Comment le Röstigraben est-il né?

Depuis des décennies, les médias ont recours à une expression bien connue pour désigner les différences culturelles qui existent entre la Suisse romande et la Suisse alémanique: le célébrissime «Röstigraben» (fossé de röstis, en français; «röstis» étant un terme d’origine bernoise qui désigne une galette de pommes de terre).

D’un point de vue géographique, ce fossé faisant office de frontière se situerait sur la Sarine, la rivière qui traverse la ville de Fribourg. Dans l’imaginaire collectif, il y aurait de véritables divergences de mentalités d’une rive à l’autre. Une barrière infranchissable entre des Romands festifs et d’austères Alémaniques.

Vue sur Fribourg

Carte postale des années 1920 représentant une vue sur Fribourg et la Sarine © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Afin de nourrir cette thèse, certains mettent en avant les résultats des votations, qui seraient la preuve ultime du conflit opposant Romands et Alémaniques. Mais en est-il vraiment ainsi? Et dans quel contexte a-t-on commencé à employer le mot de Röstigraben? Menons l’enquête ensemble.

Un Etat en construction

Après la guerre du Sonderbund, le peuple accepte une nouvelle Constitution fédérale durant l’été 1848. En octobre de la même année se tiennent les premières élections du Conseil national et du Conseil des Etats. Les institutions de la Suisse moderne naissent à ce moment-là.

Pourtant, les débuts sont difficiles. De nombreuses questions épineuses restent à résoudre, à commencer par le choix d’une monnaie commune, puisqu’il existe alors une diversité folle dans ce domaine-là. Les autorités cherchent donc à unifier le système. On ne parvient tout d’abord pas à se mettre d’accord sur la monnaie à adopter, comme le souligne Christophe Büchi dans son ouvrage Mariage de raison. Romands et Alémaniques: une histoire suisse. Certains plaident pour le franc (sur le modèle français), d’autres pour le florin (sur le modèle de l’Allemagne méridionale).

Si les Romands sont plutôt favorables au franc et les Alémaniques au florin, c’est pourtant le banquier bâlois Johann Jakob Speiser* qui se voit confier la tâche d’introduire la nouvelle monnaie. Il faut dire que sa ville entretient d’importantes relations économiques avec la France et qu’il a tout avantage à ce que le système suisse soit calqué sur celui de sa grande voisine. Ce qui pouvait donc ressembler à une divergence d’origine culturelle trouve en réalité ses fondements dans des considérations économiques.

Par ailleurs, le Conseil national refuse à la même époque la création d’une université nationale à Zurich. Le prétexte invoqué n’est autre que le plurilinguisme: certains francophones, alliés aux catholiques conservateurs qui ne veulent pas d’une telle institution,  mettent en avant les dangers de la germanisation des Romands. L’argument semble peu crédible, puisque l’Ecole polytechnique voit elle bien le jour en terre zurichoise.

A notre sens, il faut plutôt y voir l’emprise de l’économie sur la formation des élites: le jeune Etat fédéral a un besoin criant de diplômés pour faire face aux défis de l’industrialisation de la Suisse. L’Ecole polytechnique, connue aujourd’hui sous le nom d’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), vient donc combler cette nécessité.

EPZF

L’EPFZ, vers 1855 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Notons que la thématique de la germanisation sera réactivée au début du XXe siècle, dans le Jura, qui craint d’être assimilé à la majorité germanophone (voir notre série documentaire consacrée à l’indépendance jurassienne).

Force est de constater que les querelles politiques, dans les années qui voient se construire l’Etat fédéral moderne, ont des origines avant tout économiques. Le critère de la langue n’apparaît qu’en arrière-fond et personne ne parle encore de Röstigraben.

Guerre des tranchées et fossé idéologique

La division la plus importante qu’ait connue la Suisse depuis le milieu du XIXe siècle naît à l’occasion de la Première Guerre mondiale. Alors que toute l’Europe se suicide dans les tranchées, la Confédération reste en retrait, en arguant de sa traditionnelle neutralité. Cette neutralité doit toutefois être grandement relativisée.

