Mai 68: que s’est-il passé au pays du consensus?

La photographie qui illustre cet article n’a pas été réalisée à Paris, lors des révoltes de 1968. Non. Il s’agit d’un cliché pris à Zurich, la même année, alors qu’une volonté de remise en cause de la société rassemble des jeunes gens dans toute la Suisse, de Genève à Berne, en passant par le Tessin. Un demi-siècle plus tard, le souvenir de ces contestations est occulté par l’épisode parisien, qui fait certes déjà les gros titres romands de l’époque:

Manif Paris

Mai 68 n’est pourtant pas limité à la France, et encore moins à Saint-Germain-des-Prés. Le monde entier connaît des révoltes: l’Occident bien sûr, mais aussi le Mexique, la Thaïlande, la Turquie, le Brésil ou la Tchécoslovaquie.

Protester… mais contre quoi?

Les événements qui ont secoué la Suisse dans les années 1960 ne se comprennent pas sans le contexte de l’après-guerre. Les Trente Glorieuses (on qualifie ainsi la période comprise entre 1945 et 1973) se caractérisent par une croissance économique soutenue. Le plein emploi semble assuré. Un mot d’ordre domine: consommer. Les ménages dépensent plus que jamais. Radio, téléviseur, voiture, réfrigérateur, fer à repasser, machine à laver… Tout l’équipement moderne fait irruption dans les foyers suisses.

La société se transforme aussi. Silencieusement, certes, mais en profondeur. L’exode rural s’accentue, tout comme l’immigration, qui vient pallier la pénurie de main-d’œuvre indigène. Les entreprises ne trouvent en effet plus suffisamment de travailleurs en Suisse. Peu à peu, les conquêtes sociales s’additionnent: l’AVS voit le jour en 1948, la pilule contraceptive se répand au début des années 1960. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, le taux de fécondité atteint des sommets qui n’avaient plus été recensés depuis les années 1920. En 1946, il s’élève à 2,62 enfants par femme, et jusqu’à 2,68 en 1964. La société suisse des Trente Glorieuses connaît donc un rajeunissement de sa démographie. Parallèlement, l’université ouvre ses portes à des pans de plus en plus larges de la société, même s’il faut bien dire que les enfants de paysans ou d’ouvriers ont encore bien peu de chances d’y accéder…

Face à une telle opulence économique, pourquoi les jeunes gens se sont-ils rebellés? La contestation s’explique par un rejet des institutions, que certains jugent trop autoritaires, trop peu enclines à se remettre en question. La culture populaire, à l’image du rock, participe aussi à insuffler un esprit de révolte, tandis que la société de consommation donne le sentiment à chaque individu qu’il peut mener une vie conforme à ses désirs. La publicité s’empare bien entendu de l’univers des jeunes gens. Elle perçoit en eux une clientèle nombreuse et prête à dépenser:

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«Achetez un complet, vous recevrez un disque de Johnny Hallyday» (Feuille d’Avis de Lausanne, avril 1962).

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Comme aujourd’hui, le Coca-Cola est ici associé à «un moment de répit», et donc à un sentiment de liberté (Tribune de Lausanne, juin 1964).

Au-delà d’un sentiment d’étouffement au sein d’une société trop étriquée, la dénonciation de la guerre du Vietnam constitue l’événement majeur qui rassemble les jeunes du monde entier.

L’éclatement du conflit

Partout dans le monde, tout s’accélère en 1968. En février, un congrès berlinois se focalise sur la guerre du Vietnam, que l’on dénonce comme une preuve de l’impérialisme américain. Rudi Dutschke, qui deviendra l’icône des révoltes allemandes, y participe. Il manque alors de se faire assassiner par un militant d’extrême-droite. Face à la crainte d’une résurgence fasciste, des grèves universitaires s’organisent. Quelques semaines plus tard, l’assassinat de Martin Luther King provoque des révoltes aux Etats-Unis.

En France, ce pays qui fascine la jeunesse des années 1960, la crise s’amorce lorsqu’un manifestant opposé à la guerre du Vietnam se fait arrêter à Paris, le 17 mars. L’escalade semble inévitable, si bien que des affrontements ont lieu entre des étudiants et la police au cours du mois de mai. La Sorbonne ferme. Dans la nuit du 10 au 11, des barricades sont dressées dans le Quartier latin. Fait exceptionnel, les syndicats expriment leur solidarité avec les étudiants. Le 13, 9 millions d’ouvriers participent à une grève générale. Du jamais vu.

