L’histoire oubliée du «27ème canton suisse»

C’était au tout début des années 2010. Je sortais à peine de l’adolescence, tandis que l’économie semblait peu ou prou reprendre des couleurs. Le monde se remettait ainsi de deux crises majeures. Une fois mon apprentissage terminé, j’ai cédé à la fougue de la jeunesse. Plutôt que de me mettre à la recherche d’un emploi, j’ai fait ma valise. Pour entreprendre un grand voyage? Pas vraiment, même s’il faut bien avouer que je me lançais dans une aventure qui en aurait effrayé plus d’un: l’apprentissage de la langue de Goethe.

C’est ainsi que je me suis retrouvé à Lindau. Peut-être n’en avez-vous jamais entendu parler et personne ne saurait vous en blâmer. Il s’agit d’une petite ville de quelque 20’000 âmes, dont le centre historique se trouve sur une île allemande du lac de Constance. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, sa faible industrie et sa proximité géographique avec la Suisse l’ont préservée des bombardements alliés. Friedrichshafen, sa voisine, n’a pas eu cette chance, puisque seul le clocher de l’église a échappé à la destruction.

Lindau

Lindau, vers 1900 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

L’histoire hante toutes les pierres de Lindau. Un temple réformé et une église catholique se font face, comme si elles s’apprêtaient à s’affronter une fois encore. Non loin, perchée sur une colline, une sculpture monumentale en forme d’aigle, érigée en l’honneur de Bismarck, veille sur la région. Depuis le port, on aperçoit les toits de Bregenz. Il s’agit du chef-lieu du Vorarlberg, un land autrichien dont la superficie équivaut plus ou moins à celle du Tessin. Il compte près de 390’000 habitants.

Le Vorarlberg se trouve au carrefour du monde germanique. Il a des frontières communes avec l’Allemagne, le Liechtenstein. Avec la Suisse, aussi, dont il a d’ailleurs bien failli devenir un canton, au début du XXe siècle. Je vous propose le récit d’une histoire austro-helvétique.

Le Vorarlberg est-il un canton suisse (presque) comme les autres?

A la fin de la Première Guerre mondiale, l’Empire austro-hongrois se brise: les multiples ethnies qui le composent revendiquent en effet des Etats indépendants, fondés selon le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’Autriche, qui régnait sur un territoire immense habité par plus de 50 millions d’habitants, se transforme en confetti.

Ce vol en éclats explique sans nul doute que Vienne semble avoir aujourd’hui des dimensions disproportionnées par rapport à la taille de l’Autriche. Elle recense en effet plus d’un cinquième de la population du pays (qui est plus ou moins égale à celle de la Suisse). Elle conserve un prestige culturel sans commune mesure avec le poids démographique autrichien.

A ce propos, permettez-moi un bref aparté. L’écrivain Stefan Zweig dresse un portrait de la Vienne d’avant la Première Guerre mondiale, dans son autobiographie Le Monde d’hier. C’est une lecture que je vous recommande chaudement, non seulement pour le génie littéraire de Zweig, qui n’est plus à démontrer, mais également pour s’imprégner du contexte politique et culturel du début du XXe siècle.

Une récente édition illustrée d’extraits choisis par Laurent Seksik est récemment parue chez Flammarion. Je l’ai découverte lors d’un vagabondage dans une librairie parisienne. L’ouvrage trônait sur un présentoir, je l’ai saisi. L’instant d’après, mon porte-monnaie criait famine.

Mais revenons à notre sujet. Dans le contexte de la chute de l’Empire austro-hongrois, de grandes incertitudes planent sur l’avenir de l’Autriche, une fois qu’elle se trouve dépossédée d’une grande partie de ses territoires. Les autorités du Vorarlberg en sont bien conscientes. Le 15 mars 1919, le gouvernement provisoire en exercice institue un comité, dont la mission consiste à nouer des contacts avec le Conseil fédéral. L’objectif n’est pas des moindres: il s’agit de négocier l’intégration du Vorarlberg à la Confédération.

Carte du Vorarlberg

Le Vorarlberg se situe à l’est de la Suisse. Ses frontières sont ici signalées en rouge  © 2018 GeoBasis-DE/BKG (© 2009), Google, Inst. Geogr. Nacional

Malgré ses efforts, le comité n’obtient pas d’entrevue avec le Conseil fédéral. Les autorités du Vorarlberg conservent pourtant leur espoir de voir leur projet aboutir. Pour ce faire, elles organisent un plébiscite le 11 mai 1919. La question soumise au verdict des urnes est la suivante:

«Le peuple du Vorarlberg désire-t-il que le Conseil d’Etat donne connaissance au gouvernement fédéral de son intention d’adhérer à la Confédération suisse et entrer en négociations avec le gouvernement fédéral à ce sujet?»

Fait notable, les femmes participent au scrutin. Le résultat est sans appel: plus de 80% des électeurs souhaitent un rattachement à la Suisse. Une fois encore, celle-ci ne donne pas suite. Puis, le traité de Saint-Germain-en-Laye, signé entre l’Autriche et les Alliés le 10 septembre 1919 (quelques mois seulement après le plébiscite) semble inscrire dans le marbre les nouvelles frontières de l’Autriche.

Pourtant, des forces politiques et idéologiques font pression pour l’intégration du Vorarlberg au sein de la Confédération, à commencer par Gonzague de Reynold*. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ce personnage, dans la série documentaire consacrée à l’Exposition nationale de 1938.

