Pour quelle raison le siège du Comité International Olympique se trouve-t-il à Lausanne?

Le 9 février, le président sud-coréen donne très officiellement le coup d’envoi des XXIIIe Jeux olympiques d’hiver, dont le coût s’élève à quelque 12 milliards de francs. Au-delà des beaux discours sur l’amitié entre les peuples, la dimension commerciale de la manifestation n’a pas échappé aux grands groupes industriels du pays: Samsung, Hyundai ou encore KT figurent ainsi parmi les sponsors officiels de cette grand-messe du sport international.

La cérémonie d’ouverture a aussi servi d’étendard au savoir-faire de la nation asiatique, notamment par l’usage de drones lumineux qui ont reproduit les anneaux olympiques dans le ciel de Pyeongchang. Une sorte d’exposition universelle 2.0, diffusée sur les écrans du monde entier. On nous promet encore d’autres prouesses technologiques, telles que l’introduction de la 5G, offrant une qualité de transmission de données sans précédent.

Quant à la Suisse, elle entretient une relation particulière avec les Jeux. Le siège du Comité olympique international (CIO) se situe en effet à Lausanne. Et le pays a même organisé deux fois les Jeux olympiques d’hiver, en 1928 d’abord, puis en 1948, alors que le monde se remet à peine de la guerre. Nous vous proposons un retour sur ce pan de l’histoire suisse.

Naissance des Jeux olympiques modernes

Pierre de Coubertin

Pierre de Coubertin

Inspirés de la Grèce antique, les Jeux olympiques réapparaissent à la fin du XIXe siècle, sous l’impulsion de Pierre de Coubertin*. Même si l’on présente aujourd’hui ce dernier comme un visionnaire (et il l’est assurément à plusieurs égards), certaines de ses opinions étaient au contraire parfaitement dans l’air du temps de son milieu social. Né en 1863 au sein d’une famille parisienne privilégiée et monarchiste, il se montre ainsi favorable au colonialisme, convaincu de la supériorité de la race blanche. Rappelons que Jules Ferry fait de cette idée une arme politique justifiant les entreprises coloniales de la France, lorsqu’il déclare dans un célèbre discours de 1885:

«Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures.»

Plus loin dans son discours, une phrase moins connue:

«[Le parti républicain] a montré qu’il comprenait bien qu’on ne pouvait pas proposer à la France un idéal politique conforme à celui de nations comme la libre Belgique et comme la Suisse républicaine, qu’il faut autre chose à la France: qu’elle ne peut pas être seulement un pays libre, qu’elle doit aussi être un grand pays exerçant sur les destinées de l’Europe toute l’influence qui lui appartient, qu’elle doit répandre cette influence sur le monde, et porter partout où elle le peut sa langue, ses moeurs, son drapeau, ses armes, son génie.»

Autrement dit, la France doit avoir une politique impérialiste et assurer sa domination, en répandant sa culture et sa vision du monde. Notons que la Suisse se trouve qualifiée de petite puissance, quand bien même des travaux récents montrent qu’il ne s’agit que d’une posture finement utilisée par la Confédération pour déguiser ses réelles intentions et assurer ses intérêts financiers et commerciaux dans les pays colonisés. A ce propos, lire cet article de Sébastien Guex, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Lausanne.

Revenons à Pierre de Coubertin. Deux aspects permettent d’expliquer son rôle dans la refondation des Jeux olympiques. D’une part, issu des élites intellectuelles, il est imprégné de culture classique durant sa scolarité, axée sur les humanités et les langues anciennes. La Grèce lui sert donc de modèle et de source d’inspiration. D’autre part, Coubertin plaide en faveur de l’enseignement du sport dans les écoles. L’olympisme constitue ainsi une sorte de fusion entre deux idéaux au centre des préoccupations du personnage qui nous intéresse.

Après avoir rencontré bien des difficultés, Pierre de Coubertin parvient en 1894 à organiser le congrès fondateur des Jeux olympiques modernes, à Paris. Le succès est au rendez-vous: le 23 juin, le CIO voit le jour et les délégués présents décident que le premier pays à organiser les olympiades sera la Grèce, en 1896.