En effet, alors que le Parlement élit Ulrich Wille en tant que général de l’armée, ce dernier fermera les yeux lorsqu’un scandale politique éclatera. Il s’avère que des membres de l’état-major suisse transmettent des informations militaires à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie. Le général Wille, proche de la famille impériale allemande et dont la femme est issue de la famille Bismarck, refuse cependant de les condamner.

Pire encore: le 20 juillet 1915, le général Wille laisse entrevoir dans une lettre au Conseil fédéral la possibilité d’entrer en guerre aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie.  Neutralité, vous disiez?

Ulrich Wille, geb. 1848, General der schweiz. Armee, 1914

Carte postale de 1914 à l’effigie du général Wille. Le portrait du général, bordé de fleurs alpines, se trouve à côté d’une représentation allégorique de la Suisse, connue sous le nom d’Helvetia. Cette mise en scène iconographique n’a pour autre but que d’exalter les valeurs helvétiques. © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Au sein de la population, la rupture semble définitive. Les Romands soutiennent la France, tandis que les Alémaniques prennent le parti de l’Allemagne. Le rôle des journaux n’est pas à sous-estimer dans cette affaire: des deux côtés de la frontière linguistique, les agences de presse étrangères jouent un rôle non négligeable.

Par exemple, les quotidiens romands sont dans une large mesure tributaires des informations en provenance de France, ce qui crée un biais idéologique. Un biais qui se retrouve dans les colonnes des journaux de Suisse romande et alimente la propagande en faveur de la France. Le même phénomène se retrouve en Suisse alémanique.

Les divergences prennent une telle ampleur que l’on parle de plus en plus de l’existence d’un fossé entre les deux régions du pays. Mais la première évocation de cette scission est antérieure à la Première Guerre mondiale. En 1909, un accord relatif au transit ferroviaire sur la ligne du Gothard (dont une partie passe dans un tunnel qui relie le canton d’Uri au Tessin) est conclu entre la Suisse, l’Italie et l’Allemagne, visant à ce que ces deux dernières jouissent de conditions tarifaires plus favorables que les autres Etats.

Cette décision irrite les Romands, qui lancent une initiative populaire dans le but d’introduire un référendum facultatif lorsqu’un traité international de durée illimitée ou supérieure à quinze ans est signé par la Suisse. Cette proposition sera acceptée par le peuple en 1921. Mais la convention du Gothard restera elle en vigueur.

Caricature de la convention du Gothard

Caricature de la convention du Gothard: Guillaume II contraint la Suisse à signer l’accord commercial © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Le fossé est donc né en raison d’un conflit lié à un tunnel, quelques années avant une guerre de tranchées. Quant aux röstis, ils sont encore absents de l’histoire à cette époque.

Montée du fascisme en Europe et union (forcée) en Suisse

Dans les années 1930, les autorités suisses s’inquiètent de la montée du fascisme et du national-socialisme dans les pays limitrophes. Elles cherchent à mettre les conflits intérieurs sont le tapis et à favoriser l’union nationale face au danger totalitaire. Pour ce faire, une politique de la «défense nationale spirituelle» prend forme. Il s’agit alors de souder toutes les communautés linguistiques (ainsi que les classes sociales) autour d’un sentiment d’appartenance commune.

Le paroxysme de ce mouvement sera atteint à l’occasion de l’Exposition nationale de 1939, à Zurich, durant laquelle l’identité helvétique est mise en scène. On chante les louanges des minorités, de l’armée, de la Suisse ancestrale. Une Suisse folklorique est donnée à voir, au travers de la reconstitution d’un petit village, sur les bords de la Limmat. Dans l’esprit des autorités, il importe de valoriser les traditions du pays, afin de favoriser la cohésion intérieure et de prendre ses distances avec les puissances voisines (voir notre série documentaire consacrée à l’Exposition nationale de 1939).

