L’extrême-droite face à la loi antiraciste

Après la Seconde Guerre mondiale, l’extrême-droite se trouve profondément discréditée, en Suisse comme ailleurs. Les idéologies fascistes ont prouvé leur ignominie. Cependant, des groupuscules radicaux se forment ou perdurent, y compris sur le territoire helvétique. Notamment en terre vaudoise, où des tendances réactionnaires et néo-nazies fleurissent. Bien que certaines de ces organisations tiennent des propos discriminatoires, la Suisse ne connaît pas de législation antiraciste avant la fin du XXe siècle: dans les années 1990, un référendum permet enfin aux citoyens de résoudre la question. Retour sur une campagne de votation caractérisée par des discours d’une violence inouïe.

Emergence des organisations d’extrême-droite

Avant d’aborder pleinement le référendum ayant eu lieu le 25 septembre 1994, il convient de revenir sur l’origine de deux groupes aux idées radicales dont la présence a joué un rôle important durant la campagne de votation. Demeurant actifs aujourd’hui, il s’agit du Nouvel Ordre Européen (renommé dans les années 2010 «Action européenne») et de la Ligue vaudoise*. Pourtant, un concept reste flou: comment définir l’extrême-droite?

Il n’est pas aisé de répondre à cette question, tant les organisations que l’on désigne ainsi sont diverses. Un fond théorique commun se retrouve toutefois: le nationalisme, la xénophobie (qui se conjugue parfois avec un racisme revendiqué ou avec un antisémitisme hérité du début du XXe siècle), la critique du système politique démocratique (jugé défaillant et ne permettant pas de défendre les intérêts nationaux). D’un point de vue formel, une tendance aux propos belliqueux se remarque régulièrement, tout comme une certaine fermeture à une remise en cause idéologique. En un sens, l’extrême-droite n’adhère pas à la conception libérale de l’Etat, tant d’un point de vue économique que culturel ou social.

Penchons-nous maintenant ensemble sur le cas de la Ligue vaudoise. Après la Première Guerre mondiale, des étudiants (notamment des membres de la société de Zofingue*) se rassemblent autour de la figure de Marcel Regamey*, avocat vaudois, au sein d’un mouvement appelé Ordre et Tradition. Ce dernier rejette le matérialisme et l’individualisme, qu’il analyse comme des maux hérités de la Révolution française dont l’effet serait délétère sur les mœurs. Convaincu que le mode d’organisation de la société doit passer par le corporatisme et l’abolition de la démocratie électorale, il s’oppose à l’existence des partis politiques. Seule la démocratie directe trouve grâce à ses yeux: il voit en elle la saine expression du peuple, dépouillé des influences néfastes des élites.

Chemin Marcel Regamey

Ancienne plaque indiquant le Chemin Marcel Regamey, à Epalinges. Les adjectifs ont été retirés en 2015, à la suite d’une décision de la commune.

Marcel Regamey affiche son antisémitisme dans le journal qu’il fonde en 1931: La Nation. Extrait de 1932:

«Défie-toi du Juif! Un juif peut avoir l’accent vaudois et porter l’uniforme du dragon ou d’artilleur, il demeure, sous cette honnête apparence, un Juif cent pour cent. A la moindre émotion, vous verrez la bonhomie vaudoise faire place à la fébrilité orientale et le doux parler romand se transformer en un jargon guttural caractéristique.»

La Nation paraît encore de nos jours. Son tirage atteint 2’400 exemplaires.

En 1933, Ordre et Tradition prend le nom de Ligue vaudoise, alors que le mouvement remporte un référendum lancé contre un impôt sur le vin. Marcel Regamey et ses partisans prétendent en effet qu’il s’agit d’une attaque contre les vignerons vaudois. Ils trouvent des échos au sein de la droite traditionnelle. De surcroît, durant la Seconde Guerre mondiale, la Ligue vaudoise considère que la Suisse doit s’aligner sur les régimes totalitaires. Habile, elle cessera cependant d’adhérer ouvertement aux thèses antisémites dès la chute de l’Allemagne nazie, s’assurant une grande longévité.

