Les années 1990 ont-elle changé la Suisse?

Cet article marque une nouvelle étape pour Helvetia Historica. Cela ne tombe-t-il pas à pic avec les fêtes de Pâques, cet ancestral symbole de renouveau? Les hasards du calendrier sont parfois heureux.

Depuis maintenant un peu plus de trois mois, ce blogue vous propose d’aller à la redécouverte de l’histoire suisse. Il comptabilise à ce jour plusieurs dizaines de milliers de visites et de nombreux échanges enrichissants avec ses lecteurs. Parmi ceux-ci, certains ont souhaité savoir qui se cachait derrière cette page. A juste titre, d’ailleurs.

Après mûre réflexion, il est donc temps de faire tomber les masques. Ou plutôt le masque. Bien que les articles aient été rédigés à la première personne du pluriel, je suis en effet seul à bord. Je m’appelle Yannis Amaudruz (sans lien avec certaines personnalités bien connues de Suisse romande). Je vis dans un village vaudois, sis entre Lavaux et Jorat, et je suis étudiant en histoire à l’Université de Lausanne, après un parcours quelque peu atypique (si vous souhaitez en savoir plus, rendez-vous ici).

Seul à bord, disais-je… Mais cela n’est plus vraiment le cas, puisque vous êtes désormais nombreux à avoir rejoint le navire Helvetia Historica, en me faisant la joie de me suivre sur ma page Facebook ou sur mon profil Twitter pour ne manquer aucune nouvelle publication du blogue. Je profite donc de vous remercier, chères lectrices et chers lecteurs, pour votre participation à cette aventure historique. Votre fidélité m’encourage à poursuivre avec vous cette redécouverte du passé de la Suisse.

Peut-être l’aurez-vous remarqué en parcourant les pages de ce blogue: je consacre de nombreux articles à la remise en cause de certains mythes nationaux. Après tout, n’est-ce pas l’un des rôles de l’histoire de faire le tri entre le fait établi et la légende? Ainsi, toujours à la recherche des traces que les mythes ont laissé, je suis monté la semaine dernière encore dans un train pour me rendre à Soleure, désireux d’approcher ce tableau de Ferdinand Hodler, peint en 1896-1897, dont vous devinerez sans peine le titre:

Guillaume Tell de Ferdinand Hodler

Guillaume Tell de Ferdinand Hodler

Profitant de l’occasion pour faire un tour de la ville, j’ai eu recours à un bon vieux guide de voyage, ainsi qu’à une application téléchargeable gratuitement (elle se nomme Drallo), qui propose notamment une visite guidée de Soleure.

Après ce tour de ville, je suis donc allé au musée d’art (dont l’entrée est gratuite), impatient de découvrir l’œuvre convoitée, qui avait servi de prétexte à l’excursion. J’ai parcouru toutes les salles, sans apercevoir le tableau de Hodler. Mais où se cachait-il donc? Pour le savoir, j’ai interrogé la responsable du musée. Il s’est avéré que Guillaume Tell dormait dans le dépôt de l’institution !

Je n’ai donc pas vu le tableau. Mais j’ai eu l’occasion de découvrir une ville qui fut le siège des ambassadeurs de France sous l’Ancien Régime et dont les trésors architecturaux sont innombrables: fontaines colorées, murailles, cathédrale, somptueuse tour de l’horloge… Peut-être vous en parlerai-je dans un prochain article. Pour la petite anecdote, la responsable du musée, très aimable et soucieuse de ne pas me voir repartir bredouille, m’a gentiment offert une reproduction miniature du tableau.

Vous en savez maintenant davantage sur les coulisses de ce blogue. En guise de clin d’œil à ma petite présentation, le sujet de la semaine a trait aux années 1990, cette décennie qui m’a vu naître. Mais je vous rassure tout de suite: il ne s’agira pas d’une série de photographies tirées de mes albums familiaux.

Ce qui a changé en Suisse durant les années 1990

Les années 1990 commencent en Occident dans un élan d’optimisme. Francis Fukuyama, dans son essai célèbre La Fin de l’histoire, paru en 1992, prétend que la chute du communisme annonce le triomphe définitif de la démocratie libérale et du capitalisme. Cette vision a bien entendu été disqualifiée. L’histoire n’est jamais un mouvement linéaire, mais elle se caractérise au contraire par des soubresauts, des progrès, des réactions.