Bien que le mouvement de contestation semble rassembler de larges couches de la population, des élections anticipées confortent le pouvoir de De Gaulle. La gauche s’effondre.

Et en Suisse? En raison de sa structure fédéraliste et de son plurilinguisme, les révoltes prennent des accents particuliers selon les régions. Dès le 8 mars 1968, des étudiants de l’Ecole normale de Locarno se rebellent et occupent l’aula. Ils exigent une refonte de l’enseignement.

Ecole normale de Locarno

L’Ecole normale de Locarno, qui était jadis un cloître © WPestana, CC BY-SA 3.0

Un texte (cliquer ici pour le lire en intégralité), signé par Mauro Stanga et publié sur le site Internet du Dictionnaire historique de la Suisse, exprime les changements qui bouleversent la société:

«La première génération à être née et, surtout, à avoir grandi dans le bien-être, est très différente de celles qui l’ont précédée. Ses horizons changent. Limités auparavant à la satisfaction des besoins vitaux, ils s’ouvrent sur des idéaux de solidarité. On passe des portraits du général Guisan à ceux de Che Guevara. Les équilibres instaurés au cours des années précédentes sont ouvertement remis en cause. Les jeunes lisent des textes novateurs, se réunissent, discutent, prennent la parole et l’initiative, suivant des méthodes inhabituelles pour l’époque.»

Autrement dit, la politique de défense spirituelle instaurée avant l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale (symbolisée dans le texte par le portrait du général Guisan) n’est plus souhaitée par certaines jeunes gens. Ils rejettent la vision du monde qu’elle impose, puisqu’elles prétend notamment affirmer la centralité des valeurs suisses. Au contraire, cette jeunesse internationaliste préconise une solidarité avec les pays du tiers-monde (d’où la mention de Che Guevara).

En Suisse romande, il est une ville qui se distingue par son fort militantisme. Est-ce Lausanne? Non, même si une manifestation défile pour exprimer sa sympathie envers les révoltes parisiennes:

Feuille d'Avis de Lausanne

Feuille d’Avis de Lausanne, 14 mai 1968

Est-ce Fribourg? Pas vraiment. Encore que des étudiants soient parvenus à éviter l’augmentation des taxes d’études.

Est-ce donc Genève? Ma foi, oui, il s’agit bien de Genève. Au cours du mois de mai, l’armée organise des «Journées genevoises de la Défense nationale». Au programme: des conférences ou encore des exercices de tir auxquels tout le monde peut participer, dès l’âge de 13 ans. Il n’en fallait pas plus pour provoquer des réactions outrées. Gardons à l’esprit que la guerre du Vietnam explique en partie les événements de 1968 et que les manœuvres militaires suscitent la méfiance dans ce contexte.

Ces «Journées genevoises» déclenchent des manifestations dans les rues, dont voici un aperçu tiré des archives de la RTS:

On y voit de jeunes gens scander des slogans antimilitaristes: «pas d’armée!», «le fascisme ne passera pas» ou «colonels à la poubelle». Désireux d’en savoir davantage sur cet épisode précis? La Tribune de Genève y a consacré un long article (cliquer ici).

Outre-Sarine, le foyer principal de la révolte se trouve à Zurich. Le 31 mai, après un concert de Jimi Hendrix (entre autres) au Hallenstadion, des affrontements ont lieu entre les spectateurs et les forces de l’ordre.

Concert au Hallenstadion

Concert du 31 mai 1968, au Hallenstadion © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Des jeunes gens se mobilisent pour dénoncer la police. Ils considèrent qu’elle a abusé de son pouvoir lors des affrontements. Par conséquent, le 15 juin, une manifestation se déroule à Zurich, sous une pluie battante (admirez la foule de parapluies ci-dessous). Elle se ponctue par l’organisation d’une accusation publique à l’encontre des policiers. A nouveau, une frange de la jeunesse affirme son rejet de l’autorité traditionnelle.