L’autre groupe sur lequel je porterai mon intérêt, le Nouvel Ordre Européen, arbore une doctrine d’une radicalité plus extrême encore. L’organisation est fondée au début des années 1950, autour de Gaston-Armand Amaudruz. Nostalgique du nazisme et profondément négationniste, sa pensée est empreinte de fascisme traditionnel. Il ne jouit pas de la même influence que la Ligue vaudoise, tant ses positions sont indéfendables dans un contexte démocratique. Ainsi, les livres qu’il publie et les articles qu’il rédige dans son journal, Le Courrier du Continent, mettent en avant des thèses racistes, antisémites ou encore opposées à la science. Un exemple récent suffira à prouver l’absence totale de crédit que l’on peut accorder à ce mouvement: en 2017, un article paraît sur le site Internet de l’organisation dans le but de démontrer que le soleil tourne autour de la terre.

Comment la démocratie et l’antiracisme sont-ils perçus par l’extrême-droite de la fin du XXe siècle?

Entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, la Suisse est secouée par plusieurs affaires à caractère raciste. Ainsi, en 1989, un centre de requérants d’asile est incendié par des extrémistes de droite, provoquant la mort de quatre personnes. Dans ce contexte, le Conseil fédéral décide d’entamer une procédure visant à introduire une norme contre la discrimination raciale au sein du Code pénal: l’article 261bis. Le Parlement vote en faveur de la modification législative (114 voix favorables contre 13 au Conseil national; 34 voix favorables contre 0 au Conseil des Etats). Voici le contenu de l’article:

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Cependant, un référendum est lancé par des opposants à la nouvelle norme pénale. Plusieurs organisations récoltent donc des signatures, notamment le Nouvel Ordre Européen et la Ligue vaudoise. Sur la forme, les raisons invoquées par ces deux mouvements pour empêcher l’entrée en vigueur de l’article 261bis du Code pénal sont différentes.

Dans le Courrier du Continent, Gaston-Armand Amaudruz prétend qu’un article de loi antiraciste permettrait de condamner les individus critiquant l’immigration. Il appelle ses lecteurs à récolter des signatures dans le but de faire aboutir le référendum. Selon lui, la loi empêcherait de «contester le métissage» ou de s’opposer à la «dégénérescence de la société européenne».

Dans le but de rédiger cet article, j’ai épluché en quelques jours la totalité des numéros du Courrier du Continent parus entre 1992 et 1994. Je crois ne pas exagérer en affirmant que cette lecture provoque la nausée, tant les lignes sont saturées de haine, de théories du complot, d’injures contre toutes les minorités. Evidemment, le périodique dénonce l’article 261bis, et de façon frénétique. Quelques extraits :

  • «Et ainsi, les maximalistes juifs ont signé la loi-muselière [NDLR: le Courrier du Continent qualifie systématiquement la norme antiraciste de «loi-muselière»], ne craignant plus de montrer qui commande dans ce pays. Par là, ils commettent une grave erreur. Ils font des Juifs des privilégiés. Eux seuls auront le droit d’imposer leur vision de l’histoire.» [Courrier du Continent, n° 343, janvier 1993, «La muselière approche», p.12]
  • «La loi-muselière vise principalement à empêcher toute opposition à l’immigration en provenance du Tiers-Monde, opposition dès lors condamnable au titre de discrimination raciale. On peut prédire à coup sûr que, cette loi en vigueur, les mondialistes ouvriront toutes grandes les vannes de l’invasion. Accessoirement, la loi vise le révisionnisme, ce qui montre bien quelle force domine le lobby. Les idiots utiles du Parti socialiste et des Eglises se laissent manœuvrer comme des enfants.» [Courrier du Continent, n° 350, août 1993, «Référendum !», p.12]
  • «La muselière adoptée, nous saurons que le système, c’est-à-dire le régime en vigueur en Suisse, n’est plus réformable. Plus besoin de proposer des solutions dont on ne prend même pas connaissance en haut lieu. Finie, l’opposition constructive ! Nous serons d’autant plus à l’aise pour expliquer toute l’horreur de la décadence moderne, puisque cette décadence sera devenue une méthode de gouvernement.» [Courrier du Continent, n° 362, septembre 1994, «Faites vos jeux», p.12]