Le Comité international olympique à Lausanne

Athènes en 1896, Paris en 1900, Saint-Louis en 1904, Londres en 1908, Stockholm en 1912. Au début du XXe siècle, l’organisation des Jeux est une affaire exclusivement occidentale. Il n’est dès lors pas étonnant que les grandes puissances de l’époque mettent les olympiades entre parenthèses durant la Première Guerre mondiale: la manifestation n’a en effet pas lieu en 1916, alors qu’elle est censée se tenir tous les quatre ans. Il faut dire que l’Europe a des préoccupations plus urgentes que le saut à la perche ou le lancer du marteau.

De façon assez cynique, la Suisse tirera profit du conflit, pour le moins en ce qui concerne la question de l’olympisme. En effet, en 1915, Pierre de Coubertin décide de déplacer le siège du CIO à Lausanne, considérant que l’Helvétie officiellement neutre correspond davantage à ses idéaux pacifiques. Le chef-lieu vaudois n’est pas peu fier de citer sur son site Internet ces mots de Coubertin:

«L’olympisme trouvera dans l’atmosphère indépendante et fière que l’on respire à Lausanne, le gage de liberté dont il a besoin pour progresser.»

Cependant, l’installation du CIO à Lausanne se comprend selon nous avant tout comme une volonté d’assurer aux Jeux olympiques une chance de survivre au conflit mondial. En se retranchant derrière la neutralité suisse, Pierre de Coubertin peut ainsi démontrer qu’il ne prend pas position en faveur de l’un des belligérants.

Pour l’anecdote, le siège du CIO se trouve dans la Villa Mon-Repos entre 1922 et 1968 (après avoir été installé au Casino de Montbenon), elle-même située dans le parc lausannois du même nom. L’endroit est familier des hôtes de prestige: au XVIIIe siècle, Voltaire y a joué l’une de ses pièces. En 1817, Vincent Perdonnet*, figure importante de l’indépendance vaudoise (à laquelle nous avons consacré un article), achète le domaine. Le parc est aujourd’hui coupé en deux par une route, à la suite de la construction du bâtiment qui abrite le Tribunal fédéral depuis 1927.

Villa Mon-Repos

Villa Mon-Repos © Schwizgebel

Quant à Pierre de Coubertin, il élit lui aussi domicile à Lausanne en 1915, où il meurt en 1937, un an après le déroulement des Jeux olympiques en Allemagne nazie.

Les Jeux olympiques de 1928

En 1924, les Jeux olympiques ont lieu à Paris. Au début de la même année, le CIO décide d’organiser cette année-là une «Semaine Internationale des sports d’hiver». La manifestation se déroule à Chamonix: elle rencontre un franc succès. Quant bien même il s’agit d’un anachronisme, elle sera désignée par la suite comme la première session des Jeux olympiques d’hiver.

Chamonix

Affiche de la Semaine Internationale des sports d’hiver à Chamonix

Quoiqu’il en soit, l’édition suivante se déroule à Saint-Moritz, dans le canton des Grisons. Des athlètes de 25 Etats y prennent part. Le choix de cette commune s’explique de plusieurs façons.

Rappelons d’abord que la Suisse, à partir du XVIIIe siècle, devient une destination de premier choix pour les explorateurs qui arpentent les Alpes, puis pour les touristes fortunés. Les montagnes constituent alors un lieu commun du courant romantique. Saint-Moritz, comme bien d’autres villages alpins, bénéficient ainsi de retombées économiques importantes, dès lors que le tourisme tend à se massifier. Dès le XIXe siècle, des établissements y proposent des cures, l’hôtellerie connaît un essor fulgurant. La prospérité de Saint-Moritz est assurée.

