Connaissez-vous la véritable histoire de l’hymne national?

Aussi surprenant que cela puisse paraître, notre sujet a bel et bien un rapport avec cette curieuse photo alliant cor des Alpes et aviation. En quoi la défunte compagnie Swissair a-t-elle un lien avec l’hymne national, pensez-vous? Revenons ensemble à la source d’une histoire moins ancienne qu’on ne le croit.

Entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle, le concept d’Etat-nation émerge: en Europe, on cherche ainsi à diffuser l’idée que les habitants d’un territoire formé selon les aléas de l’histoire formeraient un peuple ayant en commun une culture, une histoire, des valeurs et une certaine idée du monde.

Pour ce faire, plusieurs forces se mobilisent. D’une part, des savants et certains représentants du monde de l’art fabriquent une identité nationale. Ce phénomène se produit dans toute l’Europe, avec plus ou moins les mêmes instruments.

Aux sources du nationalisme

S’inventer des ancêtres

Tout commence peut-être dans l’Ecosse des années 1760, où un certain James Macpherson prétend avoir traduit du gaélique une série de poèmes. Ceux-ci auraient été composés par Ossian, un Ecossais du IIIe siècle. Nous savons aujourd’hui que Macpherson est dans une large mesure l’auteur des textes qu’il prétend découvrir.

Ces œuvres connaîtront pourtant une célébrité immense sur tout le continent, en particulier lorsque les guerres napoléoniennes provoqueront un véritable basculement de civilisation. On y voit alors l’expression du génie national qui vient contredire la culture des élites fondée en grande partie sur les normes de l’Antiquité.

Peu à peu, les critères esthétiques gréco-latins sont donc mis à l’écart au profit de ce que l’on présente comme l’héritage des barbares. Ces derniers seraient à l’origine des particularités de chaque peuple. Ils ont aussi l’avantage de constituer une preuve de l’ancienneté de la nation, écossaise en l’occurrence.

L’artifice sera repris dans de nombreux pays: la France invente une formule bien connue («nos ancêtres les Gaulois»), la Hongrie se voit comme la descendante des Huns, l’Allemagne se fantasme héritière des Germains. Le procédé est le même partout: il s’agit d’affirmer qu’il existe une filiation entre les premiers occupants et les habitants actuels d’un territoire, de manière à apparaître comme une nation ancienne inscrite dans l’éternité. Tout ceci n’est en réalité qu’une construction bricolée.

La Suisse n’échappe d’ailleurs pas au mouvement européen. Aujourd’hui encore, tous les manuels d’histoire mal avisés évoquent ainsi les Helvètes dans leurs premières pages, comme si ce peuple celtique avait un quelconque lien avec la Confédération élaborée à partir du Moyen Âge. Il s’agit une fois d’encore de retrouver un ancêtre spécifique pour clamer haut et fort l’ancienneté de la nation, quand bien même il n’est pas établi que les Helvètes aient été un peuple différent de leurs voisins.

Astérix et les Helvètes

René Goscinny tenant un exemplaire d’Astérix chez les Helvètes. Sur la droite, Morris, créateur de Lucky Luke. Le mythe des origines barbares a connu une longue postérité, jusque dans la culture populaire © Hans Peters / Anefo

Dans le cas suisse, cela revient à passer sous silence l’influence romaine (ce qui d’ailleurs se comprend aisément, puisque nous avons vu que le nationalisme est né en partie d’un rejet de la culture gréco-latine). C’est aussi taire tous les apports successifs: les Burgondes et les Alamans s’installent sur le territoire de la Suisse actuelle entre la fin de l’Antiquité et le début du Moyen Âge. Saint-Maurice, en Valais, doit son nom à un soldat chrétien venu d’Egypte. La ville de Saint-Gall se réfère à un moine irlandais. Les Helvètes forment donc une couche d’un substrat qui n’a rien de chimiquement pur, mais qui s’est formé d’apports successifs.

