Ces incendies qui changent le visage des villes

Un incendie ne cause pas exactement les mêmes ravages en ce début de XXIe siècle que lors de temps plus anciens. De nos jours, ces situations de crise sont presque traitées instantanément. Les mesures de prévention n’ont jamais été aussi grandes et les Suisses comptent parmi les peuples concluant le plus de contrats d’assurance au monde. Les moyens de communication modernes et la rapidité des transports permettent une gestion des événements qui n’a sans doute jamais été aussi rapide dans l’histoire.

Voici quelques chiffres pour dresser un bref tableau de notre situation actuelle: chaque année, plus de 20’000 incendies de maisons sont recensés en Suisse, causant la mort de 40 personnes. Les causes les plus répandues sont les suivantes : installations électriques défaillantes et déclenchements du feu par des bougies, allumettes, cigarettes ou feux d’artifice. Les coûts engendrés s’élèvent à 600 millions de francs (six fois le montant des dégâts de la tempête Eleanor). Tous ces chiffres sont établis par le Centre d’information pour la prévention des incendies.

La prise en charge des destructions causées par le feu a évidemment connu de profonds changements au fil du temps. Retraçons ensemble l’histoire de quelques événements dévastateurs qui ont eu lieu en Suisse, en mettant en lumière leurs conséquences. Par exemple, jusqu’à une période récente, le déclenchement d’un incendie pouvait conduire à un véritable brasier détruisant la totalité d’une ville ou d’un village, ce qui n’était pas sans perturber les équilibres sociaux.

«Ce numéro n’est pas valable»: gestion de crise avant  le 118

Les incendies figurent parmi les menaces les plus craintes. Longtemps, le service du feu demeure en effet impuissant face aux flammes : en ville, il s’agit principalement d’avertir les secours, lorsqu’un foyer se déclenche, en criant ou en faisant sonner l’alarme (à Lausanne, le guet de la cathédrale est chargé de cette tâche durant plusieurs siècles, tandis que son rôle actuel est bien différent («folklorique», diront les uns; «patrimonial», diront les autres)). Puis, l’on essaie de faire barrage au feu à l’aide de linge mouillé afin d’éviter la propagation de l’incendie, avant de tenter d’éteindre ce dernier à l’aide des moyens disponibles, comme la mise sur place de chaînes humaines se passant des seaux d’eau ou l’utilisation des premières pompes à incendie. Quant au calendrier des pompiers dénudés, il semble qu’il ne soit pas encore d’actualité à ce moment-là…

Pompe à incendie du milieu du XVIIe siècle

Pompe à incendie du milieu du XVIIe siècle, en Allemagne

Ce n’est que dans le dernier tiers du XIXe siècle que les bouches à incendie (ou «bornes hydrantes», comme disent les Romands) apparaissent. Les simples appels à l’aide criés dans la rue connaissent une mutation, avec l’invention du télégraphe et du téléphone. Ceux-ci ont dû épargner bien des cordes vocales. Le XXe siècle permettrait d’intervenir de plus en plus rapidement, grâce aux véhicules motorisés ou aux avions bombardiers d’eau.

La Chaux-de-Fonds

Prenons maintenant des exemples concrets. Nous avons déjà eu l’occasion de parler des conséquences de l’incendie ayant eu lieu à Coire en 1464. Cet épisode marque en effet un tournant pour le romanche.

Evoquons donc un autre cas : celui de La Chaux-de-Fonds. Au cours du XVIIIe siècle, l’économie horlogère prend son essor dans ce qui est encore un village d’environ 4’500 âmes. En mai 1794, un incendie d’origine accidentel se déclare. Le feu se propage rapidement, pour plusieurs raisons : le matériel utilisé pour bâtir les maisons (du bois, principalement) brûle aisément et les habitations sont construites les unes à côté des autres. Tous les ingrédients sont donc réunis pour une catastrophe. En une seule nuit, le village part en fumée, à l’exception des édifices situés en périphérie. Par chance, aucune victime humaine n’est à déplorer. Mais les Chaux-de-Fonniers étaient cependant contraints de faire table rase du passé…

Cet incendie bouleverse à la fois la société et l’architecture de La Chaux-de-Fonds. Dans les jours qui suivent la catastrophe, on décide d’un plan de reconstruction. Des mesures sont édictées pour éviter un nouvel incendie: construire des cheminées en briques, utiliser des tuiles pour couvrir les toits, laisser davantage d’espace entre les maisons, établir des rues à angle droit, créer une place centrale.

Plan de La Chaux-de-Fonds (vers 1800)

Plan de La Chaux-de-Fonds, vers 1800

En raison d’une économie florissante, La Chaux-de-Fonds connaît une importante croissance démographique au cours du XIXe siècle. Il devient nécessaire d’étendre la zone bâtie à plusieurs reprises. Fait important, la ville doit son aspect actuel, «en damier», à un plan d’aménagement réalisé par Charles-Henri Junod* à partir des années 1830, et non au plan de reconstruction de 1794 décidé après l’incendie. Il s’agit à ce moment-là d’anticiper l’augmentation de la population, en prévoyant des rues rectilignes et des habitations capables d’accueillir le flux d’arrivants attirés par le dynamisme économique. Dans tous les cas, le plan de Charles-Henri Junod (ci-dessous en l’état de 1841) conjecture que les bâtiments reconstruits en 1794 se retrouveront au centre de La Chaux-de-Fonds :

Plan d'aménagement de La Chaux-de-Fonds (1841)

Les bâtiments foncés indiquent le patrimoine en place, tandis que les rectangles clairs représentent les projets de construction.

