La Suisse en 1900

La proportion d’habitants consultant des psychologues, la longueur totale des routes nationales, le prix moyen d’un billet de cinéma, le degré de satisfaction à l’égard de la vie, le salaire mensuel brut médian, le nombre de titres universitaires délivrés, d’usagers réguliers des bibliothèques ou de porcs issus de l’agriculture biologique: tous ces chiffres (et bien d’autres) sont aujourd’hui comptabilisés et analysés par l’Office fédéral de la statistique (OFS).

Logo de l'Office fédéral de la statistique

En 1850, le Tessinois Stefano Franscini* effectue le premier recensement fédéral de la population. Il a également marqué l’histoire pour une autre raison : il fait partie en 1848 des membres du premier Conseil fédéral (qui ne compte d’ailleurs à l’époque qu’un seul Romand, le Vaudois Henri Druey*). Si vous passez par Lugano, Faido ou encore Zurich, vous remarquerez des places portant le nom de Franscini.

Portrait de Stefano Franscini

Portrait de Stefano Franscini

Le nom de la structure s’occupant des recensements a varié au fil du temps (Bureau statistique fédéral à partir de 1860 ; Bureau fédéral de statistique dès 1928 (admirez l’inventivité de ce nouveau nom) ; Office fédéral de la statistique depuis 1979). Mais les plus gros changements sont d’un autre ordre : l’Etat ne s’est pas toujours intéressé aux mêmes chiffres. A titre d’exemple, il n’étudie les données relatives à la composition des ménages que depuis les années 1970, tandis que le bétail est recensé dès les années 1860.

Grâce aux études statistiques menées par les autorités fédérales, il nous est possible de vous proposer un portrait de la Suisse de 1900. Nous ne prétendons nullement être exhaustifs, bien au contraire : il s’agit de mettre en lumière les informations les plus parlantes. Et les plus révélatrices de l’époque.

Recensement de 1900

Population

Quelques chiffres élémentaires pour commencer notre portrait. En 1900, la Confédération comptait 3,17 millions d’habitants (8,4 millions aujourd’hui). Mais ces indications ne disent rien des profondes mutations que la démographie a connue. Berne était le canton le plus peuplé (Zurich lui ravit maintenant la première place), tandis que ceux de Genève et de Fribourg affichaient un nombre d’habitants presque identique, s’élevant à environ 125’000 (la différence atteint aujourd’hui presque 200’000, en faveur du canton du bout du Léman).

Exposition nationale Genève de 1896

Exposition nationale de Genève de 1896. La place de l’église, dans le village suisse, où des enfants costumés dansent. La photographie contraste avec les réalités urbaines de Genève © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

En Suisse centrale, un mouvement identique se constate : si Uri, Nidwald, Obwald et Appenzell Rhodes-Intérieures pouvaient chacun justifier d’une population d’à peu près 12’000-17’000 âmes, ce chiffre est resté le même aujourd’hui en Appenzell Rhodes-Intérieures, tandis qu’il a plus que doublé à Uri.

Frontière entre Uri et Glaris, vers 1900

Frontière entre Uri et Glaris, vers 1900 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Divorce

Qui ne connaît pas les paroles de la chanson Les Trois cloches ? Composée par l’auteur vaudois Jean Villard* en 1939 et chantée par Edith Piaf à partir des années 1940, elle évoque les différentes étapes de la vie d’un homme, nommé Jean-François Nicot. Rappelez-vous le deuxième couplet :

«Village au fond de la vallée ; Loin des chemins, loin des humains ; Voici qu’après dix-neuf années ; Cœur en émoi, le Jean-François ; Prend pour femme la douce Elise ; Blanche comme fleur de pommier ; Devant Dieu, dans la vieille église ; Ce jour, ils se sont mariés»

Figurez-vous que ces paroles auraient aussi bien pu convenir pour les années 1900, puisqu’elles décrivent une vision idéalisée du mariage. Dans la chanson, Jean-François ne divorce pas et ne paie pas de pension à son ex-femme : cela décrirait alors la réalité de la moitié des unions prononcées en Suisse aujourd’hui. Mais au début du XXe siècle, il n’était pas encore question de divorce, ou alors si peu.

Mariage à Winterthour

Mariage à Winterthour, au début du XXe siècle © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Jugez plutôt les chiffres de 1898. Cette année-là, le Valais comptabilisait 647 mariages, mais un seul divorce. Le taux de divorce s’élevait donc dans ce canton à 1 cas pour 104’000 habitants (en 2016, ce taux atteint 1 cas pour 500 habitants). A titre de comparaison, le taux de divorce était d’1 cas pour 3’050 habitants dans le canton de Vaud (1 cas pour 437 habitants, en 2016).

