Une bibliothèque unique au monde à découvrir près de chez vous

Imaginez un peu une bibliothèque idéale, dont la collection contiendrait une quantité infinie d’ouvrages disponibles nulle part ailleurs. Elle conserverait entre ses murs la mémoire d’auteurs oubliés, tout comme les éditions originales des œuvres qui changèrent la société. Elle se situerait sans doute dans un lieu à la fois enchanteur et propice à la lecture, loin des bruits incessants du monde moderne. Elle laisserait bouche bée ses visiteurs, émerveillés face à son élégance. Je vous sens déjà rêveurs. Pourtant, cette bibliothèque n’est pas issue de mon imagination: elle existe bel et bien. En Suisse romande, de surcroît. Suivez donc le guide.

Château d'Oron

© Helvetia Historica

C’est dans ce château médiéval, à Oron, dans le canton de Vaud, que se trouve la bibliothèque dont je souhaite aujourd’hui retracer l’histoire en votre compagnie. Il faut dire que j’ai noué une relation quelque peu privilégiée avec ce monument.

Lorsque j’avais à peine dix ans, j’y ai effectué une visite que je n’ai jamais pu oublier. En pénétrant dans la bibliothèque, le jeune garçon que j’étais alors tombait définitivement amoureux des livres. Le destin existe-t-il? J’avoue l’ignorer. Quoiqu’il en soit, j’accueille désormais régulièrement les visiteurs du château, en alternance avec deux collègues. Il arrive que les souvenirs d’enfance redeviennent réalité à l’âge adulte.

Aperçu de la bibliothèque du château d'Oron

Aperçu de la bibliothèque du château d’Oron © Helvetia Historica

André Locher, président de l’Association pour la Conservation du Château d’Oron (ACCO), m’a fait le plaisir de m’accompagner dans la bibliothèque en me confiant ceci: «ce qui m’intéresse dans ma fonction, c’est avant tout d’être en contact avec toutes sortes de personnes. Un château n’est pas seulement un tas de pierres, c’est aussi un endroit qui rend possible des rencontres».

D’ordinaire fermée au public afin d’assurer la conservation des ouvrages, la bibliothèque se laisse toutefois contempler au travers d’une vitre qui permet aux visiteurs d’en admirer les trésors.

Je profite de la présence d’André Locher pour lui demander d’où lui vient cet intérêt pour le patrimoine régional. De façon amusante, il est en effet devenu guide en 1968, alors que toute une frange de la jeunesse d’alors se prend de passion pour la cause du Viêtnam et se cherche de grands idéaux. Y voit-il un paradoxe? «Oh, vous savez, la jeunesse n’était pas unique. Bon, lorsque j’étais gymnasien, l’un de mes copains militait bien au sein de la Ligue marxiste révolutionnaire [rire]. Mais je crois qu’au-delà de quelques contestations, mai 68 n’a pas joué un très grand rôle dans la région».

Si le président de l’ACCO aime tant le domaine d’Oron, c’est sans doute parce qu’il l’a fait visiter à de nombreux touristes lorsqu’il était jeune: «à cette époque, les gens étaient bien plus nombreux qu’aujourd’hui à pousser les portes du château. La route qui le contourne était très fréquentée. Beaucoup s’arrêtaient donc ici. Tout a changé avec la construction de l’autoroute».

Château d'Oron en 1967

Le château d’Oron en 1967, avant les restaurations majeures qui lui ont redonné son lustre d’antan. Avant l’autoroute, également. © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Une fois sa maturité fédérale en poche, André Locher entreprend des études de physique. C’est donc tout naturellement qu’il a un jour consulté les ouvrages de sciences se trouvant dans la bibliothèque. L’expérience fut étonnante: «J’avais le sentiment de lire de la littérature. Il y avait beaucoup de phrases, peu d’équations. Le formalisme des mathématiques, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’existait pas encore».

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Extrait d’un volume de l’Histoire naturelle de Buffon, dont toute la collection est conservée à Oron © Helvetia Historica

Le château d’Oron et son histoire

Avant de revenir plus largement sur la somptueuse bibliothèque, évoquons les événements qui ont marqué l’histoire du château d’Oron. Les sources mentionnent l’existence de ce dernier dès la fin du XIIe siècle, même si son apparence actuelle date du XIIIe siècle. De façon tout à fait exceptionnelle, il n’a pas connu de dégradations majeures au fil du temps. Il appartiendra aux seigneurs d’Oron jusque dans les années 1380. Girard, l’un des membres de la branche aînée de la famille, a connu un destin hors du commun: il a principalement résidé en Angleterre, où il a rejoint son oncle, le célèbre Othon de Grandson. Il partira avec lui en Terre Sainte pour y participer aux croisades. Etonnant parcours que celui-là, n’est-ce pas?