De nombreuses personnalités, particulièrement en Suisse romande, n’adhèrent pas à la «défense spirituelle», y voyant une mise au pas culturelle et politique. En effet, avant l’éclatement de la guerre, les francophones ne perçoivent pas le danger avec autant d’acuité que les Alémaniques. Il faut dire que la France, vers laquelle tous les regards romands se tournent, ne connaît alors pas les mêmes dérives que l’Allemagne. L’aveuglement est aussi grand à l’égard de Mussolini, l’Université de Lausanne allant même jusqu’à lui accorder un doctorat honoris causa en 1937.

En cette première moitié du XXe siècle, tandis que les Romands ont déjà largement abandonné leurs patois (rappelons que ce terme n’est pas péjoratif en Suisse), les Alémaniques cherchent à conserver la vigueur de leurs dialectes, dans le but de se distinguer de leurs voisins du nord. L’Allemagne ne leur sert plus de modèle, mais se transforme en repoussoir avec l’avènement d’Hitler.

Une fois la guerre déclarée, les Suisses (peut-être malgré eux) se sentent solidaires face au nazisme et au fascisme qui les entourent. Les autorités ne répètent pas les erreurs du passé lorsqu’il est question de nommer un général: elles choisissent le Vaudois Henri Guisan.

Mais ne nous leurrons pas: cette élection n’a rien d’une fleur tendue aux Romands. Il s’agit avant tout de donner des signaux clairs. Sur le plan intérieur, cette élection cherche à favoriser la bonne entente entre les communautés linguistiques. Sur le plan international, la Confédération se positionne: elle veut montrer que la Suisse ne se résume pas à un peuple germanophone et qu’elle ne doit pas être confondue avec l’Allemagne nazie.

Le général Guisan à l'Exposition nationale de 1939

Le général Guisan à l’Exposition nationale de 1939: l’alliance de l’armée et de la propagande culturelle © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Quoiqu’il en soit, les références au «fossé» culturel entre Romands et Alémaniques diminuent. L’urgence est ailleurs, puisque la Confédération craint pour sa survie dans un contexte où l’Europe semble au bord de l’anéantissement.

Vers une crise identitaire en Suisse?

A peine la Seconde Guerre mondiale est-elle achevée que certaines tensions renaissent de leurs cendres. Ainsi, la question jurassienne est posée. Elle deviendra l’un des plus grands conflits intérieurs que la Suisse ait connus durant l’après-guerre. En 1947, l’affaire Möckli éclate: le parlement bernois n’accorde pas à Georges Möckli le département qu’il convoite au gouvernement parce qu’il est de langue française, dans un canton où la majorité de la population est germanophone. On lui préfère un Alémanique.

Cette non-élection sonne le début d’une lutte pour la création d’un canton du Jura, une partie des francophones voyant dans cette affaire la preuve du mépris dont ils seraient victimes. Cependant, quand bien même la volonté est vive chez certains d’accéder à l’autonomie, une large frange des Jurassiens souhaitent demeurer intégrés au canton de Berne. Ainsi, lors du vote sur l’autodétermination de 1974, les francophones du sud du Jura refusent la séparation. Ces derniers sont aujourd’hui encore des citoyens bernois.

En ce qui concerne l’évolution des mœurs, les Vaudois accordent les premiers le droit de vote aux femmes en 1959, suivis des Neuchâtelois. Les Genevois leur emboîtent le pas l’année suivante. Bâle-Ville et de Bâle-Campagne les imitent à la fin des années 1960, avant d’être rejoints par les cantons romands de tradition catholique que sont le Valais et Fribourg. Un «fossé» entre les régions linguistiques ne constitue donc pas une analyse sérieuse.

De la même manière, lorsque les Suisses sont amenés à se prononcer sur le droit à l’avortement en 1977, les cantons de Vaud, Genève et Neuchâtel votent en sa faveur (chacun à plus de 75% des voix), tout comme plusieurs cantons alémaniques de tradition protestante (Bâle-Campagne, Bâle-Ville, Schaffhouse, Berne et Zurich). En revanche, le Valais (le camp du oui n’atteint que 17.6%) et Fribourg (26%) s’y opposent farouchement.