Les variations pouvaient donc être colossales en fonction des cantons et des régions. L’exemple ci-dessous le prouve. En 1874, une loi fédérale impose la reconnaissance du divorce. Cependant, il ne faut pas s’imaginer que ce dernier était aussi aisément octroyé qu’aujourd’hui. Les motifs reconnus étaient par exemple le consentement mutuel, l’adultère, l’attentat à la vie, les sévices ou les injures graves. Ce que la législation ne dit cependant pas, ce sont les conséquences sociales du divorce, qui ne sont pas quantifiables.

Naissances «illégitimes»

Le recensement de 1900 précise le nombre de «naissances illégitimes» pour la période comprise entre 1891 et 1898. Le choix du terme laisse transparaître une vision de la société qui désapprouve les enfants nés hors mariage. En 1898, ceux-ci représentent 4,6% des naissances totales. La condition des mères d’enfants naturels était particulièrement difficile. En effet, dans plusieurs cantons, ces femmes devaient s’annoncer aux autorités et donner des détails sur le rapport sexuel ayant conduit à la grossesse. Elles s’exposaient non seulement au déshonneur, mais également à des poursuites judiciaires, ce qui explique le choix de certaines d’abandonner leur nouveau-né. Quant à l’égalité de traitement entre tous les enfants, quelles que soient les circonstances de leur conception, elle n’advint qu’en 1978 et l’Eglise catholique ne la reconnut que cinq ans plus tard.

Orphelinat de Wädenswil

Orphelinat de Wädenswil (canton de Zurich), vers 1895 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Emigration

L’émigration dans les pays d’outre-mer (voir notre article consacré à ce sujet) est un enjeu social majeur. Le recensement de 1900 lui consacre d’ailleurs plusieurs pages. Ce dernier nous apprend que près de 50’000 Suisses quittent leur pays dans les années 1890. L’immense majorité se rend aux Etats-Unis. Plusieurs milliers choisissent l’Amérique du Sud (Argentine en tête). Bien moins nombreux sont ceux qui élisent domicile en Australie, en Afrique ou en Asie.

Ville de Bravuogn

Village de Bravuogn. Les Grisons sont particulièrement concernés par l’émigration © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Courrier et diligences

Après la naissance des institutions modernes de 1848, la poste revêt une importance capitale: il s’agit du seul organisme fédéral implanté dans l’ensemble de la Suisse. Dès les années 1880, elle devient un instrument au service de la Confédération. En effet, en multipliant les bâtiments postaux sur tout le territoire fédéral, elle démontre par l’architecture le pouvoir de l’Etat.

Construction de l'Hôtel des Postes à Lausanne

Construction de l’Hôtel des Postes à Lausanne, à la place Saint-François, entre 1896 et 1900 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Hôtel des Postes de Genève

Hôtel des Postes de Genève, vers 1900 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Au milieu du XIXe siècle, les diligences constituent l’activité principale de la poste. Concurrencées par le train, elles ne disparaissent qu’après la Première Guerre mondiale, au moment où le car postal se développe.

Diligence dans le canton de Glaris

Diligence dans le canton de Glaris © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Si le courrier postal est longtemps l’apanage des couches sociales les plus favorisées, il se répand à la fin du XIXe siècle au sein de l’ensemble de la population. Ainsi, entre 1870 et 1899, le nombre de cartes postales envoyées passe d’environ 680’000 à plus de 46 millions. Une telle augmentation, exponentielle, se produit également en ce qui concerne les lettres: on en poste 40 millions en 1870, 114 millions en 1899.

Petite sélection de cartes postales datant de l’époque concernée:

Carte postale de Bâle

En l’honneur des 500 ans de l’intégration de Bâle à la Confédération © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale de Davos

Davos © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale de Schaffhouse

Schaffhouse © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale de Zurich

Bahnhofstrasse de Zurich © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale de Lausanne

Lausanne © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale de Burgdorf

Burgdorf © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale d'Appenzell

Appenzell. Traduction du message: «Je suis ici depuis quelques jours avec ma femme, en séjour de cure. Où êtes-vous actuellement coincé(e)? Meilleures salutations. Heiden, Pension Nord, 15 juin 1900» © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale de Berne

Berne © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Aujourd’hui de moins en moins répandues, les cartes postales jouent un rôle central aux XIXe et XXe siècles. En effet, le coût de leur affranchissement était deux fois moins élevé que celui d’une lettre normale. Elles ne servent donc pas seulement – au contraire d’aujourd’hui – à envoyer des nouvelles à ses amis lors d’un voyage, mais elles sont également utilisées pour la correspondance quotidienne, notamment par les individus les moins aisés.

