Pourquoi le château de Chillon est-il si célèbre?

Paris s’enorgueillit de sa tour Eiffel, Rome chérit son Colisée, Berlin est fière de sa porte de Brandebourg. La Suisse, elle, possède son château de Chillon. Tel un empereur indéboulonnable, celui-ci trône sur le Léman depuis des siècles. Les souverains savoyards et bernois passent, mais lui reste.

En 2017, plus de 400’000 personnes ont franchi les portes du château, ce qui en fait le monument le plus fréquenté du pays. Les Suisses n’ont compté que pour un petit quart des visites. Chillon suscite donc un intérêt qui dépasse les frontières helvétiques. On vient de Chine, de Russie, de Corée ou des Etats-Unis pour admirer la forteresse située  sur le territoire de la commune de Veytaux. Elle fait d’ailleurs partie de ces clichés que l’on associe à la Suisse. On retrouve le château sur une quantité infinie d’affiches, de cartes postales. Qui ne l’a jamais vu dans une brochure vantant les atouts de la région lémanique?

A ce propos, l’image qui chapeaute cet article vous aura peut-être surpris. Elle représente l’édifice sous un angle rarement choisi par les offices de tourisme. Habituellement, les photographies de Chillon ressemblent en effet plutôt à cela:

Château de Chillon

© Qmin (CC-BY)

Le château apparaît caché par une forêt que l’on croit touffue. La nature semble sauvage, mystérieuse. En arrière-fond, les Alpes éveillent un sentiment de liberté et d’évasion. Les traces de la modernité sont soigneusement évacuées. On croirait presque Chillon insensible au temps qui passe. Cette mise en scène ne doit rien au hasard: toute la réputation du monument provient de récits anciens savamment entretenus par l’industrie du voyage. Les voies ferrées, l’autoroute, les automobiles viendraient ébranler cette vision romantique.

Pourquoi Chillon?

Dans le seul canton de Vaud, on recense des dizaines de châteaux: Vevey, Prangins, Nyon, Morges, Coppet, La Sarraz, Yverdon, Oron, Aigle, Grandson, Saint-Barthélemy, Vullierens et tant d’autres. Pourtant, aucun ne déplace les foules comme celui de Chillon. Un tel engouement ne date pas d’hier. Pour comprendre les origines de la célébrité internationale dont jouit la forteresse de Veytaux, il faut remonter au XVIIIe siècle.

Jean-Jacques Rousseau publie en 1761 un roman épistolaire (c’est-à-dire un récit qui prend la forme d’un échange de lettres entre des personnages), intitulé Julie ou la Nouvelle Héloïse. Saint-Preux et Julie tombent éperdument amoureux l’un de l’autre, mais ils sont hélas issus de milieux sociaux opposés. Leur passion se révèle dès lors impossible, dans une société qui fait de l’origine un critère de première importance.

Le succès du roman est fulgurant. Il est si impressionnant que l’Eglise catholique se fait du souci pour les bonnes mœurs et le met à l’index (il s’agit d’une liste de lectures interdites aux fidèles, qui restera en vigueur jusqu’en 1966). Un peu indifférente aux injonctions vaticanes, l’Europe entière s’arrache les exemplaires d’un livre qui compte parmi les meilleures ventes du siècle. La Nouvelle Héloïse est bien plus qu’une histoire d’amour malheureuse. Avec elle, c’est une véritable révolution du rapport au livre qui advient.

Fasciné par le destin de Julie et de Saint-Preux, le lecteur adopte un comportement tout à fait nouveau: désormais, il s’identifie aux personnages, il récite des passages entiers de l’œuvre. Le roman se lit avec passion. La lectrice (puisque la majorité du lectorat est féminine) éprouve les sentiments qui traversent les personnages: elle rit avec eux, elle pleure quand ils sont tristes, elle retient son souffle lorsque l’intrigue s’accélère. Rousseau a même reçu des dizaines de lettres de lecteurs qui souhaitaient avoir des nouvelles des personnages. Faisaient-ils semblant d’ignorer qu’ils n’étaient que des êtres fictifs? Autre nouveauté, l’écrivain devient l’objet d’un véritable culte de la part de ses admirateurs.

La Nouvelle Héloïse

Les amants échangent un baiser. Illustration du roman réalisée par Nicolas-André Monsiau

Vous avez sans doute deviné où se déroule l’intrigue de La Nouvelle Héloïse? Sur les rives du Léman, bien entendu! Chillon y joue un rôle central (attention: le passage qui suit dévoilera le dénouement du roman de Rousseau), puisque Julie y perd la vie, en se noyant dans les eaux profondes qui entourent le château.

Ce rapport au livre vous semble-t-il étrange? Prenons un exemple contemporain. A la fin des années 1990, une certaine J. K. Rowling fait paraître le premier tome de la saga Harry Potter. Le livre se vend par millions. A l’école, je me souviens que nous lisions presque tous les romans de l’apprenti sorcier. Nous étions habités par son destin, nous nous imaginions sur les bancs de son école. A la récréation, nous nous amusions même à incarner chacun un personnage de la série (je jouais le rôle de Harry Potter, cela va sans dire…).