La véritable opposition semble plutôt se situer entre les cantons urbanisés de confession protestante et les cantons ruraux majoritairement catholiques. Cette lecture n’est cependant pas une science exacte. Ainsi, Genève compte davantage de catholiques que de protestants dans les années 1970 et le canton d’Argovie recense plus de protestants que de catholiques.

Malgré tout, le sentiment d’une discordance entre Romands et Alémaniques se diffuse au sein de la population. Dans ce contexte, Jean-Pascal Delamuraz, conseiller national radical vaudois, s’inquiète de la situation des minorités dans un postulat adressé en 1977 au Conseil fédéral. Il réclame une juste représentation des communautés linguistiques au sein de l’administration fédérale. Extraits (pour lire le texte intégral, cliquer ici):

«[…] En tout état de cause, nous devons noter que le plurilinguisme n’a pas déclenché d’antagonismes politiques graves et durables en Suisse. Nous avons échappé aux illusions des ethnies. Mais il faut nous garder d’une célébration trop emphatique de nos vertus car, enfin, notre félicité linguistique a tenu en partie à une sorte d’absence de contacts, tout au moins de contacts nourris entre les groupes linguistiques. La vieille boutade, cent foit répétée, n’est sans doute pas totalement infondée, qui dit que  »les Suisses s’entendent bien parce qu’ils ne se comprennent pas ». […]

Au total, les Romands fournissent donc, s’agissant des postes élevés de l’administration, beaucoup moins que les deux tiers de l’effectif qui devrait leur revenir en fonction de leur importance démographique dans le pays. […]

Les minorités linguistiques du pays se trouvent, de fait, progressivement en porte-à-faux à l’égard de la Berne fédérale. La Confédération elle-même court de réels dangers de déséquilibre dans cette érosion de l’influence de la langue et de la culture françaises. […]»

Jean-Pascal Delamuraz

Jean-Pascal Delamuraz (au centre, en costume sombre) en 1986, lors d’un défilé militaire à Dübendorf © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv / Fotograf: Comet Photo AG (Zürich) / Com_LC1049-005-001 / CC BY-SA 4.0

En 1979, deux ans après le postulat de Jean-Pascal Delamuraz, la première occurrence connue du Röstigraben se retrouve dans un journal alémanique. Pour être tout à fait précis, on parle alors de «Röstigrenze» (frontière de röstis, en français). Le doigt est mis dans l’engrenage de la presse. A partir de cette période, les références au fossé ou à la barrière de röstis se multiplient dans les colonnes des journaux. Les Romands empruntent peu à peu le terme de Röstigraben.

Remarquons que cette idée de rupture entre les communautés linguistiques apparaît à la fin des années 1970, alors que la longue période de croissance (et d’inconscience écologique, pour beaucoup) n’est plus qu’un souvenir. Les lendemains sont incertains. Est-ce dès lors étonnant que le mot qui exprime les tensions identitaires du pays éclose à ce moment-là?

Un dimanche noir aux airs de divorce national

Durant toutes les années 1980, la presse romande s’empare du Röstigraben et dénonce les inégalités de traitement dont souffriraient les francophones. Cependant, c’est une votation qui donnera au «fossé de röstis» son heure de gloire.

Le 6 décembre 1992, les citoyens se prononcent sur la ratification de l’accord sur l’Espace Economique Européen (EEE). Toute la classe politique plaide en faveur d’une acceptation, tout comme les milieux économiques. En revanche, le Zurichois Christoph Blocher, membre de l’UDC, mène une âpre campagne en faveur du non. Le peuple refuse finalement l’accord par 50,3% des voix, avec une participation exceptionnelle s’élevant à 78,3% du corps électoral. Jean-Pascal Delamuraz, devenu conseiller fédéral, parle de «dimanche noir».