Gonzague de Reynold

Gonzague de Reynold, pendant la Première Guerre mondiale © Archives fédérales suisses

En 1912, il participe à la fondation d’une société qui prendra deux ans plus tard le nom de «Nouvelle Société helvétique» [NSH]. Celle-ci prétend militer pour la souveraineté de la Suisse. Cependant, l’idéologie de la NSH n’a rien de démocratique, puisqu’elle préconise un retour au système politique de l’Ancien Régime. Elle parvient à recruter de nombreux membres en mettant en avant son rejet des immigrés (1460 adhérents en 1915, 2540 en 1920). Pour ce faire, elle s’emploie à défendre la suprématie des valeurs suisses.

Gonzague de Reynold perçoit dans l’annexion possible du Vorarlberg une occasion unique pour la Suisse. Par ce biais, il escompte un mouvement de «régénération nationale». Il est ainsi persuadé qu’un élargissement des frontières stimulera un sentiment de conquête. La pensée de Reynold montre ici son empreinte nationaliste, qui vise à faire de la Suisse un grand Etat. L’un de ses ouvrages, écrit dans les année 1910 et intitulé Cités et pays suisses, laisse transparaître cette vision dès les premières lignes:

«La Suisse n’est sur la carte qu’un petit pays. Elle est dans sa complexité un petit monde. Par son génie, par la forme de civilisation qu’elle a produite, elle est une grande nation.»

Après la signature du traité de Saint-Germain-en-Laye mentionné plus haut, Gonzague de Reynold redouble d’efforts pour démontrer les liens que le Vorarlberg auraient entretenus avec la Suisse depuis le fond des âges. Il veut éviter à tout prix que le sujet tombe aux oubliettes.

Dans le but de mobiliser l’opinion publique suisse, un comité baptisé «Pro Vorarlberg» voit le jour le 19 novembre 1919. Reynold en fait bien entendu partie. Le mouvement semble avoir conspiré un coup d’Etat au Vorarlberg, qui n’a toutefois pas été concrétisé. Quoiqu’il en soit, il orchestre une propagande très organisée. Articles de presse, affiches, bulletins: le comité ne recule devant rien pour voir aboutir son projet.

En 1920, alors que le chapitre semble déjà clos, il multiplie les publications afin que le sujet reste présent dans le débat public. Il édite par exemple une brochure qui met en avant les arguments en faveur d’un Vorarlberg helvétique.

On apprend ainsi que les habitants du land autrichien seraient animés, comme les Confédérés, d’un «esprit démocratique» et qu’ils seraient en outre de la même ethnie. Le christianisme local serait également de «souche helvétique», influencé par les abbayes de Saint-Gall et d’Einsiedeln, ainsi que par l’évêché de Coire. Enfin, la géographie serait à elle seule une preuve que le Vorarlberg devrait être rattaché à la Suisse: le land, situé sur le bassin versant du Rhin (et non du Danube), est séparé du reste de l’Autriche par une montagne, l’Arlberg. La brochure ne manque par d’affirmer ceci:

«L’Arlberg [la montagne séparant le Vorarlberg du reste de l’Autriche] ne forme pas seulement une frontière naturelle, mais aussi une frontière de races qui sépare des peuples très différents.»

De toute façon, le combat est perdu. Le comité se sépare en 1923. Le Vorarlberg demeurera autrichien.

Bregenz

Bregenz, chef-lieu du Vorarlberg, dans les années 1920 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Pourquoi les autorités suisses n’ont-elles pas cherché à intégrer le Vorarlberg?

Cette question suscite déjà de longs débats lors du plébiscite de 1919. Ainsi, le 19 mars de cette année-là, un rédacteur de L’Impartial conteste l’annexion. Il affirme en premier lieu que «le souci d’échapper aux conséquences de la défaite est certainement pour quelque chose dans les sentiments pro-helvétiques». Il craint que les habitants du Vorarlberg, sitôt intégrés à la Suisse, fassent pression pour un rattachement de la Suisse à une grande Allemagne.

Le Journal de la société statistique de Paris, dans son édition de 1919, évoque quant à lui des raisons démographiques. Faire du Vorarlberg un canton confédéré affaiblirait à la fois la proportion de protestants (ces derniers sont majoritaires dans la Suisse de l’époque, alors que les habitants du land autrichien se déclarent catholiques à 98,5%) et de francophones (le poids des Romands chuterait de 21,3% à 20,4% de la population). De plus, la politique intérieure pourrait connaître des turbulences: la création d’un nouveau canton serait perçu du côté du Jura bernois francophone comme une porte ouverte à sa propre indépendance.

Les différentes raisons invoquées ci-dessous ont-elles vraiment joué un rôle? Replaçons-nous dans le contexte du début de l’année 1919. L’Europe sort à peine d’une guerre sans précédent. L’Empire austro-hongrois se trouve dans le camp des perdants, ses frontières connaissent une reconfiguration totale. Le traité de paix entre l’Autriche et les Alliés n’est pas encore signé. Face à tant d’incertitudes, les autorités suisses n’ont pas intérêt à s’immiscer dans les affaires autrichiennes, au risque de s’attirer les foudres des grandes puissances avoisinantes.

Le rêve de grandeur n’a pas complètement disparu du paysage politique suisse. En 2010, le conseiller national UDC jurassien Dominique Baettig proposait d’autoriser le rattachement à la Suisse des régions limitrophes étrangères, dans le cas où ces dernières en feraient la demande. Le Vorarlberg était mentionné dans la liste des régions (retrouvez-là ici). Bien entendu, cette idée n’a pas été suivie d’effet.

«27ème canton suisse», mentionnait le titre. Evidemment, le Jura n’était pas encore indépendant en 1919 et le Vorarlberg n’a finalement pas intégré la Confédération. Même si cette idée a été fantasmée par certains, l’annexion d’un territoire à un Etat est une procédure longue qui nécessite la prise en considération d’enjeux plus impérieux que ceux de la pensée nationaliste.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Bibliographie