Au-delà de l’antisémitisme et du racisme dont font preuve les écrits de Gaston-Armand Amaudruz, je signale le paradoxe que ce dernier fait mine de ne pas voir: alors que le mouvement qu’il préside prétend abhorrer la démocratie et le suffrage universel, il participe tout de même activement à la récolte de signatures pour la tenue d’un référendum.

Parallèlement aux articles consacrés à l’article 261bis, le Courrier du Continent poursuit ses campagnes d’homophobie («L’homosexualité est la seule pourriture qui s’élimine d’elle-même.» [Courrier du Continent, n° 361, août 1994, «Sur le front des dégénérés», p.8.]) et de promotion du fascisme («[…]alors oui je suis fasciste, et fier de l’être [en majuscules dans le texte]» [Courrier du Continent, n° 356, mars 1994, «C’est quoi être fasciste?», p.7]

Venons-en à la Ligue vaudoise. Si elle s’oppose à la norme pénale contre les discriminations raciales, les raisons sont à chercher du côté de son idéologie: elle rejette en effet le système électoral. Olivier Delacrétaz, aujourd’hui encore président du mouvement, critique l’antiracisme dans son opuscule L’universel enraciné, en le définissant comme une «religion séculaire contemporaine» et comme une façon de «nier les différences existant entre les communautés».

En analysant de façon détaillée les articles de La Nation (l’organe de presse de la Ligue vaudoise, je le rappelle), il apparaît que le mouvement contredit aussi la disposition légale visant à condamner les propos négationnistes: «Il est aussi nécessaire de mentionner l’incongruité du paragraphe sur ceux qui minimisent grossièrement ou cherchent à disculper le génocide ou d’autres crimes contre l’humanité, qui vise, on s’en doute, le révisionnisme. Si des explications contradictoires existent sur le déroulement de la deuxième guerre mondiale, c’est en confrontant leurs preuves respectives qu’on pourra les départager. Ce n’est pas à une loi d’établir la vérité dans un domaine qui concerne les historiens et non les juges.» [La Nation, n° 1437, 23 janvier 1993, «Une mauvaise loi contre le racisme», p.4.]

La Ligue vaudoise n’opère donc aucune critique de la Seconde Guerre mondiale, se repliant derrière un élément de langage: «la loi ne doit pas dicter le vrai». De plus, elle apporte son soutien au Courrier du Continent, dont les propos, comme nous l’avons vu, n’ont pourtant pas grand-chose à voir avec la liberté d’opinion, mais bien avec une propagation de haine n’amenant aucun élément constructif dans un débat d’idées:

«Or, il n’est pas exclu que la promulgation de la loi antiraciste débouche, en Suisse romande, sur l’interdiction d’une publication comme le Courrier du Continent de M. Amaudruz. Quoiqu’on puisse penser de cette publication, son interdiction modifierait de fait, si peu que ce soit, la portée intellectuelle et morale de tous les autres journaux d’opinion. A partir du moment où certaines opinions sont interdites, les autres ne sont plus libres, mais autorisées. Elles sont implicitement reconnues, conformes à l’idéologie dominante. La rédaction de La Nation ne peut accepter la perspective d’être suspectée de conformisme par rapport au régime.» [La Nation, n° 1476, 23 juillet 1994, «Remarques préliminaires sur la campagne antiraciste», p.4.]