Alcoolisme

A partir du XIXe siècle, les autorités considèrent la consommation excessive d’alcool comme un véritable problème social. Le mot même d’alcoolisme est d’ailleurs créé dans les années 1850. En réalité, cette préoccupation n’est d’abord guère animée par des considérations médicales. Les élites condamnent avant tout l’enivrement (réel ou fantasmé) des ouvriers parce qu’elles redoutent que ceux-ci ne provoquent des troubles publics et ne remettent en cause le développement économique.

De plus, dans l’imaginaire bourgeois, la consommation excessive d’alcool se trouve souvent associée à des mœurs décadentes, et donc à une sexualité débridée. Dans un contexte où les infections sexuellement transmissibles (appelées alors «maladies vénériennes») sont particulièrement craintes, les théories eugénistes prolifèrent. Certains dénoncent donc l’alcool comme un facteur de «dégénérescence morale». Ce n’est pas un hasard si plusieurs votations concernent l’interdiction de l’alcool.

Ce qui précède permet de comprendre les pages consacrées à l’alcoolisme (perçu comme un manque à l’hygiène moral) dans le recensement de 1900, au sein du chapitre intitulé «Hygiène, police sanitaire, assistance». Ainsi, ce dernier dénombre les individus morts en raison d’une dépendance à l’alcool. Pour l’année 1899, le chiffre se serait élevé à 484 dans les quinze communes les plus peuplées du pays. Notons que le recensement se focalise sur les villes, associées aux ouvriers et au débordement possible du prolétariat.

Plus loin, les données statistiques mettent en avant le nombre de personnes hébergées au sein des «asiles suisses pour la guérison des buveurs», pour reprendre les termes utilisés. Les informations sont détaillées, démontrant que la Confédération se soucie de dresser le portrait de l’alcoolodépendant type. Le recensement renseigne sur la religion, la profession ou encore l’état civil.

Naturalisation

Les débats sur l’acquisition de la nationalité suisse ne cesse d’animer le débat politique, en ce début de XXIe siècle. Si d’aucuns plaident aujourd’hui pour un durcissement des conditions d’éligibilité à la citoyenneté helvétique, le mouvement est inverse entre la fin du XIXe et le début du XXe. En effet, les autorités se montrent favorables à la naturalisation.

Le recensement de 1900 démontre la vision genrée de son époque. En effet, il distingue les hommes (qui effectuent la demande de naturalisation) des femmes (qui sont naturalisées uniquement si leur mari l’est aussi). En 1899, le Conseil fédéral accepte ainsi 925 demandes du droit de cité suisse, sur un total de 1’173 requêtes. Les dossiers concernent majoritairement des candidats originaires des pays limitrophes (463 Allemands, 228 Français, 148 Italiens, 49 Autrichiens et Hongrois). Ces naturalisations s’étendent à 549 femmes et 1’537 enfants, pour un total de 3’011 personnes.

Loi sur la naturalisation de 1876

Loi sur la naturalisation de 1876. Vous trouverez le texte intégral dans la bibliographie.

Les variations cantonales sont importantes. Berne, le canton le plus peuplé, ne naturalise que 39 personnes en 1899, soit un chiffre plus faible que Neuchâtel (41), qui compte pourtant quatre fois moins d’habitants.

Donnons une touche finale à notre portrait de la Suisse avec quelques photographies datant toutes des années 1890-1910:

Carte postale de Vevey

Vevey © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte potale d'Altdorf

Altdorf © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale de Delémont

Delémont © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale de Frauenfeld

Frauenfeld © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale de Fribourg

Fribourg © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale d'Interlaken

Interlaken © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale de Montreux

Montreux © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale de Neuchâtel

Neuchâtel © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale de Soleure

Soleure © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale de Saint-Imier

Saint-Imier © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale de Saint-Maurice

Saint-Maurice © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Carte postale de Locarno

Locarno © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

A quoi ressemblait en 1900 le lieu où vous vivez aujourd’hui? N’hésitez pas à partager vos photographies anciennes avec nous.

Bibliographie