Lorsque la lignée des Oron s’éteint, le château entre en la possession des comtes de Gruyère. Après moult péripéties (dont vous pouvez retrouver les détails sur le site d’André Locher, en cliquant ici), et notamment l’épisode des guerres de Bourgogne, Berne envahit le pays de Vaud en 1536, avant d’y introduire la Réforme. Oron n’est pas vaudoise à l’époque, puisqu’elle appartient encore aux comtes de Gruyère: elle demeure par conséquent catholique. Mais plus pour longtemps.

Châtillens, un village proche d’Oron, adopte la foi protestante dès l’arrivée des Bernois. Cependant, son église contient une image pieuse de première importance pour les fidèles de la région: elle représente saint Pancrace, dont on dit qu’il ressuscite les enfants morts sans baptême. Il faut dire qu’il s’agit alors d’une préoccupation centrale, puisque l’on croyait que ces jeunes âmes étaient condamnées à errer dans les limbes, un lieu situé aux marges de l’enfer.

Temple de Châtillens

Le temple de Châtillens en 2018. Avant la Réforme, il s’agissait d’une église paroissiale placée sous le patronage de saint Pancrace, de saint Maurice et des saints Innocents © Helvetia Historica

L’image pieuse est donc transférée au château d’Oron, qui voit se développer un important pèlerinage. Imaginez un peu la réaction des Bernois… Ces longs défilés ne tardent pas à les exaspérer. Trois ans après l’invasion du Pays de Vaud, Oron est contrainte à son tour d’embrasser la Réforme. L’image pieuse est  brûlée. Adieu, saint Pancrace! Peut-être est-il allé rejoindre les limbes à son tour?

Oron demeure toutefois dans le sillage du comté de Gruyère. Mais un malheur survient dans les années 1550: le comte Michel croule sous les dettes et ne tarde pas à faire faillite. Pour rembourser ses créanciers, il n’a d’autre choix que de vendre Oron. Berne se frotte déjà les mains. En 1555, l’un de ses bourgeois rachète le domaine et le cède l’année suivante à la ville de Berne, faisant se refermer définitivement le chapitre gruyérien. Le premier bailli s’installe au château en 1557, plus de vingt ans après la conquête du Pays de Vaud.

Château d'Oron

Représentation du Château d’Oron (gravure de Matthäus Merian réalisée en 1642)

43 baillis se succèdent à Oron. Le dernier d’entre eux quitte le bourg en 1798, après l’éclatement de la Révolution vaudoise. Les gens d’Oron mettent à sa disposition des attelages pour qu’il puisse transporter ses affaires, preuve s’il en est que le régime bernois n’a pas été unanimement condamné par les Vaudois.

Sous la République helvétique, le château devient un bien national… et une prison. Dans l’une des salles, une peinture murale représente une vue sur la ville de Fribourg. L’on m’avait d’ailleurs dit un jour que cette œuvre aurait été peinte par un détenu de cette époque-là.

Lorsque j’évoque l’anecdote à André Locher, il ne peut s’empêcher de sourire: «quand ils ne connaissent pas toute l’histoire d’un événement ou d’un objet, il arrive que les gens bricolent une légende. En réalité, on ne connaît pas la datation exacte de cette peinture et on ignore tout de son auteur. Quelques prisonniers se trouvaient bien ici sous la République helvétique, mais aucune archive n’était alors tenue au château. On sait donc relativement peu de choses de cette période».

Peinture murale représentant Fribourg

La peinture murale du château d’Oron représentant la ville de Fribourg se trouve dans la salle de justice, au rez. Elle a été restaurée dans les années 1980 par Anne-Françoise Pelot © Helvetia Historica

Le régime de la République helvétique, très endetté, vend le château à Jacques-Abram Roberti, originaire de Moudon. Le domaine restera dans sa famille jusqu’en 1870.

Itinéraire d’une bibliothèque

A cette date, un nouveau propriétaire achète le château en guise de résidence secondaire. Il s’agit d’Adolphe Gaïffe, un Français protestant ayant fait ses études à Rouen, en Normandie, avant d’avoir élu domicile à Paris. Cultivé, il fréquente de nombreux hommes de lettres et artistes demeurés célèbres: Gustave Flaubert, Charles Baudelaire, Alexandre Dumas, Gustave Courbet, Guy de Maupassant, Georges Sand ou encore Théophile Gautier.

Une dizaine d’années après avoir acquis le château d’Oron, Adolphe Gaïffe offre à ce dernier (et probablement sans le savoir à ce moment-là) une renommée internationale. Pour ce faire, il se rend au château de Brody, une ville se trouvant à cette époque en Autriche-Hongrie (dans l’ouest de l’Ukraine actuelle). Une bibliothèque richement fournie s’y trouve. Un article rédigé par Jean-Luc Rouiller permet d’y voir plus clair sur le parcours de cette étonnante collection.

Pour l’essentiel, elle a été constituée par Apolline Hélène Massalska. D’origine polonaise, elle naît en 1763. Elevée à Paris, elle vivra par la suite entre cette ville et la Pologne. Elle se marie d’abord avec Charles de Ligne. Mais elle tombe amoureuse d’un autre homme, le comte Vincent Potocki: elle quitte donc son époux afin de suivre l’inclination de son cœur. Voilà une anecdote qui en attendrira plus d’un. Toute sa vie durant, elle acquiert des milliers de livres, faisant grossir d’année en année l’importance de sa bibliothèque privée.

