Nicolas de Flue et la neutralité suisse

La neutralité fait partie de ces mots qui prétendent définir l’identité suisse. Nombreux présentent ainsi la défaite des Confédérés face aux troupes françaises, à Marignan, en 1515, comme un moment décisif de l’histoire: ce désastre militaire aurait servi de leçon à la Suisse, qui aurait par la suite renoncé à poursuivre ses conquêtes territoriales, tout en établissant une politique de neutralité.

En réalité, d’autres éléments symboliques seront invoqués pour justifier cette attitude de repli sur le plan militaire, notamment les conseils prodigués par un certain Nicolas de Flue. Voici son histoire.

Une vie de saint

Le mythe de la neutralité, généralement associé à la défaite de 1515, a fabriqué une figure héroïque pour appuyer son message. Dans le cas présent, il s’agit de Nicolas de Flue*. Contrairement à Guillaume Tell, Winkelried ou les protagonistes du serment de Grütli, des sources prouvent l’existence du personnage. En revanche, l’interprétation de son action n’est pas exempte de contre-vérités historiques.

Il naît à Sachseln en 1417, non loin de Sarnen. Avant d’entrer dans la légende, Nicolas de Flue n’est pas n’importe qui. Il endosse des fonctions politiques, puisqu’il appartient au Conseil de ce qui est alors le demi-canton d’Obwald. .

Durant les années 1445, il se marie. Sa femme se serait appelée Dorothée Wyss, même si les premières traces écrites de son nom apparaissent après sa mort. Elle met au monde dix enfants. De façon un peu caricaturale, on retiendra surtout d’elle sa fidélité inébranlable envers son mari et sa résignation face à l’événement qui marquera sa vie.

En effet, en 1467, Nicolas de Flue quitte son foyer pour partir en pèlerinage. Profondément pieux depuis son plus jeune âge, il aurait vécu une révélation divine. Pour répondre à cet appel, il décide de vivre en ermite.

Flüeli-Ranft

Carte postale des années 1910 représentant la chapelle de Nicolas de Flue, dans les gorges du Ranft, à l’endroit où l’homme mène sa vie d’ermite à partir de 1467. © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Là n’est pas sa seule prouesse: la légende veut qu’il ait vécu sans rien boire ni manger durant près de vingt ans. Avec une distance critique, on peut voir dans cette croyance une extrapolation de toute l’inspiration que Nicolas de Flue retirait de la nourriture spirituelle.

L’Eglise, tout comme les autorités d’Obwald, se méfient néanmoins de cette vocation. On surveille l’ermite pour s’assurer de la sincérité de sa démarche et vérifier qu’il ne se rende pas coupable de sorcellerie. Les doutes sont bientôt levés et Nicolas de Flue acquiert une réputation de saint vivant.

S’il vit en ermite, il n’est pas pour autant complètement détaché de la société. Il habite ainsi à une dizaine de minutes à pied de sa famille. Par ailleurs, il aurait continué à s’intéresser aux affaires du monde et donné des conseils tant aux puissants qu’aux plus humbles.

L’épisode qui consacrera sa réputation d’homme empli de sagesse se produit en 1481. Cantons ruraux et cantons urbains ne parviennent alors pas à surmonter une crise politique. A côté d’autres enjeux liés aux guerres de Bourgogne, les villes cherchent notamment à faire entrer Fribourg et Soleure dans la Confédération. Mais les cantons campagnards de Suisse centrale de l’entendent pas de cette oreille.

Nicolas de Flue entre alors en scène: on vient lui demander conseil et il participe à mettre les cantons d’accord. Toutefois, il n’est pas présent en personne lors des négociations, qui aboutissent à un traité d’entente entre les différents membres de la Confédération, appelé convenant de Stans.

Nicolas de Flue

Chronique lucernoise de Diebold Schilling le Jeune, 1511-1523. L’illustration représente Nicolas de Flue (à droite) en 1481, lorsqu’il est sollicité pour apaiser les tensions entre les cantons.

Naissance d’un mythe

L’ermite meurt en 1487. Ce n’est qu’un demi-siècle après son trépas que l’on met par écrit ses prétendues paroles politiques, qui connaîtront une longue postérité. Nicolas de Flue étant analphabète, il est d’autant plus aisé d’instrumentaliser ses dires à des fins politiques, puisqu’il n’a laissé aucun document écrit de sa main. Inutile donc de dire que le crédit que l’on peut accorder à ces propos n’est pas très grand… Pour autant, ils participeront à faire de l’ermite une référence incontournable dans le discours historique suisse. Il aurait donné des conseils importants aux Confédérés, que Joëlle Kuntz rapporte dans son livre L’histoire suisse en un clin d’œil:

«Craignez Dieu et vous serez forts. Ne vous mêlez jamais des affaires des puissances qui vous environnent. N’élargissez pas trop la haie qui vous enceint.»