Manifestation contre la police

Manifestation contre la police

Manifestation contre la police, à Zurich, le 15 juin 1968 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Tout ne s’arrête pas là. A la fin du mois de juin, un groupe contestataire revendique l’utilisation des locaux de l’ancien magasin Globus, dans le but d’y ouvrir un centre autonome. Il faut selon moi y voir tout un symbole: pour s’opposer à la société de consommation, de jeunes gens souhaitent transformer un haut-lieu du commerce bourgeois en espace autogéré.

La Municipalité de Zurich ne l’entend toutefois pas de cette oreille. Cela déclenche de nouvelles hostilités avec les forces de l’ordre, lorsque 2’000 personnes comptent occuper les locaux convoités.

L'émeute du magasin Globus

Occupation des locaux de l’ancien magasin Globus © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Peu à peu, en Suisse comme ailleurs, la tempête se calme. La répression soviétique en Tchécoslovaquie, où le printemps de Prague semblait pourtant laisser entrevoir des réformes souhaitables du socialisme et une solution de rechange au modèle capitaliste, vient ruiner les espoirs de toute une jeunesse.

Que reste-t-il de mai 68?

Le projet d’une refonte totale de la société se heurte rapidement à l’échec. Toutefois, entre la fin des années 1960 et les années 1970, plusieurs courants issus des révoltes de 1968 voient le jour. Une énumération exhaustive serait longue et fastidieuse, mais retenons le mouvement de libération des femmes (qui exige notamment le droit à l’avortement) et l’émergence de l’écologisme (qui s’oppose à l’énergie nucléaire ou à la construction de nouvelles routes).

Dans le contexte suisse, peut-on dire que mai 68 a ouvert la voie au suffrage féminin, accepté en votation en 1971? Une telle affirmation semble fragile, d’autant plus que certains cantons octroient le droit de vote aux femmes depuis 1959. En un sens, les révoltes des jeunes ont sans doute donné de la visibilité à des revendications qui irradiaient déjà la société.

Aujourd’hui encore, certaines valeurs de la fin des années 1960 restent partagées par une partie importante de la population, comme la libération sexuelle ou la contestation des hiérarchies sociales et culturelles. Toutefois, la montée de l’intégrisme religieux et politique laisse déjà présager une remise en cause de certains acquis. En Europe de l’Est déjà, certains gouvernements souhaitent se débarrasser de la démocratie libérale pour instaurer des régimes plus autoritaires.

Enfin, si l’une des bêtes noires de mai 68 était l’impérialisme américain, qu’en est-il aujourd’hui? L’anglais s’impose dans les universités romandes, si bien qu’il est maintenant presque impossible d’effectuer une maîtrise (un master, dit-on désormais) en français à l’EPFL ou dans la faculté des Hautes études économiques de l’Université de Lausanne. Les tenants de ce mouvement se gardent bien de mentionner qu’une langue ne véhicule pas que des mots: elle exprime une vision du monde, un mode de pensée. Parfois, elle diffuse une idéologie. Choisir d’éduquer les futures élites dans la langue de la plus grande puissance mondiale n’a rien d’anodin.

En 2013, le conseiller national libéral-radical Fathi Derder propose de faire de l’anglais une langue officielle en Suisse. On trouverait difficilement des suggestions plus impérialistes… Un peu à la façon des soixante-huitards qui affectionnaient particulièrement les slogans inspirés, méditons cette phrase un brin provocatrice de Rémy de Gourmont: «quand un peuple n’ose plus défendre sa langue, il est mûr pour l’esclavage».

Mai 68 fut-il une révolte ou une révolution? Dans tous les cas, il a eu le mérite de jeter un pavé dans la mare… Pour aller plus loin, une exposition du Musée d’Histoire de Berne propose un retour sur la période, jusqu’au 17 juin 2018. Vous pouvez aussi réécouter ici une série radiodiffusée de la RTS consacrée aux révoltes de 1968. Enfin, le livre de Damir Skenderovic et Christina Späti, intitulé Les Années 68 et paru aux éditions Antipodes, permet un tour d’horizon complet du cas helvétique.

Graffiti

Graffiti inscrits dans les locaux du magasin Globus, à Zurich, en juin 68 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Bibliographie