Vaudois, un nouveau jour se lève!

C’est un événement que les autorités vaudoises célèbrent chaque année, en hissant le drapeau du canton sur le clocher des églises ou au fronton des bâtiments officiels. La date du 24 janvier 1798, dont une avenue de Renens, une rue d’Yverdon ou un chemin de  Valbroye honorent le souvenir, fait partie de ces moments de l’histoire qui marquent la mémoire collective. Il y a très exactement 220 ans aujourd’hui, le Pays de Vaud devenait indépendant, après plus de deux siècles passés sous le régime bernois. Indépendance, vous dites? Dépoussiérons les tenants et les aboutissants de cette affaire.

Berne, les conjurés et le major Davel

Avant d’aller plus avant, quelques rappels historiques. En 1536, les Bernois prennent le Pays de Vaud à la Savoie. La conquête se passe sans affrontement et le vainqueur impose rapidement la Réforme. L’année suivante, l’Académie de Lausanne ouvre ses portes, proposant une école théologique destinée à former des pasteurs pour prêcher la foi nouvelle sur le territoire récemment conquis. Celle qui deviendra bien plus tard l’Université de Lausanne sert alors de puissant instrument de propagande religieuse: à sa fondation, il s’agit de la seule faculté théologique protestante de langue française.

Ancienne Académie de Lausanne

Bâtiment de l’ancienne Académie de Lausanne, dont la construction est achevée en 1587. © Sailko

Peu de contestations politiques troubleront le régime bernois. Une conjuration dite d’Isbrand Daux a certes bien lieu en 1588 dans le but de rendre le Pays de Vaud à la Savoie. Toutefois, le projet échoue. Cet épisode est d’ailleurs largement tombé dans l’oubli, en dehors des ouvrages d’histoire locale.

Au contraire, le récit de la contestation du major Davel connaît une destinée bien différente. Celui qui s’est opposé aux Bernois demeure aujourd’hui encore une figure marquante du récit historique vaudois. Fils de pasteur, Jean Daniel Abraham Davel (dont les prénoms sont typiques des réformés de l’époque) voit le jour en 1670. Il intègre l’Académie de Lausanne. Alors qu’il a une vision dans sa jeunesse (une jeune femme lui aurait annoncé ses prouesses à venir), il se démarque par ses hauts faits à l’occasion de la seconde guerre de Villmergen, qui prend des accents confessionnels et se solde par la victoire des cantons protestants. A la suite de ce conflit, Davel se fait nommer grand-major par Berne.

Le 31 mars 1723, persuadé qu’il est investi d’une mission divine, Davel marche de Cully à Lausanne en compagnie de 600 soldats. Ces derniers ne sont pas au courant de ce qui anime leur major. Les baillis, représentants du pouvoir en place, sont alors à Berne: le major semble avoir le champ libre pour soulever les Vaudois contre leur occupant. Mais le sort en décide autrement. Les autorités lausannoises le reçoivent et font mine d’écouter les reproches formulés à l’endroit du régime. Cependant, ils se hâtent de prévenir les Bernois de la trahison de Davel. Ce dernier est arrêté, emprisonné. On le décapite le 24 avril. Un monument, défraîchi et envahi par la végétation, rappelle la mort du major à Vidy, où il a été tué. La France a son panthéon au cœur de Paris et le Pays de Vaud sa stèle située à deux pas d’une station d’épuration:

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© Helvetia Historica

Ce n’est que dans les années 1840 que Davel devient un «héros de la liberté», soit plus d’un siècle après son exécution. On utilise alors sa révolte comme la preuve des injustices commises sous l’Ancien Régime. Peu à peu, il fait figure de Guillaume Tell vaudois. Plaques commémoratives et monuments se multiplient.

Statue du major Davel

Statue du major Davel, devant le château Saint-Maire, à Lausanne © Arnaud Gaillard

Plaque commémorative en l'honneur du major Davel

Plaque commémorative en l’honneur de Davel, dans la cathédrale de Lausanne © Helvetia Historica

En 1850, le peintre Charles Gleyre* réalise un tableau du major Davel. Ce dernier est représenté juste avant son exécution, implorant peut-être la miséricorde divine. Exposée au Palais de Rumine, l’œuvre est détruite par un incendiaire en 1980:

Le major de Davel de Charles Gleyre

Le major Davel, par Charles Gleyre

La «Révolution vaudoise»

Après la mort de Davel, le calme revient pour un temps. Toutefois, la Révolution française agite les esprits, y compris dans le Pays de Vaud. Des membres des élites urbaines exigent une réévaluation du système politique. Certains se risquent même à participer à des banquets révolutionnaires. Mais Berne ne l’entend pas de cette oreille. Le régime condamne férocement ceux qui soutiennent les idées venues de France et craignent de voir leur pouvoir remis en cause.