En réalité, le message de Nicolas de Flue apparaît dans un contexte bien précis, tandis que les Confédérés subissent deux défaites, alors qu’ils livrent bataille en étant unis aux Français: à la Bicoque en 1522 et à Pavie en 1525. Ce n’est qu’à ce moment-là que les prétentions expansionnistes suisses connaissent un coup d’arrêt en Italie du Nord, et non après Marignan. Ces épisodes nous invitent à relire les conséquences réelles de la bataille de 1515: il ne s’agit pas de la naissance de la neutralité et encore moins de l’élément déclencheur qui aurait décidé les Suisses à se replier dans leurs frontières.

Cela dit, en 1536, les Bernois s’emparent du pays de Vaud alors savoyard. Il apparaît donc d’autant plus clairement que Marignan n’a pas provoqué un arrêt brutal de l’agrandissement territorial de la Confédération.

Les recommandations prêtées à Nicolas de Flue, écrites en 1537 (à savoir une dizaine d’années après l’échec militaire de Pavie), servent donc à afficher les désastres militaires sous un jour avantageux, en réécrivant en quelque sorte l’histoire. Ainsi, les Suisses ne sont plus contraints de renoncer à leurs expansions territoriales à cause de leurs défaites répétées, mais ils sont présentés comme des hommes éclairés et conscients qu’il vaut mieux s’occuper de leurs affaires intérieures plutôt que de se risquer dans de périlleuses aventures guerrières.

Le rôle de Nicolas de Flue ne se limite toutefois pas à justifier les échecs militaires des Suisses. Dans les années 1520, les poids lourds de la Confédération adoptent la Réforme: Zurich en 1523, Berne en 1528 et Bâle en 1529. Divisés, les cantons se livrent une première guerre religieuse en 1531, qui coûtera la vie au réformateur zurichois Ulrich Zwingli.

La figure de Nicolas de Flue, appréciée tant par les catholiques que par les protestants (qui y voient l’annonciateur de la Réforme puisque l’ermite a notamment critiqué certains abus du clergé), servira longtemps à donner un personnage de référence commun aux deux confessions. L’ermite, considéré comme le patron de la Suisse, a été canonisé en 1947.

Fortune posthume d’un symbole

Pèlerinage à Nicolas de Flue

En 1964, le président de la Confédération Ludwig von Moos, membre du parti conservateur catholique, né dans le même village que le saint, participe au pèlerinage à Nicolas de Flue. La Suisse utilise donc le message de «neutralité» véhiculé par le mythe de l’ermite, dans le but de définir son identité. © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Durant les campagnes de votation relatives à l’adhésion de la Suisse à l’Espace économique européen en 1992, puis à l’ONU en 2002, Nicolas de Flue deviendra un symbole de la neutralité helvétique, fréquemment invoqué par les responsables politiques pour justifier l’attitude de retrait de la Suisse.

Le mythe est encore bien vivant: en 2017, le 600ème anniversaire de la naissance de Nicolas de Flue se fête à travers toute la Suisse, avec parfois des anachronismes typiques de l’instrumentalisation politique. Prenons un seul exemple. Dans un article du portail catholique suisse daté du 24 mars 2017, Dominique de Buman, conseiller national démocrate-chrétien fribourgeois, évoque l’ermite en ces termes:

«“Nicolas de Flue est un peu comme l’ADN de la Suisse” […]. A juste titre, l’apôtre de la paix est vénéré comme le patron et le protecteur de la Confédération. Pour le politicien démocrate-chrétien, son idéal de concorde est à la base de la démocratie suisse avec l’idée d’un gouvernement de concordance, du respect des minorités, et même de la péréquation entre les plus riches et les plus pauvres. Il est le précurseur aussi du principe de la neutralité helvétique.»

Neutralité, démocratie, gouvernement de concordance ou péréquation: tous ces clichés accolés à la figure de Nicolas de Flue ont été invalidés par la recherche historique. Une telle vision de l’ermite en dit donc probablement davantage sur la politique du XXIe siècle que sur la réalité de l’époque de Nicolas de Flue.

Que retenir de toute cette histoire? Un personnage du nom de Nicolas de Flue décide de mener une vie d’ermite. Il continue toutefois à donner son avis dans les affaires politiques. Cinquante ans après sa mort, on lui attribue des propos considérés comme annonciateurs de la neutralité helvétique. La figure de celui qui sera canonisé au XXe siècle contribue par la suite à fabriquer une identité nationale suisse.

L’entretien de la figure de Nicolas de Flue à notre époque participe à alimenter l’image d’une Suisse fantasmée, dont la neutralité serait née sur les bords du lac des Quatre-Cantons, et à faire d’un message politique, inventé après la mort de l’ermite, une clef de compréhension de l’attitude de la Suisse sur la scène internationale.

Bibliographie