer le sentiment d’une histoire commune entre les populations des villes et des campagnes. Les mythes fondateurs ont aussi la fonction de justifier l’indépendance des cantons confédérés par rapport aux puissances étrangères.

Livre blanc de Sarnen

Livre blanc de Sarnen © Parpan05

Le pacte de 1291 sous la loupe des historiens

Nées au Moyen Âge, les légendes des origines de la Suisse s’inscriront progressivement dans le marbre. Durant tout l’Ancien Régime, elles seront au centre de l’historiographie suisse.

En 1758, un événement inattendu se produit. On retrouve le pacte de 1291 dans un fonds d’archives. Il était tombé dans l’oubli. Toutefois, malgré cette redécouverte, on ne le considère alors pas encore comme la charte fondatrice d’un Etat.

Les choses changeront au XIXe siècle: la démarche historique donne à ce moment-là une importance croissante aux sources. Il faut donc donner des fondements documentaires aux légendes. On prétendra donc que le pacte de 1291 prouve la véracité des mythes mentionnés dans le Livre blanc de Sarnen.

En réalité, pas un seul mot du pacte n’évoque Guillaume Tell ou Winkelried. Il s’agit en fait d’un document typique de la fin du XIIIe siècle, qui ne contient rien de bien étonnant en comparaison avec des dizaines d’autres pactes qui lui sont contemporains. Il se comprend comme un accord passé entre des communautés rurales, dans le but de se porter secours et de défendre la paix.

A la différence de tous les récits légendaires du Livre blanc, les Habsbourg ne sont jamais cités. Et le Grütli, n’est-il pas l’endroit où fut conclu l’accord? Aucunement. Il s’agit d’une interprétation hasardeuse, bien postérieure à la rédaction du pacte, pour faire coïncider le mythe avec le document historique. Vous comprenez donc que l’expression parfois utilisée de «pacte du Grütli» n’a aucun fondement.

Serment du Grütli

Illustration du serment du Grütli, vers 1920. Sur l’image, l’accord passé entre les hommes est aussi (et avant tout) un véritable engagement envers Dieu. En effet, dans la Bible, l’arc-en-ciel symbolise l’alliance entre Dieu et Noé, après l’épisode du Déluge. En outre, les trois doigts levés vers le ciel représentent la Trinité. © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Quant à la date du 1er août, elle ne figure pas non plus exactement de cette façon-là dans le pacte. Ce dernier s’achève sur un évasif «fait en l’an du Seigneur 1291 au début du mois d’août». On en a donc déduit de façon un peu rapide qu’il s’agissait du 1er août, mais il pourrait tout aussi bien s’agir d’un autre jour.

Enfin, comme l’a démontré l’historien Roger Sablonier, le pacte de 1291 a très certainement été rédigé en 1309, après la mort d’Albert 1er de Habsbourg. Mais pourquoi donc? François Walter en résume les raisons:

«Peut-être parce que 1291 est une année très importante dont tous se souviennent encore. C’est l’année de la mort de l’empereur Rodolphe, le souverain qui a garanti les privilèges de Schwytz, notamment celui d’avoir des juges indigènes. En 1309, il a pu paraître opportun de rappeler l’ancienneté de ces droits au nouvel empereur Henri VII de Luxembourg, qui n’est pas un Habsbourg. »

Que s’est-il donc véritablement passé le 1er août 1291? Rien d’extraordinaire, en tout cas pas en matière d’alliance politique. Aucune rencontre n’a eu lieu sur une prairie entre de braves paysans de Suisse centrale. Pour autant, cela ne signifie pas que le pacte n’ait pas compté pour l’histoire politique, mais il n’est en rien un récit des origines. Il appartient en fait au genre de la «paix territoriale»: des communautés se regroupent pour se venir en aide. Contrairement à ce que laisse entendre la mythologie nationale, le pacte ne signe pas la naissance de l’Etat fédéral.

L’invention de la fête nationale

En 1891, on assigne au pacte de 1291 le privilège d’être la trace la plus ancienne d’une alliance entre les cantons. On célèbre cette année-là le 600ème anniversaire de la Confédération. L’idée fausse d’une naissance de la Suisse en 1291, agglomérée au mythe du serment du Grütli, date de ce moment-là.

Dès 1899, le 1er août est considéré comme le jour de la fête nationale. La Suisse s’adapte au contexte européen, puisque plusieurs Etats disposent alors déjà de célébrations similaires (il suffit de penser au 14 juillet, en France). Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, l’instrumentalisation du pacte de 1291 a eu un objectif politique. Il s’agissait de souder le peuple suisse autour de racines communes, ainsi que le Conseil fédéral le reconnaît aujourd’hui:

« La consécration du Pacte fédéral comme plus ancienne constitution d’une alliance consentie dans la liberté et vieille de plusieurs siècles a été utilisée pour renforcer la cohésion de l’État fédéral démocratique. Sous l’effet des changements politiques survenus à partir de 1930, le Pacte est devenu un symbole d’union face aux menaces extérieures. »

Discours du 1er août, dans le canton de Zurich

Discours du 1er août, dans le canton de Zurich, en 1976 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

En 1991, à l’occasion des célébrations du «700ème anniversaire» de la Confédération, une initiative populaire est lancée, visant à faire du 1er août un jour férié. Certaines personnalités politiques considèrent en effet que cette date choisie de façon quelque peu aléatoire doit devenir un jour férié officiel. En 1993, plus de 80% des Suisses votent en faveur de l’initiative.

Mais qui a donc eu l’idée de proposer cet objet au verdict des urnes? Il s’agit des Démocrates Suisses, un parti d’extrême-droite né dans les années 1960, en réaction à l’immigration (majoritairement italienne, à cette époque).

Pour autant, ne vous privez pas d’une excursion sur la prairie du Grütli. Vous y jouirez d’un paysage grandiose. Et vous aurez l’occasion de méditer tranquillement sur l’usage de l’histoire par le monde politique.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Prairie du Grütli

La prairie du Grütli, en 1982 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Bibliographie