Les Alpes comme vous ne les avez jamais vues

Chaque matin, en quittant la ferme familiale, je jette un œil à l’horizon. Un panorama grandiose s’offre à mon regard. Du Moléson jusqu’à la montagne des Mémises, les Alpes me font face. Je m’amuse parfois à me remémorer le nom des sommets, que mon grand-père m’apprenait lorsque j’étais enfant: Teysachaux, la Dent de Lys, les Pléïades, la Dent de Jaman, les Rochers-de-Naye, les Diablerets… Et les dents qui suivent? Mince, un beau matin, leur nom m’a échappé… Un court instant encore, je contemple le soleil levant qui fait rougir le paysage. Est-ce donc cela que l’on appelle merveille de la nature? Je descends le chemin pour aller prendre mon bus. D’autres pensées chassent les montagnes de mon esprit.

Quelque temps après, une question un peu saugrenue n’a cessé de me hanter: mes ancêtres posaient-ils déjà un regard attendri sur les Alpes qui leur faisaient face? Ou, pour dire les choses autrement, le cliché idyllique qui fait des montagnes une partie centrale de «l’identité suisse» a-t-il toujours existé?

Ces préoccupations ont eu le mérite (ou la tare, vous en jugerez) d’accoucher de cet article. Quoiqu’il en soit, vous ne verrez probablement plus les Alpes tout à fait de la même manière, une fois que vous l’aurez lu.

Une brève histoire du regard porté sur la montagne

Dans l’Europe du Moyen Âge, les montagnes sont souvent perçues comme un endroit de tous les dangers, où le Malin règne en maître. Certains toponymes ont conservé le souvenir de ces croyances: par exemple, le massif des Diablerets, dans le canton de Vaud, doit son nom à l’idée que le diable aurait élu domicile dans la montagne.

Les Diablerets, La Quille du Diable

La Quille du Diable, aux Diablerets, dans les années 1930 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Cette vision sombre de la montagne n’a pas complètement disparu. Charles Ferdinand Ramuz, dans son roman La Grande peur dans la montagne, paru en 1926, puise en partie son inspiration dans cette vieille tradition. Le récit s’intéresse à un village alpin confronté à un dilemme. Pour faire face à des difficultés économiques, il devient urgent d’emmener le bétail à Sasseneire, un pâturage laissé à l’abandon depuis deux décennies. Mais une légende affirme que des événements surnaturels s’y produisent. Que faire?

Bravant la peur, certains hommes s’y risqueront. Ils ne tarderont pas à le regretter… J’ai lu ce roman lorsque j’avais treize ou quatorze ans et je ressens encore la sournoise inquiétude qu’il m’avait procurée. Un conseil: filez dans la librairie la plus proche pour vous le procurer (mais terminez d’abord la lecture de cet article).

Plusieurs raisons expliquent la crainte suscitée par la montagne. Bien entendu, le diable n’a pas grand-chose à voir avec cette histoire. Les croyances populaires ont en effet transformé des inquiétudes explicables par la raison en phénomènes d’ordre surnaturel. Si les Alpes provoquent la peur, c’est qu’elles sont au Moyen Âge difficilement franchissables. Il est périlleux de s’aventurer sur les routes qui les traversent.

Peu à peu, la situation s’améliorera. Au début du XIIIe siècle, il devient possible de franchir le col du Gothard, qui devient un point de passage important pour toute la région. Le commerce se développe et des familles s’enrichissent. C’est dans ce contexte que les cantons primitifs d’Uri, Schwyz et Unterwald resserrent leurs liens. Il s’agit pour eux de défendre leurs intérêts économiques, avant de partir à la conquête de nouveaux territoires.

Teufelsbrücke bei Andermatt

Le pont du Diable, dans le canton d’Uri, en 1895. Son lointain ancêtre, construit en bois, permit l’ouverture de la route du Gothard au début du XIIIe siècle © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

A la fin du Moyen Âge, la montagne cesse de n’être que la cause de craintes profondes. Après tout, un esprit de «découverte» ne souffle-t-il pas sur l’Europe, à cette époque? Christophe Colomb accoste aux Bahamas en 1492, l’équipage de Magellan achève le premier tour du monde en 1522. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les Alpes, au cours du XVIe siècle, commencent à retenir l’attention des savants.