Portrait d'Apolline Hélène Massalska

Portrait d’Apolline Hélène Massalska par Adélaïde Labille-Guiard

Apolline Hélène Massalska décède en 1815, l’année où les puissances européennes reconnaissent la neutralité de la Suisse durant le congrès de Vienne. Ses livres sont transférés de Paris au château de Brody. Par la suite, sa fille et le mari de celle-ci enrichiront la collection. Quelques décennies plus tard, Adolphe Gaïffe achète l’ensemble et le fait venir à Oron. Les ouvrages traversent l’Europe en train, achevant leur long périple à Oron, en mai 1883. Ils ne quitteront plus jamais le château.

Au début des années 1930, la famille Gaïffe se retrouve dans l’impossibilité de continuer à assumer les coûts du domaine, comme le comte de Gruyère bien avant elle. Le château d’Oron serait-il maudit? C’est bien ce que l’Etat de Vaud semble croire, puisqu’il refuse de l’acheter lorsqu’une telle proposition lui est faite par les Gaïffe. C’est alors que des citoyens du bourg se réunissent, créent l’Association pour la Conservation du Château d’Oron et trouvent des fonds pour racheter l’honorable monument… qu’ils souhaitent offrir à l’Etat de Vaud! Mais celui-ci, têtu, refuse encore. Le château appartient donc à ladite association depuis 1936.

Le château d'Oron en 1887

Le château d’Oron, photographié le 27 août 1887 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Le château d'Oron en 1887

© ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Pourquoi la bibliothèque du château d’Oron est-elle unique au monde?

La bibliothèque compte aujourd’hui quelque 18’000 livres. Sur cet ensemble, environ 6’000 proviennent de la collection constituée par la famille Potocki, Apolline Hélène Massalska et la fille de celle-ci. Jean-Luc Rouiller donne la raison qui fait de ces ouvrages un fonds tout à fait exceptionnel:

«[…]il forme une collection romanesque unique renfermant la plupart des titres publiés en français entre 1775 et 1825 environ; souvent, ce sont les seuls exemplaires connus […]»

A Oron, en pleine campagne vaudoise, loin des grandes villes et des centres universitaires, un château renferme donc des livres de littérature française que la Bibliothèque nationale de France elle-même ne possède pas. Il y aurait presque de quoi pavaner. Il faut dire que les éditions originales des titres les plus prestigieux du XVIIIe siècle se trouvent aussi sur les rayons, à l’image de L‘Encyclopédie de Diderot et D’Alembert.

L'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert

Quelques volumes de L‘Encyclopédie de Diderot et D’Alembert conservée à Oron © Helvetia Historica

Mais André Locher n’est pas du genre à céder à la prétention: «lorsque j’étais encore guide au château, il arrivait que des professeurs d’université ou des spécialistes de la conservation soient présents parmi les visiteurs. Dans ces cas-là, que peut-on faire d’autre que de leur céder la parole pour profiter de leurs connaissances?»

Panorama de la bibliothèque du château d'Oron

Vue panoramique de la bibliothèque © André Locher

Le président de l’ACCO a aussi une autre passion: l’aviation. Depuis le ciel, il photographie les châteaux suisses. Ses clichés ont même accouché de plusieurs ouvrages et d’un site Internet (à retrouver ici). Ce travail de longue haleine lui permet de prendre du recul sur l’évolution du territoire: «Le paysage change de façon indéniable. En avion, c’est d’autant plus frappant. Il reste quelques coins préservés, bien sûr. Mais des erreurs ont été commises dans le passé. On a par exemple créé de nombreux quartiers de villas en dehors des bourgs historiques, ce qui a conduit à un morcellement du territoire, que ce soit sur les rives lémaniques ou ailleurs».

Soyez rassurés, chères lectrices et chers lecteurs: les environs du domaine d’Oron n’ont pas subi la pression immobilière et demeurent tout à fait enchanteurs. Il ne vous reste plus qu’à venir visiter le château. D’avril à septembre, il est ouvert le samedi (14h-17h) et le dimanche (14h-18h).

Peut-être serai-je présent lors de votre venue. A moins que vous ne croisiez d’abord le fantôme de la Dame verte, dont on dit qu’il erre dans les appartements depuis quelques siècles…

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Vue sur la cour intérieure

Vue plongeante sur la cour intérieure © Helvetia Historica

Château d'Oron

© Helvetia Historica

Salon de musique

Le boudoir du salon de musique © Helvetia Historica

Poêle du château d'Oron

Détail d’un poêle du château dont vous devinerez sans peine le motif © Helvetia Historica

 

Papier peint du château d'Oron

Détail du papier peint se trouvant dans le salon de chasse © Helvetia Historica

Bibliographie