Un peu à l’image des lecteurs de La Nouvelle Héloïse, je m’étais persuadé, du haut de mes dix ans, que le jeune Potter et son monde existaient véritablement. Avec une amie, nous avions un jour écrit au directeur de Poudlard pour être reçus dans son école de sorcellerie. Bien que la missive tant attendue ne me soit guère parvenue, je n’ai jamais cessé d’espérer obtenir une réponse…

Revenons à Chillon. La lecture du roman de Rousseau provoque une telle identification aux personnages de Julie et Saint-Preux que de nombreux lecteurs partent en pèlerinage sur les lieux qui ont inspiré l’intrigue. Pour reprendre mon analogie, les inconditionnels de Harry Potter font  aujourd’hui exactement la même chose, en voyageant par exemple dans le train écossais qui apparaît dans les films (je vous avoue que je n’ai pas pu y résister).

Ainsi, au début du XIXe siècle, avec l’émergence du romantisme, de grands auteurs viennent se recueillir dans les environs du château de Chillon. Le romantisme de l’époque ne correspond pas à la définition que nous en avons aujourd’hui. Il s’agit à ce moment-là d’un mouvement artistique et littéraire, qui exprime une nouvelle sensibilité (et La Nouvelle Héloïse est alors perçue comme un roman précurseur de courant).

En réaction à la pensée rationaliste des Lumières, les auteurs romantiques cherchent à valoriser l’expression des sentiments. Ils sont nostalgiques d’une harmonie qu’ils croient perdue entre l’homme et la nature. Ce regret d’un lointain passé n’est pas étranger au contexte politique: la Révolution française avait suscité de grands espoirs. On a vu en elle l’émancipation possible de l’homme et on a cru qu’elle le libérerait de ses chaînes. Pourtant, elle n’a pas tenu ses promesses.

Par conséquent, déçus par un monde dont ils n’attendent plus de grandes réalisations, les auteurs romantiques rejettent le modèle de l’Antiquité tant prisé par les Lumières en raison de sa prétendue perfection. Au contraire, ils revalorisent le Moyen Âge, dans lequel ils perçoivent un univers fait de liberté et une façon d’oublier l’épisode révolutionnaire. Ils se fascinent pour les ruines, pour les voyages lointains et pour la nature. Alors que l’artiste classique des Lumières avait pour vocation d’imiter ceux qui l’avaient précédé, les auteurs romantiques préconisent l’innovation. Ils veulent s’affranchir des normes esthétiques héritées du XVIIIe siècle.

Ainsi, cette nouvelle littérature se caractérise par sa forte expression de sentiments. L’auteur romantique est mélancolique, il se sent à l’étroit dans un monde dont il est désabusé. Il souffre de sa condition et ne voit plus d’échappatoire que dans la recherche d’un passé national glorieux ou dans la spiritualité retrouvée.

Lord Byron figure parmi les écrivains qui errent dans les environs de Chillon, à la recherche du paradis perdu décrit dans le roman de Rousseau. Même si ce dernier a posé les premiers jalons de la célébrité du château, c’est Byron qui en fera un lieu légendaire. Il compose un poème, Le Prisonnier de Chillon, qui évoque la vie de François Bonivard*. Six ans durant, l’homme est incarcéré dans la forteresse, qui est alors aux mains de la Savoie. Lorsque les Bernois s’emparent du pays de Vaud en 1536, il est délivré.

Souterrains de Chillon

Les souterrains de Chillon, qui servirent de geôles. Cliché datant des années 1910 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Voici les premiers vers du poème (en cliquant ici, vous pouvez le retrouver en intégralité):

Mes cheveux sont blanchis, mais non pas par les ans.
Et ce n’est point d’un coup qu’ils ont pris cette teinte,
Ainsi qu’on en a vu dans de mortels instants,
Blanchir en une nuit par le choc d’une crainte.
Mes membres sont courbés, non point par les travaux,
Mais ils portent la rouille
D’un ignoble repos;
Car des affreux cachots
Ils sont la proie et la dépouille;
Et mon sort fut celui
De ces hommes à qui
Les bienfaits de la terre,
De l’air, de la lumière
Furent enviés, interdits,
Comme à de vils êtres maudits.

François Bonivard

Représentation de François Bonivard, à la fin du XIXe siècle

Les auteurs romantiques ont perçu dans ce poème un véritable hymne à la liberté, que la Révolution française leur avait promise, avant de les décevoir amèrement. Si vous vous rendez dans les geôles du château qui ont inspiré les vers du Prisonnier de Chillon, vous apercevrez la signature de Byron gravée sur l’un des piliers:

Signature de Byron

© Hartmut Riehm (CC-BY)

A la suite de Byron, Alexandre Dumas, Victor Hugo, Charles Dickens ou encore Gustave Flaubert partent à la découverte de Chillon.