On commence à contempler les Alpes avec un regard nouveau, à en apprécier la vue. La montagne se ressent cependant comme une frontière. Elle constitue donc une démarcation entre les espaces. Les illustrations de cette époque en donnent une idée, à l’image des gravures de Matthäus Merian. Si vous êtes de curieux de voir à quoi ressemblait votre ville dans les années 1640, allez donc jeter un œil ici.

Appenzell et Herisau

Appenzell et Herisau (gravure de Matthäus Merian)

Après cette lente évolution, c’est véritablement au XVIIIe siècle qu’un tournant majeur se produit. Au fur et à mesure que la nature se dompte, les cols, les glaciers et les sommets sont recensés. Ce n’est qu’à cette époque que les noms des montagnes commencent à être fixés de façon définitive. Avant cela, l’appellation d’un sommet n’est bien souvent connue que des communautés qui vivent dans son voisinage immédiat. Il arrive même que des pics n’aient jamais reçu de nom.

Comment s’explique cette volonté de baptiser les montagnes? Les raisons sont avant tout d’ordre pratique. Il s’agit de pouvoir disposer de cartes précises, afin de faciliter l’orientation des savants, voyageurs et autres adeptes de l’escalade, toujours plus nombreux à se rendre dans les Alpes. Ce mouvement ne sera d’ailleurs achevé que dans la seconde moitié du XIXe siècle, quand certains sommets sont nommés en hommage à des alpinistes particulièrement chevronnés, souvent d’origine anglaise.

Lac de Märjelen

Alpinistes au bord du lac de Märjelen, en 1895 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Parrotspitze

La pointe Parrot, nommée ainsi en l’honneur de Johann Jakob Friedrich Wilhelm Parrot, explorateur allemand © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Mais ne quittons pas trop vite notre XVIIIe siècle, celui qu’on qualifie d’époque des Lumières. Une nouvelle sensibilité émerge: le sublime. Il s’agit d’un sentiment contrasté et complexe, qui provoque un plaisir teinté de stupeur, face à un paysage vertigineux ou grandiose. Les Alpes suisses seront le théâtre de cette façon d’éprouver la nature, tout comme l’Italie que les aristocrates anglais visitent volontiers lors du «Grand Tour» qu’ils entreprennent dans leur jeunesse.

Parallèlement, et jusqu’au XIXe siècle, un stéréotype commence à se répandre. L’identité d’un peuple serait formatée par le paysage dans lequel il évolue. Le cas suisse est à ce titre exemplaire: les Confédérés sont de plus en plus assimilés à des bergers vivant dans les Alpes. Il faut dire que La Nouvelle Héloïse de Rousseau, probablement le plus grand succès de librairie du XVIIIe siècle (si l’on excepte la Bible), a largement contribué à diffuser cette idée (mon article consacré au château de Chillon revient de façon plus détaillé sur cette œuvre: cliquez ici pour le lire).

Ces grands espaces alpins, éloignés des villes que certains croient corrompues par tous les vices, auraient fait naître des vertus chez les Suisses, à commencer par la soif de liberté et d’indépendance. Ce cliché en dit bien entendu davantage sur les aspirations de certains Européens, qui veulent en finir avec la monarchie, que sur les Confédérés eux-mêmes, dont une très large partie vit dans les régions du Plateau, loin des sommets alpins.

L’éloge de la montagne comme le foyer d’une identité helvétique est donc au départ une construction qui doit beaucoup au regard porté sur la Suisse par l’étranger. Elle a joué le rôle d’une sorte de merveille préservée des tourments du monde. Faut-il préciser qu’il ne s’agit que d’une vision totalement idéalisée? Tout au long du XIXe siècle, les vallées valaisannes, grisonnes ou tessinoises ont subi de véritables saignées démographiques. D’innombrables individus ont quitté leur région d’origine, à la recherche d’un travail en plaine, et même aux Etats-Unis, au Canada, en Argentine ou au Brésil.

Nationalisme et industrie du paysage

L’attrait pour les Alpes doit donc beaucoup aux voyageurs étrangers. Puis, les Suisses se réapproprient leurs montagnes, en élaborant un discours nationaliste. En effet, la naissance de l’Etat fédéral moderne de 1848 permet à chaque Confédéré de s’établir dans le canton de son choix. Auparavant, une telle liberté d’établissement n’existait pas.