Unifier la culture

La recherche de lointains ancêtres (forcément tronquée, nous l’avons vu)  n’a pas suffi à ce que les populations présentes sur un Etat européen deviennent artificiellement une nation. Il a encore fallu leur attribuer une culture spécifique, à savoir une langue en partage, une histoire, des institutions communes.

Une gigantesque entreprise d’uniformisation a donc été mise en œuvre: les langues dites «nationales» sont devenues les seules tolérées et promues. Le cas suisse, s’il est un peu particulier (voir ici notre article consacré au plurilinguisme), n’échappe pas à la règle. Par exemple, le patois est interdit dans les écoles vaudoises dès 1803, afin de favoriser la diffusion du français.

Mais comment les Etats ont-ils concrètement réussi à imposer cette vision unifiée au sein des populations? L’école, en s’emparant de la littérature «nationale» ou de héros prétendument animés par l’amour de la patrie (Vercingétorix ou Jeanne d’Arc en France, Guillaume Tell ou Winkelried en Suisse ou encore le major Davel dans le canton de Vaud) a largement contribué à diffuser un sentiment d’appartenance qui n’avait rien d’évident au départ, mais qui a tout au contraire été construit.

Les arts ont également été mis au service du nationalisme, puisque la littérature, l’opéra, le théâtre ou encore la peinture ont participé à ce mouvement d’exaltation de la nation. Enfin, l’Etat a été doté d’emblèmes et de symboles auxquels les populations devenues peuple unifié ont facilement pu s’identifier: un drapeau (voir l’histoire de celui de la Suisse ici), une devise, une allégorie et… un hymne national.

Un hymne qui n’en est pas vraiment un

Avant l’essor du nationalisme, un chant en particulier semble avoir uni les Suisses, tout du moins si l’on en croit certains textes du XVIIIe siècle. Il s’agit du ranz des vaches (de l’allemand Kuhreihen). Ce chant, dont nous trouvons des mentions écrites à partir du XVIe siècle, est destiné à rassembler le bétail.

De nombreuses versions existent, tant en Suisse romande qu’en Suisse alémanique. Du côté francophone, la plus connue nous vient de la Gruyère, dans le canton de Fribourg. Ses paroles sont en patois fribourgeois, une forme dialectale du francoprovençal. En voici le refrain:

Lyôba, lyôba, por aryâ (bis).

Vinyidè totè, byantsè, nêre,

Rodzè, mothêlè, dzouvenè ôtrè,

Dèjo chti tsâno, yô vo j’âryo,

Dèjo chti trinbyo, yô i trintso,

Lyôba, lyôba, por aryâ (bis).

Vous en trouverez une traduction dans la bibliographie située en fin d’article.

En 1767, Jean-Jacques Rousseau, reprenant certaines thèses en vogue, évoque en ces termes le ranz des vaches dans son Dictionnaire de musique:

«Cet air si chéri des Suisses quʼil fut défendu sous peine de mort de le jouer dans leurs troupes, parce quʼil faisait fondre en larmes, déserter ou mourir ceux qui lʼentendaient, tant il excitait en eux lʼardent desir de revoir leur pays. On chercherait en vain dans cet air les accents énergiques capables de produire de si étonnants effets. Ces effets, qui nʼont aucun lieu sur les étrangers, ne viennent que de lʼhabitude, des souvenirs, de mille circonstances qui, retracées par cet air à ceux qui lʼentendent, et leur rappelant leur pays, leurs anciens plaisirs, leur jeunesse et toutes leurs façons de vivre, excitent en eux une douce-amère dʼavoir perdu tout cela.»

Autrement dit, Rousseau affirme ici que le ranz des vaches n’est pas toléré dans les troupes de mercenaires suisses exerçant à l’étranger, tant le mal du pays provoqué par ce chant aurait des conséquences néfastes sur leur moral. S’agit-il d’une vérité historique? N’oublions pas que Rousseau écrit au XVIIIe siècle, à un moment où les paysages alpins commencent à être admirés pour leur caractère sublime et où l’on associe la Suisse à un idéal d’indépendance. Le ranz des vaches constitue donc un symbole de cette perception: le chant représente un pays rêvé. Quant à l’application de la peine de mort, il semble que Rousseau répète un cliché sans fondement.