La Ligue vaudoise apparaît donc prudente: elle ne se montre pas outrancière dans ses propos à la façon du Nouvel Ordre Européen. Toutefois, en refusant la condamnation du révisionnisme et en volant au secours du Courrier du Continent, elle banalise un périodique dont l’intégralité du contenu cherche à diffuser des opinions complotistes, antisémites et discriminatoires.

Votation de 1994

Le référendum visant à introduire la norme antiraciste dans le Code pénal est soumis au peuple le 25 septembre 1994. L’article 261bis est accepté par 54,6 % des votants. Il entre en vigueur le 1er janvier 1995.

Brochure d'explications du scrutin du 25 septembre 1994

Brochure distribuée aux votants à l’occasion du scrutin du 25 septembre 1994

Vexé par le verdict des urnes, le Courrier du Continent commente en ces termes le résultat de la votation:

«De toute façon, depuis le 25 septembre 1994, nous cessons notre opposition constructive: nous ne donnerons plus de conseils aux responsables qui d’ailleurs n’ont jamais écouté.» [Courrier du Continent, n° 363, octobre 1994, «Une loi immorale, criminelle et ridicule», p.12.]

Le périodique du Nouvel Ordre Européen démontre qu’il ne tolère l’existence de la démocratie que si cette dernière valide son idéologie. Rien d’étonnant donc à ce que la réaction soit si amère. Le rédacteur en chef du Courrier du Continent continuera les provocations racistes après l’entrée en vigueur de la nouvelle disposition pénale. En l’an 2000, il est condamné à de la prison ferme. Par conséquent, en dehors des groupuscules fascistes, il a aujourd’hui perdu tout soutien: les «défenseurs» les plus ardents de la liberté d’expression n’osent plus lui témoigner leur amitié.

La Ligue vaudoise, soucieuse de son image, n’ira pas jusqu’à défier les tribunaux. Elle poursuit donc sa critique de la société en respectant le cadre de la loi antiraciste. Elle jouit encore d’un crédit institutionnel certain, accueillant par exemple Pierre Maudet en 2006 (conseiller municipal de Genève à l’époque; aujourd’hui conseiller d’Etat du canton de Genève), à l’occasion d’un débat sur la formation.

Au contraire du Nouvel Ordre Européen, remarquons que la Ligue vaudoise a toujours su s’adapter aux sensibilités contemporaines: elle est parvenue à faire oublier ses origines antisémites, son accommodement avec les totalitarismes de la Seconde Guerre mondiale et son incapacité à condamner le révisionnisme. Mais fera-t-elle un jour publiquement son mea culpa?

Cette semaine, l’article publié sur Helvetia Historica est revenu sur un épisode sombre de l’histoire. Un épisode qui se trouve parfois même mis sous le tapis. Pourtant, en Suisse comme ailleurs, une certaine frange de la population a partagé des valeurs diamétralement opposées à celles que la Confédération met habituellement en avant.

Aujourd’hui encore, des mouvements radicaux se développent, à l’image de «Résistance helvétique». Ce groupe fait beaucoup de bruit en ce printemps 2018. Il prétend par exemple effectuer des rondes dans l’espace public pour «assurer la sécurité en complément de la police». La description qu’il fait de lui-même sur son site Internet ne laisse aucun de doute sur son idéologie, puisqu’il part du principe que «notre Suisse se meurt». Son programme politique contient des éléments typiques de l’extrême droite: dissolution des partis politiques, établissement d’un système corporatiste ou encore interdiction de l’avortement.

Il y a d’ailleurs quelques jours de cela, un jeune homme d’une vingtaine d’années qui me précédait dans la file d’attente d’une station-service portait fièrement un tatouage néonazi au cou. En somme, l’extrême-droite ne semble pas sur le point de s’éteindre.

Yannis Amaudruz (l’homonyme cité dans l’article n’est qu’un malheureux hasard et je ne partage aucun lien de parenté avec celui-ci), pour Helvetia Historica

Bibliographie