Le gigantesque projet qui a presque fait de la Suisse romande le centre du monde

C’est aujourd’hui une aventure peu commune que je vous propose. Vous embarquerez pour une histoire à nulle autre pareille, au sens propre comme au sens figuré. Tout commence un dimanche du mois d’avril dernier. J’ai profité des températures estivales pour sillonner les routes vaudoises. L’escapade n’était pas improvisée, il me faut bien l’avouer. J’avais un but précis en tête: partir à la découverte du canal d’Entreroches, qui aurait bien pu changer la face de l’Europe.

Il s’agissait d’une voie navigable, née au début du XVIIe siècle, alors que la guerre de Trente Ans ravageait le continent. Elle reliait Cossonay à Yverdon. Si elle a quelque peu disparu de la mémoire collective, c’est sans doute parce qu’elle est aujourd’hui désaffectée. Loin d’avoir été une réalisation anecdotique, le canal d’Entreroches était au cœur d’enjeux colossaux.

A l’origine, il faisait partie d’un projet international, puisqu’il devait contribuer à relier la mer du Nord à la Méditerranée. Il aurait ainsi été imbriqué dans un réseau fluvial, dans le but d’accélérer le trafic des marchandises entre le nord et le sud de l’Europe.

Tout ne s’est pourtant pas déroulé comme prévu… Alors, êtes-vous prêt à embarquer sur le canal pour tout savoir d’une histoire qui a fait bien des vagues? Je partagerai avec vous un document rare, que j’ai découvert lors de recherches menées aux Archives cantonales vaudoises.

Chamois du Mormont

Un hôte des bois, croisé lors de mon escapade sur les bords du canal © Helvetia Historica

Pourquoi construire un canal en terre vaudoise?

Dans les années 1630, le Pays de Vaud est bernois depuis un siècle. Contrairement à certaines idées reçues, les Vaudois ne cherchent pas à se révolter contre «Leurs Excellences», comme on appelait alors les dirigeants bernois. L’épisode du major Davel, cent fois répétés, a en réalité été une exception mise en avant après l’indépendance vaudoise, afin de fabriquer un héros au canton fraîchement né.

Les Bernois jouissent même à l’époque d’une bonne réputation à l’étranger. Voyez le ton flatteur utilisé par Voltaire, dans une lettre adressée à Leurs Excellences en 1752:

«Messieurs, quoique j’appartienne à deux rois, auxquels je suis attaché par devoir, et par la reconnaissance que je dois à leurs bienfaits, j’ai cru pouvoir rendre un hommage solennel à votre gouvernement, que j’ai toujours admiré, et dont je n’ai cessé de faire l’éloge.»

Voltaire

Voltaire

Mais revenons à notre canal. Une thèse de doctorat, soutenue par Paul-Louis Pelet, permet de dresser les origines du projet.

En 1626, Elie du Plessis-Gouret*, protestant (son prénom est d’ailleurs caractéristique des réformés de l’époque, qui baptisent fréquemment leurs enfants en référence à des personnages de l’Ancien Testament), est au service d’Emmanuel du Portugal. Il accompagne en Suisse la femme et les filles de ce dernier.

Bien que l’homme soit d’origine bretonne, il a passé de nombreuses années de sa vie aux Provinces-Unies (les régions du nord des Pays-Bas actuels). Il est donc coutumier des canaux, d’autant plus qu’il a étudié l’hydraulique à l’université.

Lorsqu’il arrive en Pays de Vaud, il se rend compte que la présence d’une faille, dite d’Entreroches, dans le massif du Mormont (près d’Eclépens et de La Sarraz), rend possible la réalisation d’un canal entre le Léman et le lac de Neuchâtel. Quel avantage y aurait-il à cela? Rien de moins que de relier le Rhin au Rhône, et donc la mer du Nord à la Méditerranée. Une véritable aubaine pour le commerce. Il y a fort à parier que toute la région aurait bénéficié de retombées économiques importantes.