L’actualité propose d’ailleurs chaque jour un démenti cinglant à la thèse de la «fin de l’histoire», à commencer par le retour d’un certain autoritarisme auquel nous assistons en Europe de l’Est.

Comme nous le verrons ensemble, la Suisse des années 1990 contraste elle aussi avec les arguments avancés par Francis Fukuyama. Retour sur une décennie de l’histoire récente helvétique.

1991

Landsgemeinde en Appenzell Rhodes-Intérieures

Une landsgemeinde à Appenzell, en 1980 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Le suffrage féminin est octroyé en Appenzell Rhodes-Intérieures. Le Tribunal fédéral contredit la décision de la landsgemeinde locale, qui refusait en 1990 encore d’accorder des droits politiques complets aux femmes. Vous ignorez ce qu’est la landsgemeinde? Cliquez ici.

Le Grütli dans les années 1990

Le Grütli dans les années 1990 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Au cours de la même année, la Confédération fête en grande pompe son «700ème anniversaire». Il importe peu que le pacte de 1291 ne soit aucunement la date de naissance d’un Etat, que le serment du Grütli soit une pure légende et que Guillaume Tell n’ait jamais existé: l’heure est à la célébration, dans un contexte où deux des plumes les plus critiques de cette vision biaisée de l’histoire ont rendu l’âme.

C’est ainsi qu’un chemin pédestre, baptisé «la voie suisse», voit le jour en 1991 dans le canton d’Uri. Il relie le Grütli à Brunnen. L’apparition de la Confédération est donc bel et bien rattachée à la célèbre prairie, démontrant que cet anniversaire ne servait pas la rigueur historique, mais la mise en scène d’origines fantasmées.

1992

Votation du 9 octobre 1992

Source : bk.admin.ch

Le 6 décembre, les Suisse votent sur l’adhésion à l’Espace économique européen. Ils refusent d’y souscrire par 50,3 % des voix. Le pays connaît par la suite une crise politique doublée d’une crise économique. En effet, la croissance suisse est inférieure à celle de ses voisins durant les années 1990.

1993

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Extrait du programme politique des Démocrates Suisses. Source: http://www.democrates-suisses.ch/programme_court.shtml

A l’occasion des célébrations du «700ème anniversaire» de la Confédération, une initiative populaire est lancée, visant à faire du 1er août un jour férié, considérant qu’il s’agit également du jour de la fête nationale. A nouveau, ce présupposé repose sur la croyance que le pacte de 1291 constitue l’acte fondateur de la Suisse, quand bien même la date précise du 1er août ne figure pas sur ce document. En 1993, plus de 80% des Suisses votent en faveur de l’initiative.

Mais qui a donc eu l’idée de proposer cet objet au verdict des urnes? Il s’agit des Démocrates Suisses, un parti d’extrême-droite né dans les années 1960, en réaction à l’immigration (majoritairement italienne, à cette époque). Ci-dessus, vous pouvez lire un extrait de leur programme politique, voté en 2013. De nombreux éléments que ce parti considère comme le fondement de l’identité suisse (hymne national, sociétés de tir, de gymnastique ou de lutte) ont en réalité été construits par le monde politique entre le XIXe siècle et le XXe siècle, dans le but de développer un sentiment national (voir notre article sur l’hymne national en cliquant ici).

1994

Loi sur l'assurance-maladie

Article 3 de la Loi sur l’assurance-maladie. Source: https://www.admin.ch/opc/fr/classified-compilation/19940073/index.html

Le 18 mars, les citoyens suisses acceptent du bout des lèvres l’introduction d’une assurance-maladie obligatoire. Ce système entrera en vigueur le 1er janvier 1996 et offrira à chaque habitant de la Suisse une couverture en matière de santé.

1995

Brochure d'explications du scrutin du 25 septembre 1994

Brochure distribuée aux votants à l’occasion du scrutin du 25 septembre 1994

Le 25 septembre 1994, les Suisses acceptent d’introduire une norme antiraciste dans le Code pénal. Elle entrera en vigueur au 1er janvier 1995. Si les citoyens doivent se prononcer sur cet objet, c’est qu’un référendum lancé par des organisations classées pour certaines à l’extrême-droite de l’échiquier politique (à l’image des rédacteurs du Courrier du Continent, une publication néonazie) s’oppose à toute législation visant à punir les actes et les paroles discriminatoires. Malgré tout, l’article est accepté par les Suisses à 54,6%. Appenzell Rhodes-Intérieures s’illustre par le plus fort refus (58,5%).