Chillon à l’heure de la révolution industrielle

Rousseau et Byron ont joué un rôle déterminant pour l’avenir du château de Chillon. Leurs écrits contribuent à développer la fréquentation du site tout au long du XIXe siècle. Les milieux économiques, aidés par les nouveaux moyens de communication qui se développent rapidement, y voient une aubaine: ils ne tarderont pas à faire de la forteresse un haut lieu du tourisme de masse.

Château de Chillon

Photographie prise en 1877 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

En 1860, la gare de Montreux entre en service. Dès 1870, un hôtel de la région se sert d’une illustration de Chillon sur une affiche publicitaire, ce qui donne une idée de la réputation dont jouissait le château: il devient un symbole reconnaissable de tous et utilisé par l’industrie touristique. Une ligne de tramway relie Montreux à Villeneuve à partir de 1888, ce qui rend la forteresse facilement accessible depuis la gare.

Montreux

Carte postale de Montreux, dans les années 1910 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Sur le Léman, le bateau à vapeur apparaît en 1823. Entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale, la Compagnie générale de navigation se développe, jusqu’à détenir près de vingt bateaux.

Que ce soit par le chemin de fer ou par voie maritime, les voyageurs bénéficient ainsi de moyens de transport de plus en plus rapides. Il est d’autant plus aisé de partir à la découverte du château de Chillon que la durée du trajet est considérablement raccourcie.

Le courrier postal, de plus en plus volumineux, participe aussi à diffuser des illustrations du château de Chillon. Comme je l’ai évoqué dans mon article consacré à la Suisse de 1900le nombre de cartes postales envoyées passe d’environ 680’000 à plus de 46 millions, entre 1870 et 1899. Toute la société est donc imprégnée d’images: Chillon fait partie de celles qui atteignent une grande célébrité.

En 1887, l’Association pour la restauration du château de Chillon voit le jour. On prétend en effet, à la façon des auteurs romantiques, que le paysage est une image de la société. Il s’agit donc de le préserver des altérations provoquées par les nouveaux moyens de communication.

Est-ce un hasard si le château est classé monument historique en 1888? Officiellement, il s’agit de protéger une partie de la mémoire collective. Cependant, je ne crois pas trop m’avancer en affirmant que des arguments financiers ont également joué un rôle: Chillon attire des milliers de visiteurs, qui font vivre les commerces, les hôtels, les restaurateurs. N’est-il donc pas opportun de lui assurer une protection?

La mesure semble avoir porté ses fruits: près de 35’000 personnes visitent le château en 1896 et plus de 100’000 en 1927. Chillon, qui inspira les écrivains, se mue de façon définitive en véritable attraction du tourisme de masse.

Château de Chillon

Carte postale du château de Chillon, dans les années 1920 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Peut-on s’aventurer hors des sentiers battus par le tourisme?

Le tourisme de masse, disais-je. Il est indéniable que de nombreux endroits ont perdu leur authenticité en raison d’un afflux déraisonnable de visiteurs. Certaines villes deviennent même invivables, à l’image de Venise qui voit passer 30 millions de touristes chaque année, alors que le centre historique ne compte qu’environ 55’000 habitants (à ce propos, voir le reportage de Temps présent, diffusé en 2017).

Château de Chillon

Chillon en 1971 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Bien entendu, le château de Chillon ne subit pas les mêmes nuisances que la cité des Doges. Toutefois, les causes de son succès interrogent. Les grands auteurs qui firent sa renommée n’ont-ils pas été exploités par l’industrie touristique de la fin du XIXe siècle? Cette dernière a moins eu à cœur de perpétuer un héritage littéraire que d’augmenter son chiffre d’affaires.

Chillon s’est peu à peu transformé en illustration de carte postale et en cliché helvétique. Néanmoins, le château ne se résume pas à l’image mille fois exploitée par la publicité, qui nous a presque fait oublier son histoire, pourtant riches en anecdotes. Elles sont à découvrir à l’occasion d’une visite du vénérable monument.

Vous me trouvez contradictoire, moi qui critiquais le tourisme de masse au paragraphe précédent? Pas tant que cela. Le touriste de masse se caractérise en partie par son indifférence à l’endroit qu’il arpente: ce qui compte pour lui, c’est la photo qu’il montrera à ses amis ou le produit dérivé qu’il rapportera comme preuve de son périple.

Quant à vous, vous ne serez pas un visiteur pressé, armé d’une perche à égoportrait («selfie stick», pour les plus anglophiles). Non, vous serez un visiteur averti, désireux d’en apprendre davantage sur l’histoire d’un lieu dont vous voudrez percer les secrets.

Vous vous imaginerez un instant les scènes suivantes: vous êtes en 1733, le bailli de Berne juge la forteresse trop inconfortable pour y rester plus longtemps. Il déménage donc à Vevey, dans la demeure qui abrite aujourd’hui le Musée historique. Soudain, vous faites un saut dans le temps, jusqu’en janvier 1798. La révolution vaudoise éclate. En regardant par la fenêtre, vous voyez les patriotes approcher. N’ayez crainte: la garnison qui occupe Chillon ne leur résistera pas. Quant à vous, vous succomberez à la désarmante beauté du lieu.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Bibliographie