Au nord, les infrastructures sont de surcroît déjà opérationnelles. En effet, depuis Yverdon, un réseau préexistant permet d’atteindre la mer du Nord, en passant par le canal de la Thielle (entre les lacs de Neuchâtel et de Bienne), puis par l’Aar et le Rhin. Il s’agit donc de concentrer tous les efforts sur la partie méridionale de l’Europe, dont le canal d’Entreroches doit être l’ouvrage décisif.

Par ailleurs, si l’idée d’un tel projet germe à ce moment-là, le contexte international y est pour beaucoup. La guerre de Trente Ans, déclenchée en 1618, rend les routes traditionnelles peu sûres. La Confédération reste largement épargnée par les conflits. Elle représente donc une solution de rechange tout à fait bienvenue.

Mais notre Elie du Plessis-Gouret n’est pas un idéaliste, qui souhaite offrir une voie navigable rapide par charité chrétienne dans une Europe à feu et à sang. C’est avant tout une affaire qui permettra de rapporter beaucoup d’argent. En théorie, tout du moins.

Le Mormont, 1941

Vue sur le Mormont, en 1941 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Un chantier ruineux

Pour convaincre les autorités bernoises du bien-fondé du projet, Elie du Plessis-Gouret redouble d’efforts. Il les persuade notamment que la canal permettrait d’accélérer le trafic des marchandises (celui du vin, en premier lieu), tout en diminuant le nombre de travailleurs.

Leurs Excellences de Berne en rougissent presque de plaisir: elles lui donnent leur aval en 1637 et octroient le monopole de l’exploitation aux entrepreneurs qui participeront au financement du canal. Elles en profitent pour fixer le coût d’un chargement de marchandises. Bien entendu, Leurs Excellences de Berne ne perdent pas le nord et précisent dans la concession qu’elles jouiront de tarifs préférentiels.

Elie du Plessis-Gouret part donc à la recherche de partenaires. Il en trouve sans peine, que ce soit à Genève, à Berne, en France ou dans les Provinces-Unies. Beaucoup croient flairer l’investissement du siècle. Le chantier commence dès 1638. Quatre ans plus tard, le canal permet déjà de rallier Yverdon au pied du Mormont.

Mais le plus difficile rester à faire: les travaux dans la faille d’Entreroches. On construit des murs pour consolider les parois. Hélas, en 1645, un éboulement provoque des dépenses imprévues. Malgré tout, long de 25 kilomètres, le canal permet de relier Yverdon à Cossonay, dès 1648 (qui est aussi une année importante sur le plan politique, puisque la guerre de Trente Ans s’achève).

Canal d'Entreroches, sur la carte Dufour

La carte Dufour, achevée en 1864, donne le tracé du canal d’Entreroches.

L’éboulement de 1645 aura toutefois provoqué un coup fatal au projet initial: il n’y aura pas assez de fonds pour poursuivre les travaux jusqu’au bord du Léman. Les entrepreneurs perdent beaucoup d’argent. Elie du Plessis-Gouret se voit contraint de vendre une partie de ses biens pour rembourser ses dettes.

Deux siècles de navigation

Les mésaventures rencontrées par les investisseurs n’empêcheront pas les bateliers de circuler sur le canal d’Entreroches, entre Cossonay et Yverdon. Plusieurs ports permettent de stationner les barques et d’abriter les chargements. Près de ces haltes, on retrouve à chaque fois la maison d’un commis chargé des comptes, de l’entretien ou encore de l’enregistrement des denrées en transit.

Maison du commis d'Entreroches

Maison du commis, à Entreroches. Lors de mon excursion, un hôte de marque a souhaité m’offrir une visite guidée du domaine… © Helvetia Historica

Maison du commis d'Entreroches

© Helvetia Historica

Des bateliers s’occupent du transport de marchandises. A l’apogée de l’exploitation du canal, il y en aura jusqu’à une bonne quarantaine. Si vous aimez les chiffres, sachez qu’il fallait 4 jours pour naviguer de Cossonay à Yverdon (près de 95% des trajets se faisaient dans ce sens). Le vin représentait 85% des denrées acheminées (le solde se répartissait principalement entre le sel et les céréales, même s’il arrivait que d’autres produits fussent embarqués).