St-Moritz dans les années 1920

Saint-Moritz, dans les années 1920 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Par ailleurs, selon Eric Pilote, diplômé de l’Université Laval, le choix s’est porté sur la Suisse pour des raisons politiques. En effet, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, les Jeux olympiques ont eu lieu dans des pays victorieux, ce qui fait naître des doutes quant à l’impartialité du CIO… qui accorde alors l’organisation des Jeux olympiques de 1928 à deux pays neutres: ceux d’hiver à la Suisse et ceux d’été aux Pays-Bas.

Le skeleton devient à ce moment-là un sport olympique. Ce n’est sans doute pas un hasard: les Anglais l’ont en effet importé à Saint-Moritz à la fin du XIXe siècle.

Si vous souhaitez obtenir davantage de précisions ou découvrir quelques photographies anciennes prises à Saint-Moritz, jetez un œil au rapport général des Jeux de 1928: vous y trouverez la liste des Etats ayant participé à la manifestation ou encore le classement général des nations.

Saint-Moritz en 1928

Affiche des Jeux olympiques d’hiver de Saint-Moritz de 1928

Les Jeux olympiques de 1948

Les Etats-Unis accueillent les Jeux d’été et d’hiver en 1932; l’Allemagne ceux de 1936: la propagande nazie bat son plein. Puis, les rendez-vous olympiques connaissent un nouvel arrêt, en raison de l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale. Cette fois-ci, l’intermède durera douze ans.

Si les Jeux d’été de 1948 se déroulent à Londres, Saint-Moritz accueille une nouvelle fois les Jeux d’hiver, la même année. Dans une Europe ravagée par le conflit le plus meurtrier de son histoire, la Suisse jouit d’infrastructures suffisantes pour organiser la manifestation. De plus, n’ayant pas participé à la guerre (du moins pas par les armes), elle jouit une nouvelle fois de sa réputation de pays neutre. Malgré tout, l’Allemagne ainsi que le Japon n’ont pas le droit de participer aux Jeux de 1948.

Les années 1940 coïncident également avec la diffusion à large échelle du ski en Suisse. Un récent entretien d’un journaliste avec Grégory Quin, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne, paru dans le magazine «Allez savoir!», pose quelques jalons dans le développement de ce sport, qui constitue aujourd’hui l’un des clichés accolés à la Suisse. Retenons cet élément décisif: confrontées à une désertion touristique au moment où la Seconde Guerre mondiale éclate, les stations hivernales s’organisent pour encourager les autochtones à soutenir l’économie locale. Dès 1942, les écoles commencent ainsi à organiser des camps de ski, ce qui participera à la généralisation du sport d’hiver dans toutes les couches de la société.

Nils Karlsson

Nils Karlsson, médaille d’or en ski de fond, aux 50 kilomètres © Comité olympique suédois

Actualités suisses des Jeux olympiques

Certes, Lausanne accueillera en 2020 les Jeux olympiques de la Jeunesse. Pour promouvoir l’événement, elle couvre les murs de la ville et le plafond de son métro de publicité en anglais, quand bien même le français est l’une des langues officielles de l’olympisme et la seule langue officielle du canton de Vaud. Passons sur ces considérations linguistiques.

Cela dit, la perspective d’organiser des Jeux olympiques ne semble plus séduire la majorité des citoyens suisses. A l’occasion de plusieurs votations, ils ont en effet rejeté cette proposition: en février 2017, 60% des Grisons refusent d’accorder un crédit de candidature pour 2026. En 2013 déjà, ils disent non à une participation aux Jeux de 2022.

Les Suisses continuent néanmoins de participer aux manifestations olympiques à l’étranger. Preuve en est la cérémonie d’ouverture des Jeux de Pyeongchang: armés de fanions aux couleurs helvétiques, les athlètes en provenance de tout le pays défilaient sous les yeux du monde entier.

Tandis que les spectateurs hypnotisés regardaient leur téléviseur, une sportive de la délégation suisse avait les yeux rivés sur son téléphone portable. Mise en abyme ou symbole de l’omniprésence des écrans? Dans tous les cas, les Jeux olympiques sont encore et toujours dans l’air du temps.

Bibliographie