Monument à Jean-Jacques Rousseau

Monument en l’honneur de Jean-Jacques Rousseau, à Genève, vers 1900 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Bien qu’il ne s’agisse pas d’un hymne à proprement parler (c’est-à-dire le chant officiel d’un Etat), le ranz des vaches occupe une place centrale dans la chanson patriotique. De nos jours encore bien présent dans certains manifestations populaires, il est notamment entonné lors de la Fête des vignerons, qui a lieu à Vevey tous les 25 ans depuis le début du XIXe siècle (voir et écouter ici la célèbre interprétation de Bernard Romanens, filmée en 1977).

Fête des Vignerons

La Fête des Vignerons, en 1977 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Histoire des hymnes nationaux suisses

Ce qui va suivre démontre tout le paradoxe du nationalisme né entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle, que nous avons évoqué en début d’article. Ainsi, alors que chaque Etat se crée un corpus culturel et symbolique, il arrive très fréquemment que des emprunts se fassent.

Le premier hymne national que la Suisse ait connu est l’exemple parfait de ce phénomène. Ses paroles sont jouées sur l’hymne anglais, God Save the King. Comble de l’ironie, la version française, traduite de l’allemand, s’intitule Ô monts indépendants. Précisons qu’il ne s’agit pas d’un hymne consacré en tant que tel par une loi, bien qu’il  soit joué lors de certaines cérémonies.

Le texte n’a rien d’original. A l’image de bien des hymnes, il fait l’éloge du sacrifice militaire («nous voulons tous mourir pour te servir»), de la foi («la délivrance viendra des cieux») ou encore de l’indépendance («gardons avec fierté l’arbre au Grütli planté, la liberté!»).

Pourtant, ce chant sera progressivement remis en question, puisque la musique qui l’accompagne provoque des inconvénients: on le confond avec l’hymne national anglais.

En 1961, le Conseil fédéral décide donc de faire du Cantique suisse (composé dans les années 1840) l’hymne officiel de la Suisse, mais à l’essai. Tous les trois ans, son «contrat à durée déterminée» est renouvelé, jusqu’à ce que son statut devienne permanent, en 1981. L’omniprésence de la religion qui s’y trouve s’explique peut-être par le fait que son auteur, Alberik Zwyssig*, était un moine d’un couvent argovien. De façon amusante, un journal allemand qualifiait il y a quelques années le Cantique suisse de «croisement entre un chant d’église et un bulletin météo».

Récemment, un concours a été organisé dans le but de modifier les paroles de l’hymne national, dont le résultat n’a pas suscité de véritable engouement. Comme l’on pouvait s’y attendre -et c’est peut-être là le plus comique de l’affaire-, certaines personnalités politiques ont manifesté leur vive désapprobation à l’égard de ce nouvel hymne. L’une d’elles a même évoqué une «destruction de tout un pan de notre histoire». L’emphase est toujours de mise lorsque l’on parle des emblèmes nationaux, et quand bien même ils ont été créés de toutes pièces pour répondre aux besoins de l’Etat-nation.

Enfin -fédéralisme oblige!-, la Suisse a ceci de particulier que nombre de ses cantons disposent de leur propre hymne. Leur statut varie: certains ne jouissent d’aucune reconnaissance officielle, d’autres sont inscrits dans la loi. La RTS a proposé en 2017 une série permettant d’aller à leur découverte. A votre tour de les écouter, en cliquant ici.

Et cette photographie de l’avion et du cor des Alpes, alors? Vous l’aurez sans doute compris: il s’agit d’un clin d’œil à notre modernité qui aime mettre en scène des traditions venant prétendument du fond des âges, en oubliant qu’elle les a souvent elle-même inventées.

Bibliographie