Dans les premières décennies de son exploitation, le canal permet de diminuer les frais de transport des marchandises de la région. Son utilité est d’autant plus reconnue que les routes sont souvent difficilement praticables en raison de leur mauvais entretien. Toutefois, au cours du XVIIIe siècle, l’état des voies terrestres s’améliore.

Le canal a aussi ses seigneurs, qui ont pour tâche d’exercer la justice. Extrait d’une plainte qui leur a été adressée en 1766 et que j’ai eu l’occasion de consulter aux Archives cantonales vaudoises:

«Illustres, Hauts, Puissants et Souverains Seigneurs,

Les communautés de Chavornay, de Bavois, de Suchy, d’Essert et d’Ependes, vos très humbles, très obéissants serviteurs et fidèles sujets, prennent la liberté d’exposer très respectueusement à Vos Excellences que recevant depuis très longtemps un très grand dommage du Canal qui, dans une étendue d’environ deux lieues, inonde fréquemment leurs campagnes, tant par la négligence des propriétaires de le faire écurer et d’en faire élever les bords, que par des innovations dans la construction des écluses pour en tenir les eaux hautes, il ne leur serait plus possible de supporter de si énormes pertes qui tendent à la ruine de leurs villages.

C’est pourquoi lesdites communautés supplient Leurs Excellences de nommer un Tribunal de première instance devant lequel elles puissent établir leurs justes griefs, y débattre leurs raisons et contraindre les propriétaires du Canal à prévenir, par la suite, des pertes si considérables, et à se renfermer strictement dans les bornes de leur concession, pour ne causer plus de préjudice à personne.»

Archives cantonales vaudoises

Document des Archives cantonales vaudoises. Cote : BM 39/3

La plainte est-elle fondée? Très vraisemblablement. Durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, les propriétaires du canal ne disposent en effet plus de moyens suffisants pour un entretien optimal des infrastructures.

En 1797, c’est la faillite. Quelques bateliers se risqueront encore sur le canal, jusqu’en 1829. Cette année-là, un pont s’écroule et toute navigation devient impossible. L’aventure du canal s’achève, de façon définitive. La voie de chemin de fer reliant Morges et Yverdon ouvre le 1er mai 1855. La circulation fluviale perd tout intérêt, même si la protection du tracé du canal n’a été abandonnée par le Grand Conseil vaudois qu’en 2006.

Que retenir de cette histoire? Le Mormont, frontière naturelle entre le bassin versant du Rhône et le bassin versant du Rhin, aurait pu devenir le centre symbolique de l’Europe. Grâce à la faille d’Entreroches, le nord et le sud du continent ont bien failli disposer d’un moyen rapide de communication fluviale. Des éboulements en ont décidé autrement…

Canal d'Entreroches

Non loin d’Eclépens, la végétation reprend ses droits dans le défunt canal © Helvetia Historica

Mais ne nous quittons pas sur une fin malheureuse: en Suisse romande, on dit d’une personne ivre qu’elle «est sur Soleure». Il s’agit d’un héritage du canal d’Entreroches. En effet, les bateliers avaient pour mauvaise habitude de boire le vin en provenance des vignes vaudoises qu’ils transportaient à destination, entre autres, de la ville de Soleure.

Une balade (dont vous trouverez l’itinéraire ici) vous donnera l’occasion de partir vous aussi à la découverte des vestiges du canal. Il s’agit d’une excursion agréable, en forêt. Vous aurez sans doute le sentiment de remonter le temps. Fermez les yeux. Vous entendrez le bruit des bateaux qui naviguaient jadis dans ces bois enchanteurs. N’oubliez pas de trinquer en leur mémoire!

Bibliographie