Il devient nécessaire de donner un socle de valeurs communes à une population suisse caractérisée par son plurilinguisme, ses différences confessionnelles, ses divers modes de vie. Les mythes de la neutralité, de l’indépendance et du consensus ont par conséquent servi à souder les Confédérés, à une époque où le souvenir de la guerre du Sonderbund est de plus encore bien présent.

L’imagerie des Alpes, berceau d’une prétendue liberté des origines, a donné une représentation concrète à des valeurs quelque peu abstraites. Pour peupler de héros ces paysages de montagne, toute une tradition historiographique du XIXe siècle a réhabilité des personnages légendaires, à commencer par Guillaume Tell. Ce dernier devient dès lors le représentant de la résistance face aux envahisseurs étrangers et un homme auquel peuvent s’identifier les Suisses. Le décor patriotique est planté pour plus d’un siècle.

Lorsque les autorités fédérales choisissent des symboles pour la Suisse, elles puisent allègrement dans le registre alpin, et ce dès les origines de l’Etat moderne. Le Tribunal fédéral, construit à Lausanne au début des années 1880 (un autre édifice a depuis été érigé pour l’héberger), est doté d’un bâtiment face auquel trône une statue de Guillaume Tell. Un immense tableau représentant le Grütli et les montagnes qui l’environnent surplombe la salle du Conseil national, dans le Palais fédéral.

Salle du Conseil national

Salle du Conseil national © John Doe

Parallèlement, et tout au long du XIXe siècle, le tourisme se développe dans les Alpes. Grâce à l’arrivée du chemin de fer et du bateau à vapeur, le «paradis perdu» suisse devient facilement accessible. Les hôtels se multiplient dans les montagnes. La bonne société européenne vient y chercher l’air pur qui lui fait tant défaut en ville. A la fin du siècle, puis durant toute la Belle Epoque, l’attrait ne se dément pas. C’est précisément au moment même où les modes de vie traditionnels de haute montagne commencent à disparaître que les touristes sont de plus en plus nombreux à vouloir les contempler.

Dans les années 1880, la parution des romans de Johanna Spyri, dont l’héroïne centrale est la candide Heidi, entretient le mythe d’un peuple suisse foncièrement bon et épris de liberté. Ces récits idéalisent la montagne et peignent la ville sous un jour angoissant. Aujourd’hui encore, la petite Heidi rencontre un succès international. Certains clichés ont la vie dure.

Zermatt

Zermatt, en 1899 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

L’éloge des Alpes atteindra des sommets dans les années de la Seconde Guerre mondiale. Un peu à la manière du XVIIe siècle, l’idée que les montagnes constituent une frontière revient sur le devant de la scène. En réalité, elles sont instrumentalisées pour propager la politique de défense spirituelle, qui cherche à affirmer la supériorité des valeurs suisses sur celles en provenance de l’étranger.

Et aujourd’hui, qu’en est-il? Il semble que les Alpes suisses ressemblent de plus en plus à un vaste parc d’attractions. Aux Diablerets, vous pouvez manger une fondue, avant une descente en luge sur une piste éclairée par des projecteurs. A Leysin, des tipis accueillent les touristes en quête d’expériences «insolites». Depuis Montreux, un train à crémaillère conduit les masses jusqu’aux Rochers-de-Naye, où des marmottes importées d’Amérique et d’Asie, enfermées dans des parcs, donnent au visiteur pressé l’illusion de l’authenticité. Que dire de Zermatt? On y vient à la hâte pour avoir la fierté de dire «j’y étais», avant de prendre le Cervin en photo, sous un angle déjà vu mille fois sur Internet.

Rochers-De-Nate

Les Rochers-de-Naye, dans les années 1990 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Nous jetons parfois un regard paternaliste sur les pays lointains, en regrettant que les «sociétés traditionnelles» y disparaissent. Il serait bon que nous prenions un peu de recul sur nous-mêmes. Après tout, nous sommes tous la réserve d’Indiens de quelqu’un. Estive, le récit de l’écrivain suisse Blaise Hofmann, paru en 2007 aux Editions Zoé, donne matière à réfléchir sur la question.

Et vous, chères lectrices et chers lecteurs, quelle est votre vision des Alpes?

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Bibliographie