Le résultat demeure parmi les plus clivants de l’histoire suisse, du moins si l’on en croit les analystes. Le lendemain du vote, le résultat fait la une de tous les journaux:

Non à l'EEE

© letempsarchives.ch

Toutefois, si les Romands donnent leur aval (et parfois avec des scores atteignant des sommets: 80% de oui à Neuchâtel, 78,3% dans le canton de Vaud, 78,1% à Genève, 77,1% dans le Jura), deux cantons alémaniques (Bâle-Campagne et Bâle-Ville) votent aussi en faveur de l’accord. Certaines grandes villes germanophones rejoignent également le camp des partisans, à l’image de Zurich (52,4% de oui).

Par conséquent, il apparaît que le recours au terme de Röstigraben pour expliquer le résultat de la votation est une facilité d’analyse, qui n’exprime pas toutes les nuances que nous avons esquissées. Cette facilité se retrouvera d’ailleurs à maintes reprises par la suite et jusqu’à très récemment.

Pourtant, les réelles divergences ne se situent pas systématiquement en fonction de la frontière linguistique, mais plutôt selon un clivage entre les villes et les campagnes.

Un seul exemple: lors de la votation sur le partenariat enregistré entre personnes du même sexe (une formulation très bancale relevant du français fédéral et qu’il eût sans doute été plus heureux d’appeler «union civile entre personnes du même sexe»), le canton de Vaud se divise. Les régions périphériques que sont les districts de la Vallée, de Payerne et du Pays d’Enhaut refusent l’introduction de ce nouveau droit, tandis que les districts de Lausanne, de Lavaux, de Nyon ou de Vevey l’acceptent à plus de 60%. Certains appelleraient peut-être cela un fossé du papet vaudois…

Actualités d’un mythe bien vivant

Que faut-il donc retenir? Peu avant l’éclatement de la Grande Guerre, un fossé idéologique est signalé par certains commentateurs. Lors du conflit des années 1914-1918, le fossé se creuse. Il connaît une (superficielle?) période d’accalmie durant la Seconde Guerre mondiale, avant de s’étendre avec la radicalisation du conflit jurassien et la fin des Trente glorieuses. On le rebaptise: il devient le Röstigraben.

Ces dernières années, des conflits larvés jalonnent la vie médiatico-politique suisse. Il serait absurde de parler de Röstigraben, puisque ce concept n’est pas vérifié dans les faits. Il s’agit plutôt d’une instrumentalisation des différences culturelles à des fins purement idéologiques. Ce procédé se retrouve d’ailleurs dans de nombreux Etats occidentaux, à l’image de la Belgique, de l’Espagne, du Royaume-Uni ou du Canada.

Ainsi, en 2012, l’hebdomadaire zurichois Die Weltwoche, dont le rédacteur en chef est membre de l’UDC, publie cette une:

weltwoche

«Les Grecs de la Suisse: pourquoi les Romands travaillent moins et bénéficient de retraites plus élevées»

Cette couverture met en scène des clichés malheureux, frisant la discrimination: les Romands seraient fainéants, ivrognes, libidineux. Et, en filigrane, jouiraient de retraites dorées. Une telle représentation de la Suisse romande n’a pas tardé à susciter des réactions outrées. On peut se demander à quoi rime ce genre de «journalisme», qui tend à faire du prétendu Röstigraben un procès à charge contre les Welsches (il s’agit du surnom parfois donné par les Alémaniques aux Romands).

Quoiqu’il en soit, malgré les quelques scandales fabriqués dans les colonnes d’une certaine presse, le fossé de röstis gagnerait à être lu d’une façon novatrice. Plutôt que de déplorer les divergences entre les régions linguistiques, ne serait-il pas souhaitable d’analyser les causes véritables qui poussent les citoyens de la Suisse rurale à voter différemment de leurs compatriotes vivant en ville? Après tout, les querelles fondées sur la langue cachent d’autres enjeux au moins aussi sérieux que sont la précarisation des classes les plus défavorisées ou encore l’accentuation d’une médecine à deux vitesses. La Suisse ne souffre pas d’un fossé de röstis, mais d’un fossé social.

Enfin, n’oublions pas que si la Sarine symbolise bien souvent le Röstigraben fantasmé, de nombreux ponts enjambent la rivière. Avant d’être une frontière, elle est un point de passage, une invitation à frapper à la porte du voisin.

Bibliographie