En 1797, Bonaparte s’immisce dans les affaires intérieures d’un allié de la Confédération: les Grisons. Il décide du rattachement de la Valteline, pays sujet de ces derniers, à la République cisalpine. La même année, il traverse la Suisse pour gagner le Bade-Wurtemberg. On rapporte qu’à la rue de Bourg de Lausanne, dans un hôtel où il est hébergé, on entend des exclamations en faveur de ses exploits: «Vive le libérateur de la Valteline!» Sont-ce là les cris d’espoir de Vaudois avides d’indépendance?

Quoiqu’il en soit, Bonaparte entretient déjà des relations avec le Bâlois Pierre Ochs* et le Vaudois Frédéric-César de La Harpe* (vous en apprendrez davantage sur ce dernier en lisant notre série documentaire consacrée à la République helvétique). Pierre Ochs rédige un projet constitutionnel helvétique. Cependant, il est revu en France par le Directoire: on veut faire de la Suisse un Etat unitaire (quand bien même la tradition de la Confédération se fonde sur le fédéralisme) et une alliée. La France est aussi gourmande et souhaite mettre la main sur le trésor de Berne.

Cependant, pour faire de la Suisse une alliée et voir la Constitution helvétique appliquée, la France entend d’abord l’occuper militairement. Les événements se précipitent alors. Des soldats français sont postés à la frontière. Depuis Paris, Frédéric-César de La Harpe encourage les patriotes vaudois (on nomme ainsi les individus favorables à un changement de régime, notamment par le biais de droits démocratiques accrus) à se révolter contre le pouvoir bernois, conscient sans doute que la présence de l’armée française agira comme un levier.

Le 12 janvier 1798, des patriotes de Vevey et de Montreux prennent le château de Chillon, considéré comme la forteresse du régime bernois et le symbole des injustices que ce dernier impose aux Vaudois. Berne vacille et semble près de s’effondrer. Le 24 janvier, des révolutionnaires se rassemblent sur la place de la Palud, à Lausanne. Ils déclarent l’indépendance vaudoise, désireux de se donner une constitution. Mais la France doit encore trouver un prétexte pour s’en prendre militairement à Berne, qui se prétend toujours maître du Pays de Vaud, et lui dérober son trésor.

Le 25 janvier, le Français Ménard, général de brigade, exige du colonel bernois Weiss que ses troupes quittent le territoire vaudois. L’homme chargé de transmettre ce message est victime d’une altercation à Thierrens, entre Moudon et Yverdon: deux des cavaliers qui l’accompagnent trouvent la mort dans l’incident, tués par erreur par des gardes locaux. Bien que cette affaire n’ait été qu’une tragique méprise, la France y trouve une raison valable d’envahir le Pays de Vaud.

L’invasion française n’est pas du goût de tous, loin de là. La présence de l’armée étrangère provoque un manque de nourriture, notamment à Moudon. La rancœur s’accentue lorsque la France exige l’enrôlement de 4’000 Vaudois pour combattre le régime bernois. Et ce dernier finit par tomber le 5 mars. Pourtant, les Ormonts, dans les Alpes vaudoises, livrent encore bataille contre les Français, refusant les idées révolutionnaires. Le roman La Guerre dans le Haut-Pays, de Charles-Ferdinand Ramuz*, revient sur cet épisode.

(In)dépendance

Par la suite, le Pays de Vaud ne sera pas «indépendant» bien longtemps. Ses élites acceptent la Constitution helvétique évoquée plus haut dès le 15 février. Elle entre en vigueur le 12 avril, faisant de la Suisse un Etat «un et indivisible» (connu sous le nom de République helvétique) au sein duquel les cantons (ce que le Pays de Vaud n’a encore jamais été à cette époque) ne disposent plus de souveraineté.