Mais les prévisions ne s’arrêtent pas là : en 1846, on réalise un plan général détaillé, afin de mettre concrètement en œuvre ce que Charles-Henri Junod a esquissé dans ses travaux. Avec l’arrivée du chemin de fer en 1857, La Chaux-de-Fonds se développe vers l’ouest, et non autour des bâtiments reconstruits après l’incendie.

La Chaux-de-Fonds, en 1930

La Chaux-de-Fonds, en 1930 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Mais pourquoi diable La Chaux-de-Fonds a-t-elle progressivement été reconstruite selon un plan en damier, avec de larges rues? Plusieurs raisons sont invoquées par les autorités:

  • l’hygiénisme: il s’agit de permettre à l’air de circuler, dans le but d’éviter les maladies. D’un autre côté, on se plaint du mauvais état des rues jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle.
  • l’utilité publique: l’organisation des rues facilite le déblaiement de la neige. Or, la circulation des personnes est un aspect essentiel de La Chaux-de-Fonds, puisque l’horlogerie de la région est caractérisée par une forte division du travail. Chaque atelier s’occupe en effet d’une partie de la conception des objets, les pièces sont donc sans cesse transportées d’un bâtiment à l’autre. Il est par conséquent impératif que les habitants puissent se déplacer quel que soit le temps.
  • la sécurité: le nouvel aménagement urbain permet d’éviter un nouvel incendie.
  • l’éclairage et le chauffage naturels: le métier d’horloger nécessite une lumière de qualité pour effectuer un travail de précision. L’espacement entre les habitations permet au soleil d’éclairer plus longtemps l’intérieur des maisons et de les chauffer plus efficacement.

A y regarder de plus près, l’organisation de La Chaux-de-Fonds n’a rien à voir avec le projet de bâtir une cité idéale : il s’agit de servir des intérêts purement économiques, et particulièrement ceux de l’horlogerie, qui emploiera plus de la moitié des actifs vers 1880. La beauté architecturale n’est d’ailleurs perçue par les élites de l’époque que comme une préoccupation marginale.

Le destin est parfois sévère. En 1919, un nouvel incendie ravage le Grand Temple, édifice religieux protestant qui avait été construit après la catastrophe de 1794.

Grand Temple de La Chaux-de-Fonds

Grand Temple de La Chaux-de-Fonds, dans les années 1910 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Incendie du Grand Temple de La Chaux-de-Fonds

Incendie du Grand Temple de La Chaux-de-Fonds © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Depuis 2009 et en même temps que Le Locle, La Chaux-de-Fonds figure sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Son inscription se justifie par le fait que la ville est un exemple de «développement urbain original qui reflète les besoins d’organisation rationnelle de la production horlogère». Après les flammes, la reconnaissance.

Glaris

Dès le milieu du XVIIIe siècle, Glaris devient un centre économique local important, en raison de l’implantation d’une fabrique d’indiennes (des toiles de coton peintes). La population augmente rapidement. A la fin des années 1850, Glaris intègre le réseau ferroviaire.

En mai 1861, un incendie se déclenche dans la petite ville. Il se propage rapidement en raison du vent. Probablement d’origine criminel, le feu ravage plusieurs centaines de bâtiments, mais les usines ne sont pas touchées. Près de la moitié des habitants se retrouve sans toit. Ils sont rapidement aidés par des dons provenant de toute la Suisse et de l’étranger.

Glaris après l'incendie de 1861

Glaris après l'incendie de 1861

Glaris après l’incendie de 1861

Après la catastrophe, deux architectes s’occupent d’établir le plan de reconstruction de Glaris : le chef-lieu sera édifié selon un plan en damier. A l’image de ce qui se passe à la suite de l’incendie de La Chaux-de-Fonds, plus le temps passe et plus l’on considère la destruction comme une chance pour la ville. En effet, l’élargissement des rues offre de bonnes conditions pour le développement industriel. Mais cette relecture optimiste a posteriori n’est en réalité, selon nous, qu’une réécriture de l’histoire: elle fait fi de toutes les conséquences sociales et culturelles, pour ne se concentrer que sur les aspects économiques, évidemment au centre des préoccupations au sein des cercles dirigeants.

Glaris en 1923

Glaris en 1923. Le plan en damier est bien visible © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Vers une solution institutionnelle

Si la destruction par les flammes de grands ensembles est spectaculaire, les campagnes ne sont bien évidemment pas épargnées par les incendies. Au XIXe siècle, les cas se multiplient, tant en raison de l’augmentation de la population que d’une faible maîtrise des moyens permettant d’éteindre les feux.

Peu à peu, et dans le contexte de l’industrialisation, les autorités prennent des mesures de prévention : l’Argovie est le premier canton à instaurer une assurance en cas d’incendie, au début du XIXe siècle. Les Grisons ferment  la marche en 1912. Mais l’émergence des assurances se comprend-elle véritablement comme le progrès social souvent mis en avant? En réalité, la multiplication de ces compagnies, à partir du XXe siècle, coïncide avec le développement de la place financière suisse.

Bien entendu, les incendies n’ont pas disparu, malgré l’amélioration des techniques et les mesures de prévention. La seconde moitié du XXe siècle a été ainsi marquée par certains brasiers particulièrement impressionnants, à l’image de la destruction du Bâtiment électoral de Genève en 1964 ou du pont de bois de Lucerne en 1993.

Incendie d'un palace de St-Moritz

Après l’incendie d’un palace de St-Moritz en 1967 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Rassurez-vous: avec un peu de bon sens, la probabilité d’un incendie reste faible. Evitez simplement d’allumer votre cigarette à proximité d’un sapin de Noël sec. A plus forte raison si vous vous trouvez à La Chaux-de-Fonds.

Bibliographie