1996

Au-delà de quelques événements marquants (l’Université de la Suisse italienne voit le jour au Tessin et la majorité civile est abaissée à 18 ans), l’année 1996 résume en quelque sorte les conflits majeurs de la Suisse du XXe siècle.

Vellerat

Vellerat en 1988, alors que la commune se trouve encore au sein du canton de Berne © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

La Question jurassienne connaît un nouveau rebondissement: une modification de la Constitution fédérale rend possible l’intégration de Vellerat au canton du Jura. Il s’agit-là d’une histoire quelque peu rocambolesque. Cette petite commune, qui avait voté en faveur de la création du canton du Jura en 1974, n’avait alors pas pu l’intégrer, pour des raisons d’ordre administratif.

Elle se trouvait en effet dans un district qui avait rejeté l’indépendance. De plus, alors que les communes limitrophes du nouveau canton avaient pu s’exprimer sur la possibilité de rejoindre le Jura, Vellerat n’avait pas de frontière avec ce dernier, à ce moment-là. Elle était donc contrainte malgré elle à demeurer bernoise. En signe de protestation, elle s’était déclarée «commune libre» (voir l’image ci-dessus).

La votation fédérale de 1996 autorise donc ce village de quelques dizaines d’habitants à intégrer le canton du Jura, plus de vingt ans après le référendum sur l’indépendance.

D’autre part, le rôle de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale se discute. En décembre, le Parlement institue une commission, présidée par Jean-François Bergier. Il s’agit pour elle de faire la lumière sur certains aspects de l’attitude suisse lors du conflit, notamment en ce qui concerne ses rapports économiques avec l’Allemagne ou sa politique migratoire. Les résultats des recherches susciteront la polémique lorsqu’ils seront publiés en 2002.

1997

Le premier numéro du journal romanche La Quotidiana paraît en janvier. Il résulte de la fusion de quatre publications régionales.

Mobutu

Mobutu dans les années 1980

Mobutu décède au Maroc à l’âge de 66 ans. Durant trois décennies, le dictateur gouverne le Zaïre (l’actuelle République démocratique du Congo). Quel lien avec la Suisse, pensez-vous? Figurez-vous qu’il possédait une immense propriété à Savigny dans le canton de Vaud.

Savigny

Photographie aérienne de Savigny réalisée en 1993. La propriété de Mobutu se trouve dans le rectangle rouge © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Lorsque j’étais enfant, mon meilleur ami de l’époque habitait juste à côté de la maison du dictateur (une maison luxueuse jusqu’à l’absurde, comptabilisant par exemple 25 toilettes pour 16 chambres). Nous étions imprégnés par toutes les légendes qui circulaient sur cette propriété. On racontait ainsi que des agents secrets se cachaient dans les arbres du domaine…

La fin de l’année 1997 se conclut tragiquement: un attentat islamiste fait des dizaines de morts à Louxor, en Egypte. Parmi les victimes, on recense 36 Suisses.

1999

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La majorité du peuple et des cantons suisses acceptent la nouvelle Constitution fédérale. L’adhésion n’est pas unanime: plus de 40% des votants rejettent la charte fondamentale qui leur est proposée. Deux citoyens sur trois ne prennent même pas part au scrutin. La participation n’atteint que 17,5% dans le canton de Vaud et 18,6% dans celui du Jura. Dans ces conditions, quel crédit accorder au résultat?

Quoiqu’il en soit, la Constitution entrera en vigueur au 1er janvier 2000. Elle ne propose pas de modification majeure par rapport à l’ancienne, ce qui explique peut-être l’indifférence générale dans laquelle se tient le scrutin.

Une période d’immobilisme?

Les années 1990 ont-elles vraiment constitué un moment charnière de la Suisse? En tout cas, elles ont révélé que la fin de l’histoire mise en avant par Fukuyama au début de la décennie n’était qu’une illusion rapidement démentie.

Cette décennie se distingue par une forte propension à une certaine crispation identitaire: rejet de l’Espace économique européen qui marquera l’ascension fulgurante de l’UDC ou célébrations patriotiques qui revalorisent une vision de la nation déconstruite par les historiens vingt ans auparavant.

En un sens, les années 1990 résument malgré tout le siècle qu’elles concluent, qu’il s’agisse du conflit jurassien, du rapport de la Suisse avec les dictatures mondiales, du suffrage féminin ou encore du positionnement de la Confédération par rapport à une Europe politique qui se construit sans elle.

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica