A quoi sert l’histoire?

L’histoire suisse semble gagner en popularité depuis quelques années. De nombreux livres (et même des blogues!) paraissent dans le but de rendre accessible le passé national au plus grand nombre. Dans le même temps, on s’inquiète de la diminution de la charge horaire consacrée à l’enseignement de la discipline historique dans les écoles. Mais ce qui est peut-être le plus spectaculaire, c’est la place que prend l’histoire dans le débat politique.

Pourtant, malgré un certain engouement, l’histoire déplaît à certains. Ceux-ci prétendent d’ailleurs que l’étude du passé est «inutile» et qu’il vaut mieux mettre l’accent sur des matières «nécessaires à l’économie». Alors, à quoi sert l’histoire? En outre -et il s’agit peut-être de l’aspect fondamental-, à quoi ne sert-elle pas? Eléments de réponse, parfois ludiques, pour y voir plus clair.

Comprendre le nom de votre rue

Admettons que vous viviez à la rue Frédéric-César de La Harpe, à Lausanne. Vous décidez un jour de vous documenter sur ce personnage au nom à la fois curieux et lyrique. Tout à fait par hasard, vous tombez sur un article d’Helvetia Historica qui vous explique que cet homme joue un rôle important lors de la République helvétique, puis dans l’instauration du canton de Vaud en 1803.

Amusé, vous continuez votre enquête, cette fois sur l’artère qui fait face à la vôtre: l’avenue William Fraisse*. Ce nom vous intrigue à nouveau. Vous apprenez en ligne, en consultant le Dictionnaire historique de la Suisse que cet homme «est chargé de construire la première ligne de chemin de fer de Suisse occidentale».

En poursuivant ce jeu, vous en saurez sans doute beaucoup sur l’histoire de votre ville. Vos recherches vous feront découvrir les réalisations des hommes et des femmes à qui le nom de certains lieux rend hommage, tout comme les enjeux de leur époque.

Vous vous dites peut-être que cela ne fonctionne pas avec les localités ou les rues dont le nom ne se réfère à aucun personnage. Détrompez-vous! Un site Internet extraordinaire vous donne l’origine de tous les noms de lieu de Suisse romande (cliquer ici pour le consulter). Vous habitez à Essertes? Vous apprendrez alors qu’il s’agit d’un «toponyme très répandu, qui désigne un terrain défriché.»

Vous l’aurez compris: l’histoire, plus généralement, sert à comprendre les enjeux du présent, en ouvrant des fenêtres sur le passé.

Verser une larme au musée en toute connaissance de cause

Faisons ensemble un pari. Prenez un billet de train pour Einsiedeln, dans le canton de Schwyz. Vous y découvrirez une sublime abbaye. Il vaut la peine, soit dit en passant, de participer à une visite guidée organisée par l’office du tourisme.

L’édifice religieux abrite la célèbre Vierge Noire, que de nombreux pèlerins issus du monde entier viennent admirer. En pénétrant dans l’abbaye, que vous soyez athée convaincu ou que vous ne vous déplaciez jamais sans votre missel, vous serez certainement pris d’une forte émotion, tant l’intérieur du bâtiment semble une préfiguration du paradis.

Abbaye d'Einsiedeln

Abbaye d’Einsiedeln © Helvetia Historica

Mais ne soyez pas naïf pour autant: l’Eglise a fait en sorte que vous ressentiez précisément ce sentiment en entrant dans l’édifice. Dans ce but, elle a conçu un lieu caractérisé par une profusion de peintures et de statues, par une hauteur de plafond vertigineuse.

Pourquoi? Le style baroque exprimé par l’architecture de l’abbaye d’Einsiedeln trouve son origine dans la Réforme catholique. L’Eglise encourage alors notamment la piété. Il est donc possible de supposer que l’architecture baroque soutient cette volonté, en submergeant le croyant d’une riche ornementation au sein des édifices religieux.

Cet exemple sert à démontrer la pertinence d’étudier l’histoire. Celle-ci, loin de nous empêcher à admirer les créations artistiques, permet cependant de ne pas succomber aux mises en scène sans se questionner de leur origine idéologique. Et la propagande n’est-elle pas encore et toujours d’actualité?

Manger (discrètement) un encas au théâtre sans éprouver de culpabilité

Dans les théâtres parisiens, certains spectateurs (moyennant un supplément, cela va sans dire) prennent place sur la scène pour assister au spectacle, jusque dans les années 1760. Et ce n’est pas le seul élément qui tranche avec le théâtre que nous connaissons aujourd’hui.

Ainsi, le public du parterre se tient debout durant toute la représentation. A l’époque, il n’y a pas de sièges dans cet espace-là et l’on conçoit le théâtre avant tout comme un lieu de sociabilité. On parle pendant le spectacle, on crie, on hue les comédiens. Il n’est pas rare que l’on boive, que l’on mange. Ou que l’on fasse ses besoins à même le sol. Des sources du XVIIIe siècle rapportent en outre que le parterre est l’endroit où la société contourne les interdits sociaux: les voleurs profitent de la distraction du public pour accomplir leurs méfaits, tandis que les attouchements sexuels et d’autres formes de harcèlement font bien des victimes.

Dans un souci de moralité publique, le parterre sera définitivement assis à partir des années 1780. Cela n’a depuis plus changé.

Où voulons-nous en venir, nous direz-vous? Des situations qui semblent immuables sont en réalité le fruit d’une lente évolution. Qui imaginerait aujourd’hui converser d’une voix forte durant une pièce de théâtre? Personne, ou presque.

L’histoire nous enseigne donc à relativiser nos passions et nos humeurs, nos frustrations et nos certitudes. Quand certains proclament l’éternité d’une tradition venue d’un prétendu fond des âges, ils se trompent. Ils nous trompent. Connaître le passé évite ce sentiment de crainte face aux changements culturels et sociaux.

Prenons un autre exemple: celui de la représentation des Alpes. Aujourd’hui, ces dernières paraissent inhérentes à l’identité helvétique. Le Cervin et les villages de montagne font partie de l’imagerie patriotique. Cependant, il s’agit d’un phénomène récent, qui s’explique notamment par la massification du tourisme.

Se balader sur la prairie du Grütli avec insouciance

Grütli

Prairie du Grütli © DrHäxer

Certaines croyances culturelles ont un charme indéniable, à l’image du tableau idyllique que l’on dresse parfois du passé de la Suisse: de petites communautés paysannes, jalouses de leur indépendance et refusant l’arbitrage de juges étrangers, se promettent aide et assistance sur une prairie. Jusqu’ici, rien d’exceptionnel. Il ne s’agit que d’un mythe national, dans lequel un peuple puise des sources d’inspiration.

Le problème survient lorsque certains cherchent à démontrer la véracité d’un mythe, quand bien même la recherche prouve sa qualité de récit imaginaire, souvent transmis oralement, avant d’être couché par écrit quelques siècles plus tard.

Que se passe-t-il alors? Certains partis politiques justifient leurs actions en se référant à des mythes fondateurs. L’exemple le plus parlant est peut-être celui de Guillaume Tell. Ce dernier, qui n’a jamais existé, sert aujourd’hui à mettre en avant l’indépendance fantasmée de la Suisse.

Une ribambelle d’initiatives populaires, dont celle dite des juges étrangers, vise ainsi à remettre en cause l’ordre constitutionnel. La mention des mythes fondateurs vient alors appuyer le discours politique, comme preuve de son bien-fondé. Signalons ici l’existence d’un livre, intitulé La Suisse ou le génie de la dépendance, écrit par Joëlle Kuntz, qui vient interroger cette idée trop souvent répandue que la nation helvétique aurait un jour vécu en parfaite autarcie.

En sachant que le serment du Grütli, Guillaume Tell ou Winkelried ne sont pas des réalités historiques, le citoyen gagne en hauteur. Il est à même de trancher sur des sujets d’importance, sans se laisser berner. Est-il pour autant moins patriote? Peut-être l’est-il davantage. L’histoire lui enseigne des faits, quand certains partis cherchent à aveugler leur électeurs. Pour le bien de la nation? Plutôt pour assurer leur réélection.