L’«indépendance» vaudoise est donc avant tout précipitée par des manœuvres intéressées de la France, qui cherche à imposer les idées révolutionnaires dans les pays limitrophes et à s’emparer du trésor d’Etat de Berne, tout en s’assurant les passages des cols alpins.

Il faut attendre l’effondrement de la République helvétique, profondément instable et secouée par plusieurs coups d’Etat, pour que la situation change. Par l’Acte de Médiation décidé par Napoléon Bonaparte en 1803, au vu de la situation ingérable, le Pays de Vaud devient pour la première fois de son histoire un canton souverain de la Confédération, doté d’une constitution.

En 1803, Vaud se choisit un drapeau. Après avoir présenté un modèle qui ne convient pas à tous, on retient celui que nous connaissons encore aujourd’hui. Le vert est la couleur des révolutionnaires français et de Guillaume Tell. La devise, «Liberté et Patrie», exprime deux notions: le désir de ne plus dépendre d’un régime extérieur et l’attachement tant au Pays de Vaud qu’à la Suisse.

Drapeau vaudois proposé en 1803

Première version du drapeau vaudois. Elle est jugée trop compliquée et ce projet est abandonné

Mais le sort du nouveau canton est incertain lorsque la France napoléonienne chute définitivement en 1814. En 1815, le congrès de Vienne se réunit pour discuter notamment des frontières politiques de l’Europe. Berne ne cache alors pas ses prétentions de récupérer le Pays de Vaud et l’Argovie, ses anciens sujets. Cependant, Frédéric-César de La Harpe intervient auprès du tsar Alexandre 1er, dont il a été le précepteur: le Pays de Vaud (tout comme l’Argovie) restera bien souverain.

En guise de dédommagement, Berne reçoit l’ancienne principauté épiscopale de Bâle. Peuplée majoritairement de francophones, les habitants de ce territoire se feront connaître plus tard, lorsque certains d’entre eux revendiqueront leur identité jurassienne… Notre série documentaire consacrée à l’indépendance du Jura vous donnera de plus amples détails à ce sujet.

En ce 24 janvier 2018, vous aurez certainement remarqué les nombreux drapeaux vaudois qui ornent les édifices. Des exemples aperçus dans la journée:

Forel (Lavaux)

Temple réformé de Forel (Lavaux) © Helvetia Historica

Place de la Palud, à Lausanne

Drapeau révolutionnaire. Place de la Palud, à Lausanne © Helvetia Historica

Une dernière remarque, ou presque: peut-être vous demandez-vous à quoi fait référence le titre de cet article. Il s’agit des premières paroles de l’hymne vaudois (à écouter ici), composé par Samue-Henri Rochat et adopté en 1803. Son refrain est à méditer en ce jour de célébrations: «Que dans ces lieux règnent à jamais l’amour des lois, la liberté, la paix.»

Que l’indépendance vaudoise suscite en vous un vif sentiment patriotique, un grand appétit à l’idée de déguster un bon papet ou une indifférence totale, nous vous proposons des images anciennes de villages et de villes du canton:

Arzier

Arzier, dans les années 1930 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Avenches

Avenches, en 1919 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Bonvillars

Bonvillars, dans les années 1950 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Champagne

Champagne, en 1954 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Coppet

Coppet, dans les années 1920 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Cossonay

Cossonay, dans les années 1930-1940 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Démoret

Démoret, dans les années 1920 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Echichens

Echichens, dans les années 1920 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Faoug

Faoug, dans les années 1920 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Forel (Lavaux)

Forel (Lavaux), dans les années 1900 © Helvetia Historica

Forel (Lavaux)

Forel (Lavaux), dans les années 1900 © Helvetia Historica

Gimel

Gimel, dans les années 1930 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Lausanne

Lausanne, en 1900 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Le Brassus

Le Brassus, dans les années 1920 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Lucens

Lucens, dans les années 1940 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Morges

Morges, dans les années 1900 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Orbe

Orbe, dans les années 1910 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Oron

Oron, en 1887 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Payerne

Payerne, en 1934 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Perroy

Perroy, en 1925 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Savigny

Savigny, dans les années 1930-1940 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Syens

Syens, en 1964 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Vers-l'Eglise

Vers-l’Eglise, dans les années 1930 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Vufflens-le-Château

Vufflens-le-Château, vers 1905 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Bibliographie