Trouver un poste de travail

Une «utilité». Voilà ce que chaque discipline doit aujourd’hui démontrer. Il s’agit de surcroît presque toujours d’une utilité économique. Dans le mode de pensée consumériste qui caractérise nos sociétés contemporaines, ce qui n’est pas rentable serait  en effet…inutile. Voire nuisible.

Depuis quelques années, les facultés de sciences humaines subissent des attaques de façon récurrente, notamment de certains partis politiques. En 2015, l’Union démocratique du centre (UDC) propose par exemple de réduire de moitié le nombre d’individus suivant des études de lettres. Le motif invoqué? L’inadéquation de ces filières avec le marché du travail. En effet, selon le plus grand parti de Suisse, ces formations ne serviraient pas les intérêts économiques du pays et leurs diplômés ne trouveraient pas d’emploi.

Problème: cet argument est faux. Prenons les chiffres de l’Université de Lausanne. En 2015 toujours, seuls 5% des diplômés en sciences humaines sont au chômage un an après l’obtention de leur maîtrise. Ce taux grimpe à 11% pour les diplômés en sciences économiques. La moyenne de l’institution s’établit à 6%. Pourquoi donc certains partis s’en prennent-ils à l’enseignement du passé?

La matière historique, telle qu’elle est professée dans les universités, aiguise l’esprit critique. Elle est un remède aux facilités rhétoriques. Elle déstabilise quelquefois. En somme, elle donne de l’urticaire à ceux qui préfèrent réinventer le passé. Son enseignement n’est donc pas souhaitable: il est essentiel à la démocratie.

Tomber amoureux du Moyen Âge

Tendez l’oreille lors du prochain débat politique que vous écouterez. Les probabilités que l’un des intervenants prenne le passé en otage sont en effet immenses. Bien souvent, l’une des phrases suivantes sera prononcée:

  • «Votre modèle de société signifie un retour au Moyen Âge!»

  • «Je ne partage pas vos propos moyenâgeux»

Ces phrases grandiloquentes témoignent d’une culture historique pour le moins bancale.

Le Moyen Âge, hélas méconnu, est employé comme un synonyme de barbarie. On l’assimile à des pratiques intolérables et intolérantes. Se rappelle-t-on qu’il a vu naître les universités ou l’imprimerie? Sait-on que le Moyen Âge central (compris entre l’an 1000 et l’an 1300) a connu une période de forte croissance, caractérisée par un essor des villes et une nourriture souvent disponible en quantité suffisante?

Tapisserie des Rois mages

Cette tapisserie se trouvait dans la cathédrale de Lausanne jusqu’à la Réforme. Les Bernois l’ont ensuite emportée après la conquête du Pays de Vaud. Elle est aujourd’hui exposée au Musée historique de Berne © Helvetia Historica

Cette méconnaissance est aussi révélatrice d’une certaine lâcheté. En effet, en rejetant tous les maux sur un Moyen Âge barbare et obscurantiste, nous ne nous donnons pas la peine d’affronter les démons de notre propre présent. Un petit tour du monde contemporain suffit à prouver que l’époque médiévale n’a pas le monopole de la cruauté: les esclaves modernes qui meurent sur les chantiers du Qatar pour nous permettre de regarder la Coupe du Monde en 2022 en sont probablement convaincus.

Nous vous avons exposé quelques motifs qui, selon nous, révèle l’importance centrale de l’histoire, tant pour appréhender notre passé que pour comprendre notre présent. Il existe mille et une autres raisons. Vous en trouverez plusieurs dans un ouvrage important, au sein duquel plusieurs dizaines d’historiens répondent à la question qui donne son titre au livre: A quoi sert l’histoire aujourd’hui? (retrouvez la référence dans la bibliographie).

Et pour vous, à quoi l’histoire sert-elle?

Bibliographie